Jean Dubray

Jean-Pascal Gay, Morales en conflit

Paris, Le Cerf (histoire) - 2011. 984 p. – 24 x 15 cm – 45 €

Cet ouvrage explore le long conflit qui divise le catholicisme français du second XVIIe siècle autour de la morale, depuis les premières escarmouches du début
du siècle jusqu’aux condamnations prononcées par le clergé de France en 1700. L’étude de ce conflit repose sur la mise en relation de deux réalités culturelles distinctes : la polémique et la théologie. Elle reprend et inscrit dans une perspective de moyen terme une série d’épisodes et de phases d’affrontement avant et après la célèbre campagne des Provinciales.
Cette enquête souligne combien la polémique devient un trait caractéristique de la culture du catholicisme moderne. Le conflit autour de la théologie frappe par son efficacité, et sa capacité à construire des traditions idéologiques créatrices d’identité. L’étude permet de mieux saisir les glissements sociaux à l’oeuvre dans l’histoire de ce conflit culturel. Au-delà de l’intervention du laïcat, c’est d’abord et avant tout la prise de pouvoir de l’instance du public sur les questions religieuses que la polémique autorise, à une période où s’affirment les nouveaux “pouvoirs de la littérature”.
Cependant, ce travail signale aussi son échec partiel. Les évolutions doctrinales sont lentes et fragiles. Si une culture de la rigueur morale s’affirme, la rupture rigoriste est moins radicale qu’elle ne le proclame. La force des formes de l’élaboration théologique préserve de nombreux ressorts d’une culture théologique indulgente. De fait, si l’étude de la polémique permet de percevoir la profondeur de la politisation des rapports ecclésiaux, l’examen de la production théologique montre également l’irréductibilité de la tension entre un savoir institué et sa mise en circulation devant le public.
La culture confessionnelle du catholicisme français apparaît alors comme prise dans une contradiction fondamentale.


Il ne saurait être question, ici, de restituer, dans sa richesse foisonnante, la somme historique que représente cet ouvrage. Au demeurant, le plan adopté par l’auteur qui privilégie les séquences chronologiques plutôt que l’exposé proprement dit des problématiques ne facilite pas la tâche du critique. Dans ce livre, les acteurs principaux se succèdent et changent constamment au fil des chapitres mais l’objet de leurs discussions reste étonnamment le même.

La première partie, intitulée « Récit polémique » tente de reconstituer, en amont de la condamnation en 1700, par l’Eglise de France de 121 propositions, tirées de la « Morale relâchée », les principales étapes qui ont conduit à ce dénouement. L’émergence du courant laxiste se situerait entre 1626 et 1645 et serait marquée par les ouvrages du P. Bauny notamment « La somme des péchés » et du P. Cellot « De hierarchia et hierarchiis ». La réaction ne se fait pas attendre et est illustrée par les répliques véhémentes de Hallier dans « Les vérités académiques » qui souligne le caractère inacceptable de la casuistique jusque dans sa méthodologie. L’événement considérable des « Provinciales » constitue ce que l’auteur nomme « une glaciation polémique » (p. 171). Il opère, en tout cas, servi par un talent remarquable, ce qu’on pourrait appeler une mise en scène du scandale du relâchement des jésuites. C’est à partir des « Provinciales » que l’homicide et le duel deviennent des lieux topiques de l’accusation de laxisme, que la non-restitution des biens acquis illicitement et justifiée par certains auteurs se voit dénoncée avec vigueur et que la corruption judiciaire, admise par Lessius, retrouve sa qualification de péché mortel. Le but semble, alors, atteint : on a démontré, en dépit des réponses des jésuites, que leur théologie morale touchait non à des réglementations formelles mais à tout ce qui est essentiel à la foi. Néanmoins, les réactions de la Compagnie sont loin d’être inexistantes, comme le démontrent les réfutations judicieuses adressées par le Père Pirot aux imputations pascaliennes. La querelle rebondit avec « l’Apologie des casuistes » et la réplique du « Factum des curés », inspirée par Pascal. Très rapidement, elle se concentre sur le probabilisme avec les écrits de Tamburini et plus tard ceux du jésuite Ferrier, qui s’en font les ardents défenseurs. Les questions cruciales du prêt à intérêt, de l’absolution donnée aux habitudinaires, du péché philosophique et de l’ignorance invincible cristallisent les oppositions qui déchirent indulgents et rigoristes. Entre ceux-ci, cependant, les frontières se brouillent parfois, certains dominicains, par exemple, se voyant accusés de se montrer plus laxistes que les jésuites.

La deuxième partie intitulée « Logiques d’une controverse doctrinale » montre qu’au cours des décennies, au sein du camp rigoriste comme du camp laxiste, on procède à un effort d’approfondissement de la notion même de casuistique. Parallèlement, les irréductibilités se durcissent. Au dixième écrit des curés de Paris qui dénonce l’entreprise d’anéantissement de l’esprit du christianisme, à laquelle, conduit fatalement la morale relâchée, plusieurs auteurs, dont Abelly, rétorquent que la casuistique est aussi ancienne que la loi de Moïse. L’ouvrage intitulé « Prétendu relâchement des jésuites », développe même l’idée que « les Apôtres ont été nos premiers casuistes » et qu’une foule de questions non traitées jusque-là par les auteurs anciens et sur lesquelles aucune opinion précise ne s’est encore dégagée, nécessitent une analyse rigoureuse et actualisée. Par ailleurs, au jésuite G. Daniel reprochant aux jansénistes le tour « méchant » donné à leur critique de la casuistique, Arnauld lui-même réplique que la raillerie représente une pratique juste, permise par les Pères de l’Eglise et autorisée par l’Ecriture. Dans l’opinion publique se grave durablement l’identité entre la critique du laxisme moral et l’anti-jésuitisme. L’affaire du père Jacques-Henri Harivel, sommé de livrer ses cahiers personnels et acculé par l’évêque de Vannes à une rétractation humiliante en constitue l’illustration éloquente.

La troisième partie entreprend d’étudier la théologie morale en France, face à la polémique (p. 517 à 764). L’auteur y souligne l’emprise grandissante de l’enseignement de la casuistique dans les séminaires, au détriment de l’étude de la philosophie et de la théologie, tout en esquissant le portrait et la carrière de plusieurs casuistes célèbres. Les polémiques ne cessant d’enfler, c’est finalement auprès du Supérieur général des jésuites que remontent les demandes d’arbitrage. Peu à peu, la campagne anti-probabiliste gagne du terrain, au sein même de la Compagnie. La culture indulgente qui prévalait jusque-là, cède le pas, grâce notamment aux écrits du jésuite Malatra, au retour d’une relative sévérité. Ainsi le probabiliorisme paraissant plus certain que le probabilisme, doit être substitué à celui-ci. Le ch. X étudie attentivement la politique générale des différents ordres religieux (Sulpiciens, Carmes, Oratoriens, Dominicains) face à tous ces enjeux éthiques. L’impression globale est que le rigorisme s’impose progressivement, mais reste en mal d’uniformité. Finalement, la question de l’audience qu’il rencontre ne se montre pas indépendante de son succès comme projet théologique pastoral. Le ch. X analyse précisément le contenu de certains manuels et de certains cours rédigés par des moralistes célèbres, prônant pour la plupart un rigorisme modéré. Il souligne, en même temps, la prédominance des thèmes moraux dans la réflexion théologique de l’époque.

La casuistique s’imposerait-elle finalement comme un élément spécifique de la culture française ? La conclusion de l’ouvrage n’en évalue pas la portée au-delà de la période étudiée. En tout cas, au cours du XVIIème siècle, elle a tendance à supplanter la théologie morale dans l’enseignement et les publications, même si, classée officiellement en trois tendances : classique, modérée et relâchée, c’est la première qui, selon l’auteur, aura tendance à s’instaurer durablement. Les annexes de l’ouvrage, particulièrement étoffées, livrent au lecteur des informations précieuses sur la diffusion, à travers chansons, pamphlets, parodies, épigrammes, saynètes, des thèmes casuistiques jusque dans le public populaire.