{"id":90,"date":"2014-12-22T21:23:36","date_gmt":"2014-12-22T20:23:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/2014\/12\/22\/la-fontaine-jean-de-1621-1694\/"},"modified":"2019-02-26T12:03:00","modified_gmt":"2019-02-26T11:03:00","slug":"la-fontaine-jean-de-1621-1694","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/la-fontaine-jean-de-1621-1694\/","title":{"rendered":"La Fontaine, Jean de (1621-1694)"},"content":{"rendered":"<p>Il n&rsquo;est pas prouv\u00e9 que Jean de La Fontaine ait fr\u00e9quent\u00e9 l&rsquo;abbaye de Port-Royal de Paris, ni celle des Champs, mais rien ne s&rsquo;y oppose. Il est s\u00fbr en tout cas que, depuis son passage \u00e0 l&rsquo;Oratoire en 1641-1642, il avait nou\u00e9 de solides liens d&rsquo;amiti\u00e9 avec d&rsquo;\u00e9minentes personnalit\u00e9s port-royalistes, comme Robert Arnaud d&rsquo;Andilly, po\u00e8te comme lui. C&rsquo;est ce r\u00e9seau d&rsquo;amiti\u00e9 qui explique qu&rsquo;on lui demanda, en 1671, d&rsquo;apposer son nom prestigieux \u00e0 une anthologie de po\u00e8mes r\u00e9unis par les Solitaires dans le cadre de leurs publications p\u00e9dagogiques, le <em>Recueil de po\u00e9sies chr\u00e9tiennes et diverses<\/em>.<\/p>\n<p>Les Messieurs, pour aust\u00e8res qu&rsquo;ils fussent, n&rsquo;\u00e9taient en effet pas hostiles \u00e0 la po\u00e9sie. Presque tous po\u00e8tes \u00e0 leurs heures, ils n&rsquo;ont jamais reni\u00e9 leurs innocents passe-temps. Beaucoup de leurs vers furent publi\u00e9s en 1671 dans un volumineux <em>Recueil de po\u00e9sies chr\u00e9tiennes et diverses<\/em>, paru en trois volumes in-12 chez un \u00e9diteur fid\u00e8le \u00e0 Port-Royal, Pierre Le Petit, et sous le nom de Jean de La Fontaine. Au d\u00e9but de ces dix ann\u00e9es heureuses qui constituent, pour reprendre la formule de Sainte-Beuve, le \u00ab\u00a0doux automne\u00a0\u00bb de Port-Royal, les Messieurs d\u00e9cid\u00e8rent en effet de patronner un floril\u00e8ge de vers fran\u00e7ais destin\u00e9 \u00e0 prendre place parmi leurs ouvrages p\u00e9dagogiques. Il s&rsquo;agissait pour eux de \u00ab\u00a0mettre entre les mains des jeunes gens des vers qu&rsquo;ils puissent lire sans blesser leur conscience, ni corrompre leur esprit\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Comment expliquer que le c\u00e9l\u00e8bre fabuliste, plus habitu\u00e9 du jardin d&rsquo;\u00c9picure que des pieuses th\u00e9ba\u00efdes, f\u00fbt associ\u00e9 \u00e0 cette entreprise de po\u00e9sie d\u00e9vote? Sa pr\u00e9sence n&rsquo;est pourtant pas aussi surprenante qu&rsquo;on pourrait l&rsquo;imaginer. Depuis son passage \u00e0 l&rsquo;Oratoire, o\u00f9 le P\u00e8re Desmares fut son directeur, La Fontaine \u00e9tait rest\u00e9 en contact avec les milieux augustiniens. Il fr\u00e9quenta aussi, d\u00e8s les ann\u00e9es 1660, l&rsquo;h\u00f4tel de Nevers, bastion port-royaliste o\u00f9 il put rencontrer des amis du monast\u00e8re. Ces relations expliquent qu&rsquo;en 1665, l&rsquo;ann\u00e9e m\u00eame de la publication du premier volume de <em>Contes<\/em>, Louis Giry ait pu lui demander de traduire les passages en vers de la <em>Cit\u00e9 de Dieu<\/em> , pour l&rsquo;\u00e9dition qu&rsquo;il pr\u00e9parait alors; vers la m\u00eame \u00e9poque, La Fontaine composa une <em>Ballade sur Escobar<\/em> et des <em>Stances<\/em> sur le m\u00eame, Provinciales versifi\u00e9es o\u00f9 son talent de conteur un peu leste est merveilleusement mis au service de la pol\u00e9mique anti-j\u00e9suite . En 1673, l&rsquo;ann\u00e9e qui pr\u00e9c\u00e9da le plus br\u00fblant de ses recueils de contes, il \u00e9crivit le <em>Po\u00e8me de la captivit\u00e9 de saint Malc<\/em>, \u00e9loge de la chastet\u00e9 inspir\u00e9 d&rsquo;une lettre de saint J\u00e9r\u00f4me que Robert Arnauld d&rsquo;Andilly avait traduite dans ses <em>Vies<\/em> <em>des P\u00e8res du D\u00e9sert<\/em>. \u00c0 partir de 1674, date \u00e0 laquelle moururent les Liancourt, La Fontaine entra sous la protection de Mme de La Sabli\u00e8re et s&rsquo;\u00e9loigna de Port-Royal. Au soir de sa vie, il rendra n\u00e9anmoins un hommage ultime et allusif au saint d\u00e9sert de ces Messieurs dans sa derni\u00e8re fable, \u00ab\u00a0Le Juge arbitre, le Solitaire et l&rsquo;Hospitalier\u00a0\u00bb. On a conserv\u00e9 \u00e9galement une lettre du fabuliste \u00e0 Maucroix dans laquelle il demande \u00e0 son ami de comparer la traduction des <em>Hymnes<\/em> de Sacy \u00e0 la sienne ; ces po\u00e8mes, s&rsquo;ils ont exist\u00e9, ne nous sont pas parvenus, except\u00e9 une paraphrase du <em>Dies<\/em> <em>irae<\/em> prononc\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise en 1693, assez diff\u00e9rente de celle du port-royaliste.<\/p>\n<p>C&rsquo;est surtout en tant que collaborateur du <em>Recueil de po\u00e9sies chr\u00e9tiennes et diverses <\/em> que les liens de La Fontaine avec Port-Royal apparaissent le plus clairement, encore que bien des points restent obscurs et que, malgr\u00e9 les travaux de Ferdinand Gohin, Pierre Clarac, et plus r\u00e9cemment Jean Lesaulnier, l&rsquo;histoire tourment\u00e9e de cette imposante anthologie \u2013 plus de cinq cents po\u00e8mes \u2013 reste encore en partie myst\u00e9rieuse. On ne sait pas qui est \u00e0 l&rsquo;origine du projet, et l&rsquo;identit\u00e9 m\u00eame des \u00e9diteurs est incertaine. Le privil\u00e8ge, pris d\u00e8s le 20 janvier 1669, mentionne le nom de Lucile H\u00e9lie de Br\u00e8ves, anagramme de Louis-Henri Lom\u00e9nie, comte de Brienne, personnage complexe : secr\u00e9taire d&rsquo;\u00c9tat, condamn\u00e9 pour tricherie au jeu en 1662, entr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Oratoire en 1664, il devint ensuite z\u00e9l\u00e9 port-royaliste, au point de se rendre en \u00ab\u00a0p\u00e8lerinage\u00a0\u00bb \u00e0 Alet pour rencontrer Pavillon. Eut-il lui-m\u00eame l&rsquo;id\u00e9e du <em>Recueil<\/em> ou les Messieurs le charg\u00e8rent-ils du projet? Dans ses<em> M\u00e9moires<\/em>, il d\u00e9clare que la duchesse de Longueville, sa marraine, est la v\u00e9ritable instigatrice de l&rsquo;ouvrage. Il souligne \u00e9galement l&rsquo;importance prise par les Solitaires dans l&rsquo;entreprise; mais il faut consid\u00e9rer ce t\u00e9moignage avec m\u00e9fiance, bien qu&rsquo;il constitue notre source principale pour la gen\u00e8se de l&rsquo;anthologie, car les <em>M\u00e9moires<\/em> ne furent r\u00e9dig\u00e9s que bien apr\u00e8s les faits, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 Brienne, \u00e0 demi-fou, avait rompu depuis longtemps toutes ses attaches port-royalistes : atteint de maladie mentale, il fut en effet intern\u00e9 de longues ann\u00e9es \u00e0 Saint-Lazare. La maturation du floril\u00e8ge fut lente: l&rsquo;achev\u00e9 d&rsquo;imprimer date du 20 d\u00e9cembre 1670 et les volumes ne furent diffus\u00e9s que le mois suivant . Ces d\u00e9lais, qui trahissent les difficult\u00e9s rencontr\u00e9es dans la r\u00e9alisation du livre, s&rsquo;expliquent par les d\u00e9sordres de la vie de Brienne : en raison de l&rsquo;aggravation de ses troubles mentaux, les sup\u00e9rieurs de l&rsquo;Oratoire t\u00e2ch\u00e8rent de se s\u00e9parer de ce confr\u00e8re encombrant ; apr\u00e8s de nombreuses tergiversations, il finit par quitter l&rsquo;Institution au printemps 1670. Ses ennuis ne s&rsquo;arr\u00eat\u00e8rent pas l\u00e0 : son fr\u00e8re cadet Charles-Fran\u00e7ois, l&rsquo;anti-jans\u00e9niste \u00e9v\u00eaque de Coutances, voulut le faire interdire \u00e0 la fois pour sa folie et ses liens avec Port-Royal. Traqu\u00e9 par la police, il s&rsquo;enfuit, laissant en chantier un <em>Recueil<\/em> encore inachev\u00e9. D&rsquo;apr\u00e8s ses papiers et une note du <em>Recueil de choses diverses<\/em>, ce sont Arnauld d&rsquo;Andilly et Gomberville qui le termin\u00e8rent. Sans doute plusieurs autres amis de Port-Royal ont-ils jou\u00e9 un r\u00f4le dans l&rsquo;\u00e9laboration du recueil, en particulier Pierre Nicole, \u00e0 qui l&rsquo;on doit l&rsquo;importante pr\u00e9face. Mais le plus illustre des collaborateurs fut sans nul doute Jean de La Fontaine, dont le nom est inscrit sur la tranche de chacun des volumes. D&rsquo;apr\u00e8s Brienne, c&rsquo;est \u00e0 la demande d&rsquo;Arnauld d&rsquo;Andilly et \u00e0 la sienne que le fabuliste fut charg\u00e9 de r\u00e9diger une d\u00e9dicace pour pr\u00e9senter l&rsquo;ouvrage au prince de Conti, de la part des Solitaires :<\/p>\n<p>De ce nouveau recueil je t&rsquo;offre l&rsquo;abondance,<br \/>\nNon point par vanit\u00e9, mais par ob\u00e9issance:<br \/>\nCeux qui par leur travail l&rsquo;ont mis en cet \u00e9tat<br \/>\nTe le pouvaient offrir en termes pleins d&rsquo;\u00e9clat;<br \/>\nMais, craignant de sortir de cette paix profonde<br \/>\nQu&rsquo;ils go\u00fbtent en secret loin du bruit et du monde,<br \/>\nIls m&rsquo;engagent pour eux \u00e0 le produire au jour,<br \/>\nEt me laissent le soin de t&rsquo;en faire leur cour.<\/p>\n<p>L&rsquo;identit\u00e9 du donataire n&rsquo;est pas indiff\u00e9rente : fils de l&rsquo;auteur du <em>Trait\u00e9 des spectacles<\/em>, neveu de la duchesse de Longueville, le jeune prince est issu d&rsquo;une famille notoirement port-royaliste. Outre cette d\u00e9dicace, on trouve encore plusieurs pi\u00e8ces de La Fontaine dans le <em>Recueil<\/em>: dans le premier tome, une paraphrase du psaume 17 , et, dans le troisi\u00e8me, l&rsquo; \u00ab\u00a0\u00c9l\u00e9gie pour M. Fouquet\u00a0\u00bb, une \u00ab\u00a0Ode au roi sur le m\u00eame sujet\u00a0\u00bb, des fragments des \u00ab\u00a0Amours de Psych\u00e9 et Cupidon\u00a0\u00bb, et seize fables tir\u00e9es des livres de 1668.<br \/>\nSi la participation de La Fontaine \u00e0 un floril\u00e8ge port-royaliste n&rsquo;est donc pas aussi saugrenue qu&rsquo;on aurait pu l&rsquo;imaginer, il n&rsquo;en reste pas moins curieux que les Solitaires aient demand\u00e9 \u00e0 cet \u00e9picurien de mettre sa signature sur un ouvrage pieux. Les \u00e9diteurs, qui comptaient sans doute sur la r\u00e9putation d\u00e9j\u00e0 bien \u00e9tablie du fabuliste pour assurer la publicit\u00e9 du <em>Recueil<\/em>, ignoraient probablement certaines teintes de la palette lafontainienne. Il est difficile de mesurer la place r\u00e9elle prise par La Fontaine dans le choix des pi\u00e8ces, mais la pr\u00e9sence dans les volumes de plusieurs de ses amis, comme Pellisson et Maucroix, laisse \u00e0 penser qu&rsquo;il ne se borna pas \u00e0 pr\u00eater son nom \u00e0 l&rsquo;entreprise.<\/p>\n<p>Sources: Jean Lesaulnier, \u00ab\u00a0Jean de La Fontaine\u00a0\u00bb, <em>Chroniques de Port-Royal<\/em>, 1991, et Tony Gheeraert, <em>Le Chant de la gr\u00e2ce, Port-Royal et la po\u00e9sie<\/em>, Champion, 2003.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il n&rsquo;est pas prouv\u00e9 que Jean de La Fontaine ait fr\u00e9quent\u00e9 l&rsquo;abbaye de Port-Royal de Paris, ni celle des Champs, mais rien ne s&rsquo;y oppose. 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