Racine Jean (1639-1699)

L’enfant de Port-Royal

Comme cette Hermione qui ne pouvait savoir si elle aimait ou haïssait, Racine fut uni à Port-Royal par une passion fervente et dévorante, qui le poussa successivement à aduler ou maudire ce monastère qui l’éleva par charité, mais lui donna aussi les moyens intellectuels de la fabuleuse réussite à laquelle est parvenu cet orphelin.

Racine naquit en 1639 à La Ferté-Milon, non loin de Château-Thierry qui fut la patrie de La Fontaine. Il était issu d’une famille modeste et perdit ses parents de bonne heure. Grâce aux bons soins d’une de ses tantes qui s’était faite religieuse, il fut élevé par charité dans les « Petites Écoles » qui dépendaient de l’abbaye de Port-Royal des Champs, en vallée de Chevreuse, non loin de Versailles. Cette abbaye était l’un des foyers intellectuels et religieux les plus éclatants de toute la France classique. Des personnalités en vue ou des chrétiens obscurs s’étaient en effet retranchés, à partir de 1637, près de ce monastère de femmes, où ils vivaient en « solitaires », c’est-à-dire qu’ils s’étaient retirés des affaires de la vie civile qu’ils appelaient « le monde ». Sous l’impulsion de Saint-Cyran, leur directeur spirituel, ils avaient ouvert des Petites-Écoles, et c’est sous leur férule que Racine put acquérir la vaste culture classique qui lui permit, plus tard, de devenir l’un des plus grands dramaturges de son siècle : il profita des enseignements de Jean Hamon, de Pierre Nicole, ou encore de l’helléniste Claude Lancelot.

Des malheurs qui accablèrent ses premières années, Racine garda toute sa vie un souvenir cuisant. Devenu adulte, il s’en prit même à ses maîtres de Port-Royal précisément parce que c’est par pitié qu’ils l’avaient recueilli. Mais cette rancune qu’il éprouva contre l’injustice de la vie fut, pendant toute son existence, le moteur de son succès : il n’eut de cesse de vouloir parvenir et, s’il choisit d’embrasser la carrière des lettres et en particulier du théâtre, c’est d’abord pour se tailler une place dans le monde et prendre ainsi sa revanche sur une société cruelle qui ne l’avait pas gâté. Aigri, ce Rastignac animé par le ressentiment ne reculera devant aucune intrigue ni aucune cabale pour se faire un nom aux dépens des autres dramaturges ses rivaux, afin d’acquérir la gloire et la fortune auxquelles il aspire : Racine l’orphelin, pour échapper à la misère à laquelle sa condition et son origine le destinaient, n’avait d’autre choix que l’arrivisme. La lecture de la première préface de Britannicus, tout entière tournée contre Corneille envers qui Racine se montre plein d’ironie et de sarcasme, suffit à illustrer cette agressivité malveillante qui accompagna son ascension.

À partir de 1658, Racine s’éloigne de Port-Royal et s’installe à Paris, où il se tourne vers la littérature et la poésie. Sa carrière dramatique début en 1664 avec La Thébaïde, qui est un échec ; en 1665, en revanche, la tragédie galante d’Alexandre est un succès, et le point de départ de son ascension fulgurante, qu’il ne réussit qu’au prix de trahisons : il abandonna ainsi la troupe de Molière, qui avait lancé Alexandre, pour donner sa pièce à la troupe plus prestigieuse de l’Hôtel de Bourgogne, et se brouilla ainsi pour toujours avec le poète comique. En 1666, nouvelle perfidie : il rompt bruyamment avec les Solitaires de Port-Royal, très méfiant envers le théâtre qu’ils considéraient comme un divertissement coupable d’exciter les mauvaises passions. À cette occasion, Racine rédigea contre ses bienfaiteurs deux textes incendiaires, les Lettres à l’auteur des Imaginaires, dont il ne publia d’ailleurs que la première : des amis, parmi lesquels Boileau, lui firent voir à temps que c’était là montrer trop d’ingratitude envers des professeurs à qui il devait tout ce qu’il était.

Habile courtisan, il fit ensuite son chemin sur scène comme à la cour : il triompha en 1667 avec son premier chef-d’œuvre, Andromaque. Suivront Britannicus (1669), Bérénice (1670), Bajazet (1672), Mithridate (1673), Iphigénie (1674), Phèdre (1677). 1677 est la date de la retraite théâtrale de Racine, sur laquelle on s’est beaucoup interrogé. En fait, là encore, ce sont des considérations carriéristes qui l’ont sans doute motivée, bien plus que des raisons esthétiques : nommé, avec son ami Boileau historiographe du roi, parvenu à une aisance matérielle confortable, Racine pouvait se dispenser de se jeter dans la mêlée, et se permettre d’abandonner une profession d’auteur de théâtre qui lui avait valu la gloire, certes, mais qui restait discréditée aux yeux des moralistes. Désormais, Racine allait se ranger : lui qui avait eu des liaisons avec les actrices auxquelles il avait confié ses rôles-titres (la Du Parc et la Champmeslé), le voilà qui se marie bourgeoisement et se réconcilie avec Port-Royal, dont il devient l’un des plus fidèles défenseurs à une date où l’abbaye est persécutée par Louis XIV. Racine ne sortit de sa retraite théâtrale que pour écrire deux tragédies sacrées, Esther et Athalie, commandées pour Saint-Cyr par sa bienfaitrice, Mme de Maintenon, l’épouse morganatique du roi. Il mourut à Paris, en 1699, et c’est à Port-Royal qu’il fut enterré, selon son vœu exprès, en face de la fosse de celui qui fut son maître et son ami, M. Hamon.


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