{"id":1125,"date":"2018-02-25T19:43:33","date_gmt":"2018-02-25T18:43:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.melancholia.fr\/import\/index.php\/2018\/02\/25\/edition-par-jean-lesaulnier-jean\/"},"modified":"2019-02-07T20:24:14","modified_gmt":"2019-02-07T19:24:14","slug":"edition-par-jean-lesaulnier-jean","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/2018\/02\/25\/edition-par-jean-lesaulnier-jean\/","title":{"rendered":"Jean Racine, Correspondance. Edit\u00e9s par Jean Lesaulnier"},"content":{"rendered":"<p><strong>Compte rendu\u00a0: Jean Racine, <em>Correspondance<\/em>, \u00e9dition pr\u00e9sent\u00e9e, \u00e9tablie et annot\u00e9e par Jean Lesaulnier, Paris, Honor\u00e9 Champion, coll. \u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que des Correspondances, M\u00e9moires et journaux\u00a0\u00bb, 2017, 700 pages.\u201c<\/strong>\u201d<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage, compos\u00e9 d\u2019une introduction qui revient sur les diff\u00e9rentes \u00e9ditions de la correspondance de Racine, rassemble les lettres des ann\u00e9es 1656 \u00e0 1699 (sauf celles relatives \u00e0 la querelle des <em>Imaginaires<\/em>), celles de Racine et de plusieurs de ses destinataires, (essentiellement Boileau), et offre en annexe un po\u00e8me autographe in\u00e9dit, \u00e9crit en 1656, \u00e0 destination de Robert Arnauld d\u2019Andilly. Suivent une table chronologique de la correspondance de Racine, une bibliographie et un index des noms propres, soit un ouvrage cons\u00e9quent, richement document\u00e9, qui t\u00e9moigne du chercheur \u00e9rudit qu\u2019est Jean Lesaulnier, et de l\u2019immense travail fourni pour \u00e9tablir cette \u00e9dition. Chaque lettre est soigneusement annot\u00e9e, introduite par une pr\u00e9sentation, accompagn\u00e9e de la mention des sources manuscrites, des \u00e9ditions de r\u00e9f\u00e9rences et des ouvrages critiques, dont <em>Jean Racine<\/em> de Georges Forestier.<\/p>\n<p>L\u2019avant-propos annonce les sources des 225 lettres et les distingue par leurs principaux destinataires\u00a0: des amis de jeunesse de Racine (Fran\u00e7ois Le Vasseur, Nicolas et Marguerite Vitart), Nicolas Boileau, et Jean-Baptiste Racine, fils a\u00een\u00e9 du dramaturge, auquel on doit la transmission de ces lettres. Les lieux de conservation de ce reliquat pr\u00e9cieux d\u2019une vaste correspondance perdue, sont mentionn\u00e9s\u00a0: la Biblioth\u00e8que nationale de France, la biblioth\u00e8que de Port-Royal (o\u00f9 se trouve le <em>Recueil Racine<\/em>, somme des lettres recueillies par Jean-Baptiste, mais copi\u00e9es par un ami anonyme), et la biblioth\u00e8que de Laon. Si des lettres ont disparu avec le temps, d\u2019autres ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites par Jean-Baptiste Racine, selon qu\u2019il les jugeait propres \u00e0 servir son dessein d\u2019\u00e9diteur (diff\u00e9rent de celui de son fr\u00e8re Louis, autre \u00e9diteur des lettres), sans doute aussi par Jean Racine lui-m\u00eame, ce qui expliquerait, selon Jean Lesaulnier, l\u2019absence de lettres de Port-Royal et de p\u00e8res j\u00e9suites. L\u2019introduction explique avec minutie l\u2019histoire des diff\u00e9rentes \u00e9ditions des lettres\u00a0et les intentions des \u00e9diteurs successifs : d\u2019abord Jean-Baptiste, qui veut \u00e9crire non\u00a0\u00ab\u00a0la vie d\u2019un po\u00e8te\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0mais celle d\u2019un des plus aimables et plus honn\u00eates hommes, du meilleur ami et du meilleur p\u00e8re de famille et du plus parfait chr\u00e9tien qui ait jamais \u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb (p. 35). \u00c0 sa mort, Louis, son fr\u00e8re cadet, reprend le travail, anim\u00e9 cette fois du d\u00e9sir de corroborer l\u2019image hagiographique qu\u2019il donne de Racine dans ses <em>M\u00e9moires<\/em>. Troisi\u00e8me grand \u00e9diteur retenu, Paul Mesnard, au XIXe si\u00e8cle, auteur d\u2019une \u00e9dition scientifique de la correspondance racinienne. Si Jean Lesaulnier insiste sur ces trois noms, il mentionne dans les annotations des lettres les diff\u00e9rentes \u00e9ditions de celle-ci.<\/p>\n<p>Comme il se doit, les lettres suivent la vie de Racine. Les ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 Uz\u00e8s, dans le Languedoc, v\u00e9cues comme un exil et marqu\u00e9es par l\u2019ennui, donnent lieu \u00e0 80 lettres, qui m\u00ealent nouvelles banales, critiques litt\u00e9raires (l\u2019<em>Ode<\/em> de Perrault), r\u00e9cits de voyage (la lettre du 11 novembre 1661 \u00e0 La Fontaine relate le voyage de Racine \u00e0 Uz\u00e8s, celle du 24 novembre \u00e0 Fran\u00e7ois Le Vasseur est consacr\u00e9e \u00e0 N\u00eemes), et descriptions savoureuses de la population autochtone, qui font penser aux lettres des Persans de Montesquieu\u00a0: la d\u00e9couverte des olives, que Racine mange crues (\u00ab\u00a0Dieu me pr\u00e9serve de sentir jamais une amertume pareille\u00a0\u00bb), la beaut\u00e9 des femmes, c\u00e9l\u00e9br\u00e9e par une citation de T\u00e9rence (\u00ab\u00a0<em>Color verus, corpus solidum et succi plenum<\/em>\u00a0\u00bb), la difficult\u00e9 d\u2019adaptation de Racine, due \u00e0 l\u2019incompr\u00e9hension du patois local et \u00e0 des m\u0153urs qui l\u2019agacent (\u00ab\u00a0Les villageois [\u2026] font des r\u00e9v\u00e9rences comme s\u2019ils avaient appris \u00e0 danser toute leur vie\u00a0\u00bb). Enfin, la chaleur l\u2019incommode, et m\u00eame, le chant des cigales, \u00ab\u00a0le plus per\u00e7ant et le plus importun du monde\u00a0\u00bb. Racine n\u2019a qu\u2019une crainte, exprim\u00e9e avec humour\u00a0: devenir \u00ab\u00a0 le plus grand paysan du monde\u00a0\u00bb ! La solitude s\u2019accentue au fil des mois et la critique se fait plus acerbe. Racine trouve chez son ma\u00eetre Cic\u00e9ron, figure c\u00e9l\u00e8bre d\u2019exil\u00e9, les mots pour exprimer ses propres sentiments : \u00ab\u00a0Je suis confin\u00e9 dans un pays qui a quelque chose de moins sociable que le Pont-Euxin\u00a0: le sens commun y est rare\u00a0[\u2026]. Enfin il n\u2019y a ici personne pour moi. <em>Non homo, sed litus, atque aer et solitudo mera<\/em>\u00a0\u00bb (3 f\u00e9vrier 1662). Ces premi\u00e8res lettres font la part belle aux vers, aux citations dans la langue de Tibulle, du Tasse, de l\u2019Arioste, de Virgile, Tacite ou Lucr\u00e8ce, signe d\u2019une propension pour les auteurs antiques affirm\u00e9e plus tard dans les lettres au jeune Jean-Baptiste. Si Racine pr\u00e9tend \u00e0 une charge eccl\u00e9siastique, raison de son s\u00e9jour dans le Languedoc, il n\u2019oublie pas la po\u00e9sie. En 1660, il mentionne une trag\u00e9die, <em>Amasie<\/em>, et une ode, <em>La Nymphe de la Seine \u00e0 la reine<\/em>, revue \u00e0 l\u2019aide des critiques de Chapelain et de Perrault.<\/p>\n<p>Racine alterne sujets s\u00e9rieux et plaisants dans ces ann\u00e9es de correspondance. Le 30 mai 1662, par exemple, il \u00e9voque <em>Les Provinciales<\/em>, parvenues jusqu\u2019\u00e0 Uz\u00e8s, et relate une anecdote inattendue \u00e0 propos d\u2019une jeune fille des environs qui s\u2019est empoisonn\u00e9e \u00e0 l\u2019arsenic, apr\u00e8s que son p\u00e8re l\u2019a rudoy\u00e9e : \u00ab\u00a0On croyait qu\u2019elle \u00e9tait grosse, et que la honte l\u2019avait port\u00e9e \u00e0 cette furieuse r\u00e9solution. Mais on l\u2019ouvrit tout enti\u00e8re, et jamais fille ne fut plus fille. Telle est l\u2019humeur des gens de ce pays-ci ; et ils portent les passions au dernier exc\u00e8s\u00a0\u00bb. Racine rejette les d\u00e9bats th\u00e9ologiques suscit\u00e9s par Pascal et badine avec les \u00e9v\u00e9nements locaux. Mais son jugement sur les exc\u00e8s des gens d\u2019Uz\u00e8s sugg\u00e8re une influence du lieu sur sa cr\u00e9ation. Montrer l\u2019exacerbation des passions, n\u2019est-ce pas l\u00e0 le dessein de la trag\u00e9die racinienne quelque temps plus tard ?<\/p>\n<p>Le style galant qui caract\u00e9rise les lettres d\u2019Uz\u00e8s s\u2019estompe avec le retour de Racine \u00e0 Paris, en 1663, apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de son projet eccl\u00e9siastique. La solitude ressentie en Province semble avoir retard\u00e9 la cr\u00e9ation artistique du po\u00e8te, si on en juge par sa lettre du 4 juillet 1662, apr\u00e8s que La Fontaine l\u2019a incit\u00e9 \u00e0 \u00e9crire des po\u00e9sie, et surtout du th\u00e9\u00e2tre\u00a0: \u00ab\u00a0Je cherche quelque sujet de th\u00e9\u00e2tre, et je serais assez dispos\u00e9 \u00e0 y travailler; mais j\u2019ai trop de sujet d\u2019\u00eatre m\u00e9lancolique en ce pays-ci, et il faut avoir l\u2019esprit plus libre que je ne l\u2019ai pas\u00a0\u00bb. Cette nouvelle vie \u00e0 Paris voit le d\u00e9but de la carri\u00e8re du dramaturge\u00a0: trois lettres de novembre-d\u00e9cembre 1663 mentionnent <em>La Th\u00e9ba\u00efde<\/em>, \u00e9galement une rencontre de Racine et de Moli\u00e8re \u00e0 la Cour. Si elles renseignent sur la production de Racine, les allusions au th\u00e9\u00e2tre t\u00e9moignent aussi de la dimension collaborative de la cr\u00e9ation au XVIIe si\u00e8cle. En 1676, Racine envoie \u00e0 corriger au p\u00e8re Bouhours les quatre premiers actes de <em>Ph\u00e8dre<\/em>, l\u2019estimant le plus \u00e0 m\u00eame de juger la langue du texte. Il faut attendre 1688 pour retrouver une allusion au th\u00e9\u00e2tre avec le court extrait d\u2019une lettre de Mme de Maintenon avertissant que les jeunes filles de Saint-Cyr ne joueront plus <em>Andromaque<\/em>, ni aucune pi\u00e8ce de Racine. Le po\u00e8te \u00e9crit donc <em>Esther<\/em> pour satisfaire l\u2019\u00e9pouse morganatique du roi, comme en t\u00e9moigne la lettre qu\u2019il lui \u00e9crit le 3 d\u00e9cembre 1688\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019en ai revu l\u2019ensemble d\u2019apr\u00e8s vos conseils\u00a0\u00bb. On note encore une courte allusion \u00e0 <em>Athalie<\/em>, en 1690. Le th\u00e9\u00e2tre n\u2019est donc pas le centre de la correspondance pr\u00e9sent\u00e9e ici.<\/p>\n<p>Les 52 lettres \u00e9chang\u00e9es entre Racine et Boileau r\u00e9v\u00e8lent l\u2019amiti\u00e9 profonde des deux hommes, conseillers litt\u00e9raires l\u2019un de l\u2019autre, leur estime r\u00e9ciproque, leur complicit\u00e9 intellectuelle et culturelle. Racine demande avis \u00e0 Boileau pour sa traduction du Banquet de Platon, et, plus tard, de son <em>Cantique<\/em> II. Boileau fait de m\u00eame, pour un passage de sa traduction de l\u2019\u0153uvre de Longin. La cr\u00e9ation litt\u00e9raire n\u2019est pas le seul sujet de cette correspondance, qui \u00e9voque les ennuis de sant\u00e9 des deux amis, les rem\u00e8des aux maladies rencontr\u00e9es, la vie familiale de Racine, qui charge Boileau de compl\u00e9ter l\u2019\u00e9ducation de son fils Jean-Baptiste, appel\u00e9 \u00e0 se r\u00e9jouir d\u2019avoir un ma\u00eetre aussi prestigieux. Racine \u00e9voque aussi la vie \u00e0 la Cour, qu\u2019il fr\u00e9quente en tant qu\u2019historiographe de Louis XIV, dit sa pr\u00e9f\u00e9rence pour Marly, o\u00f9 le roi est \u00ab\u00a0tout \u00e0 lui et \u00e0 son plaisir\u00a0\u00bb, au lieu qu\u2019\u00e0 Versailles, il est \u00ab\u00a0tout entier aux affaires\u00a0\u00bb. Il d\u00e9crit la beaut\u00e9 du domaine de Maintenon (4 ao\u00fbt 1687), relate les campagnes militaires de Louis XIV auquel il participe (le si\u00e8ge de Namur), et exprime son admiration pour le monarque\u00a0: \u00ab\u00a0Le roi fit hier la revue de son arm\u00e9e [\u2026] C\u2019\u00e9tait assur\u00e9ment le plus grand spectacle qu\u2019on ait vu depuis plusieurs si\u00e8cles\u00a0\u00bb (21 mai 1692). La r\u00e9alit\u00e9 financi\u00e8re s\u2019immisce dans les lettres quand Racine \u00e9voque sa pension et celle de Boileau, ou les difficult\u00e9s avou\u00e9es \u00e0 assurer l\u2019avenir de ses enfants, en 1698, alors que l\u2019\u00e2ge avance et que sa sant\u00e9 faiblit.<\/p>\n<p>Les lettres familiales sont nombreuses et empreintes de l\u2019affection que Racine porte aux siens\u00a0: sa s\u0153ur Marie, destinataire de lettres tr\u00e8s tendres, sa femme et ses enfants. Il correspond seulement avec son fils Jean-Baptiste, du moins dans les lettres conserv\u00e9es, et s\u2019exprime par son interm\u00e9diaire \u00e0 ses filles. L\u2019a\u00een\u00e9 est charg\u00e9 de veiller sur elles et de leur transmettre les pens\u00e9es paternelles. Les lettres au jeune Jean-Baptiste se confondent avec de petits trait\u00e9s d\u2019\u00e9ducation. Les courtes <em>le\u00e7ons<\/em> s\u2019accompagnent, comme dans les lettres \u00e0 Boileau, d\u2019informations sur la Cour, sur ses d\u00e9placements avec le roi, mais la famille est au centre des pr\u00e9occupations. Les conseils de lecture confirment la pr\u00e9f\u00e9rence de Racine pour les Anciens\u00a0: Cic\u00e9ron, son auteur de pr\u00e9dilection, et notamment ses <em>Lettres \u00e0 Atticus<\/em>, recommand\u00e9es comme un ouvrage propre \u00e0 \u00ab\u00a0former l\u2019esprit et le jugement\u00a0\u00bb. Racine mentionne aussi Hom\u00e8re, Horace, Quintilien, Plutarque, les <em>Fables<\/em> de Ph\u00e8dre, H\u00e9rodote, des lettres de Voiture \u00e9galement, mais avec cette r\u00e9serve : \u00ab Il faut un grand choix pour lire ses lettres, dont il y en a plusieurs qui ne vous feraient pas grand plaisir\u00a0\u00bb. Les lettres de Voiture, ajoute plus tard Racine, sont bien inf\u00e9rieures aux \u00e9p\u00eetres de Cic\u00e9ron, propres \u00ab\u00a0\u00e0 parler s\u00e9rieusement et solidement des grandes affaires, et \u00e0 badiner agr\u00e9ablement sur les petites choses\u00a0\u00bb (7 juillet 1698). Boileau fait bien s\u00fbr partie des mod\u00e8les, et Racine c\u00e9l\u00e8bre son \u00ab\u00a0g\u00e9nie merveilleux pour la satire\u00a0\u00bb. Les romans et les com\u00e9dies sont en revanche des \u00ab\u00a0niaiseries\u00a0\u00bb \u00e0 \u00e9viter. Les livres de pi\u00e9t\u00e9 et de morale, que Racine dit aimer plus que tout, parce qu\u2019ils lui procurent plus de satisfaction que \u00ab\u00a0toute autre chose\u00a0\u00bb sont privil\u00e9gi\u00e9s. L\u2019estime qu\u2019on s\u2019attire dans le monde, pr\u00e9vient Racine, vient de ces lectures s\u00e9rieuses, et non pas des romans. P\u00e9dagogue, \u00e0 l\u2019image de ses anciens ma\u00eetres des Petites \u00c9coles de Port-Royal o\u00f9 il a grandi, Racine indique \u00e0 son fils comment recevoir ses conseils\u00a0: \u00ab\u00a0Ne regardez point tout ce que je vous dis comme une r\u00e9primande, mais comme les avis d\u2019un p\u00e8re qui vous aime tendrement et qui ne songe qu\u2019\u00e0 vous donner des marques de son amiti\u00e9\u00a0\u00bb (3 octobre 1694). Quand Jean-Baptiste obtient la charge de gentilhomme ordinaire du roi, Racine lui fait partager implicitement son exp\u00e9rience. Il lui recommande d\u2019apprendre \u00e0 tenir sa langue, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019\u00e9viter d\u2019\u00eatre un \u00ab\u00a0parleur\u00a0\u00bb. Pas de critique de la vie de Cour, mais un conseil qui sugg\u00e8re la ma\u00eetrise de soi et la vigilance qu\u2019elle suppose.<\/p>\n<p>Les lettres \u00e0 Jean-Baptiste soulignent la profonde tendresse de Racine pour ses filles, l\u2019a\u00een\u00e9e, Marie-Catherine, tent\u00e9e un temps par la vie religieuse, et Anne, sa fille pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e. Le dramaturge relate avec une \u00e9motion touchante sa profession chez les ursulines dans une lettre \u00e0 sa tante abbesse de Port-Royal : \u00ab\u00a0Excusez un peu ma tendresse pour une enfant dont je n\u2019ai jamais eu le moindre sujet de plainte, et qui s\u2019est donn\u00e9e \u00e0 Dieu de si bon c\u0153ur, quoiqu\u2019elle f\u00fbt assur\u00e9ment la plus jolie de tous nos enfants, et celle que le monde aurait le plus attir\u00e9e par ses dangereuses caresses\u00a0\u00bb (9 novembre 1698).\u00a0 S\u2019il se r\u00e9jouit qu\u2019un de ses enfants \u00ab\u00a0ressemble\u00a0par quelque petit endroit\u00a0\u00bb \u00e0 sa tante, il \u00e9prouve une peine profonde en ce moment de s\u00e9paration avec sa fille. \u00ab\u00a0Je n\u2019ai cess\u00e9 de sangloter\u00a0\u00bb, \u00e9crit-il \u00e0 Jean-Baptiste.<\/p>\n<p>Cette lettre \u00e0 sa tante abbesse confirme l\u2019attachement de Racine au monast\u00e8re de son enfance et \u00e0 ses anciens ma\u00eetres, la solidit\u00e9 de ses liens \u00e0 Thomas du Foss\u00e9, \u00ab\u00a0le plus ancien ami que j\u2019eusse au monde\u00a0\u00bb. Racine \u00e9voque avec nostalgie Port-Royal, dans une lettre de juillet 1698 \u00e0 Jean-Baptiste, appel\u00e9 \u00e0 supporter sans vexation les railleries\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas assez de souffrir en galant homme les petites plaisanteries qu\u2019on vous peut faire\u00a0: il faut m\u00eame les mettre \u00e0 profit. Si j\u2019osais vous citer mon exemple, je vous dirais que l\u2019une des choses qui m\u2019a fait le plus de bien, c\u2019est d\u2019avoir pass\u00e9 ma jeunesse dans une soci\u00e9t\u00e9 de gens [les ma\u00eetres des Petites \u00c9coles de Port-Royal] qui se disaient assez volontiers leurs v\u00e9rit\u00e9s, et qui ne s\u2019\u00e9pargnaient gu\u00e8re les uns les autres sur leurs d\u00e9fauts ; et j\u2019avais assez de soin de me corriger de ceux qu\u2019on trouvait en moi, qui \u00e9taient en fort grand nombre, et qui auraient pu me rendre assez difficile pour le commerce du monde\u00a0\u00bb. Bel hommage rendu \u00e0 ses ma\u00eetres qui, par leur \u00e9ducation, ont rendu possible une carri\u00e8re aupr\u00e8s du roi. Racine se souvient par exemple de Pierre Nicole, qui lui citait souvent des passages des <em>Offices<\/em> de Cic\u00e9ron pour le d\u00e9tourner \u00ab\u00a0de la fantaisie\u00a0d\u2019acheter des livres\u00a0: <em>Non esse emacem vectigal est<\/em>\u00a0: C\u2019est un grand revenu que de n\u2019aimer point acheter\u00a0\u00bb. L\u2019expression de la pi\u00e9t\u00e9 se renforce \u00e0 mesure que le temps passe. Racine exhorte Jean-Baptiste \u00e0 fuir les divertissements de Versailles et \u00e0 privil\u00e9gier l\u2019\u00e9tude, au nom du respect qu\u2019il lui doit\u00a0: \u00ab\u00a0Le roi et toute la Cour savent le scrupule que je me fais d\u2019y aller, et auraient tr\u00e8s m\u00e9chante opinion de vous si, \u00e0 l\u2019\u00e2ge que vous avez, vous aviez si peu d\u2019\u00e9gard pour moi et pour mes sentiments\u00a0\u00bb (3 juin 1695). Il l\u2019exhorte \u00e0 songer \u00e0 son salut et \u00e0 privil\u00e9gier Dieu, injonctions exhortations morales, qui, jointes aux propos d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9s sur ses anciens ma\u00eetres, t\u00e9moignent de la filiation morale de Racine avec Port-Royal.<\/p>\n<p>De l\u2019ensemble de ces lettres \u00e9manent diff\u00e9rents visages de Racine\u00a0: le jeune po\u00e8te qui pr\u00e9tend d\u2019abord \u00e0 une carri\u00e8re eccl\u00e9siastique, l\u2019homme de Lettres admirateur de la litt\u00e9rature antique, le p\u00e8re et le mari attentionn\u00e9 (image que voulait donner Jean-Baptiste), l\u2019homme de Cour au service du roi, ami de Mme de Maintenon, mais aussi l\u2019enfant de Port-Royal, partag\u00e9 entre son devoir d\u2019ob\u00e9issance au roi Soleil et un attachement qui se devine sans s\u2019exprimer directement. La pol\u00e9mique est absentef des lettres quel que soit le sujet, et si Racine ose parfois prendre position pour Port-Royal, c\u2019est en termes nuanc\u00e9s. Il r\u00e9serve la d\u00e9fense ardente de la communaut\u00e9 \u00e0 son <em>Abr\u00e9g\u00e9 de l\u2019histoire de Port-Royal<\/em>, \u00e9galement \u00e9dit\u00e9 par Jean Lesaulnier chez Champion. Port-Royal est pourtant omnipr\u00e9sent dans cette correspondance, mais de mani\u00e8re diffuse, par le grand nombre de destinataires proches du monast\u00e8re ou membres de la communaut\u00e9. Antoine Le Maistre, Solitaire de Port-Royal, ouvre le volume par une lettre \u00e0 Racine. D\u2019autres grands noms suivront\u00a0: Antoine Arnauld, et le sujet de son exil, Robert Arnauld d\u2019Andilly, la s\u0153ur Ang\u00e9lique de Sainte-Th\u00e9r\u00e8se d\u2019Andilly, une de ses filles religieuses \u00e0 Port-Royal, la m\u00e8re Agn\u00e8s Racine, tante de Racine et abbesse de Port-Royal des Champs, Mme de Fontpertuis, amie d\u2019Antoine Arnauld et de sa ni\u00e8ce Ang\u00e9lique de Saint-Jean Arnauld d\u2019Andilly, religieuse et abbesse de Port-Royal, pour ne citer que ces noms. Le monast\u00e8re est \u00e9galement pr\u00e9sent en filigrane par l\u2019\u00e9vocation d\u2019\u00e9v\u00e9nements qui lui sont li\u00e9s : l\u2019exil d\u2019Antoine Singlin, confesseur des religieuses, en 1661, et la nomination d\u2019un autre directeur, nouvelle mentionn\u00e9e avec humour\u00a0: \u00ab\u00a0La Cour, sans avoir consult\u00e9 le Saint-Esprit, \u00e0 ce qu\u2019ils disent [les Messieurs de Port-Royal] y a \u00e9lev\u00e9 M. Bail\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0M. Singlin\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0n\u2019est plus consid\u00e9r\u00e9 comme un anti-pape\u00a0\u00bb ; on apprend la mort de Marie Desmoulins, la grand-m\u00e8re de Racine, d\u00e9c\u00e9d\u00e9e \u00e0 Port-Royal de Paris, les difficult\u00e9s de Port-Royal des Champs, en 1696, relat\u00e9es par sa tante abbesse. Port-Royal est au c\u0153ur de la vie de Racine par sa fille Marie-Catherine, qui s\u00e9journe au monast\u00e8re des Champs apr\u00e8s \u00eatre entr\u00e9e chez les carm\u00e9lites, et \u00e0 laquelle il rend visite, avant de la faire sortir, suite aux pers\u00e9cutions subies par la communaut\u00e9. Racine se rend aussi \u00e0 Port-Royal pour assister \u00e0 la procession de l\u2019octave en 1697, mais il ne s\u2019attarde pas sur l\u2019interdiction de recevoir des novices qui frappe le couvent. Les lettres refl\u00e8tent ainsi la relation ambivalente de Racine avec la communaut\u00e9. La lettre du 4 mars 1698, \u00e0 Mme de Maintenon, dans laquelle il se d\u00e9fend de l\u2019accusation de \u00ab\u00a0jans\u00e9nisme\u00a0\u00bb qui serait venue aux oreilles du roi, sugg\u00e8re un d\u00e9chirement entre ses sentiments et son devoir de fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 Louis XIV. \u00ab\u00a0Je sais\u00a0\u00bb, \u00e9crit-il, \u00ab\u00a0que dans l\u2019id\u00e9e du roi, un jans\u00e9niste est tout ensemble un homme de cabale et un homme rebelle \u00e0 l\u2019\u00c9glise\u00a0\u00bb. La d\u00e9fense de soi s\u2019accompagne d\u2019une br\u00e8ve apologie du monast\u00e8re des Champs, appauvri \u00ab\u00a0pour subvenir aux folles d\u00e9penses de l\u2019abbesse de Port-Royal de Paris\u00a0\u00bb, le couvent parisien \u00e9tant revenu sous l\u2019autorit\u00e9 du roi. Racine se d\u00e9fend en ces termes de l\u2019aide port\u00e9e \u00e0 sa tante abbesse\u00a0: \u00ab\u00a0Pouvais-je, sans \u00eatre le dernier des hommes, lui refuser mes petits secours dans cette n\u00e9cessit\u00e9 ?\u00a0\u00bb. Quand sa fille doit quitter Port-Royal et les religieuses qui l\u2019ont accueillie, il \u00e9voque la peine de \u00ab\u00a0ces saintes filles, qui \u00e9taient ravies de l\u2019avoir\u00a0\u00bb (10 mars 1698).<\/p>\n<p>La petite histoire (les incidents domestiques, les anecdotes familiales comme la sortie \u00e0 la foire ou l\u2019orage violent essuy\u00e9 par sa femme et une de leurs filles, en 1698, le mariage des enfants, les probl\u00e8mes de sant\u00e9 et d\u2019argent) c\u00f4toie la grande histoire, celle du r\u00e8gne de Louis XIV\u00a0: les campagnes militaires, les ch\u00e2teaux fastueux, les d\u00e9bats th\u00e9ologiques et l\u2019autorit\u00e9 d\u2019un monarque qui inspire l\u2019admiration mais aussi peut-\u00eatre la crainte \u00e0 celui qui \u00e9crit. Les lettres pr\u00e9sent\u00e9es dans ce volume, dont on soulignera de nouveau la qualit\u00e9 et la richesse du travail d\u2019\u00e9dition, s\u00e9duiront le lecteur familier de Port-Royal, qui retrouve des noms et des questions qui lui sont chers \u00e0 travers la plume de l\u2019orphelin des Petites \u00c9coles. Elles plairont aussi \u00e0 l\u2019amateur de correspondances par leur diversit\u00e9, induite par le genre \u00e9pistolaire, propice \u00e0 l\u2019\u00e9criture \u00ab\u00a0au fil de la plume\u00a0\u00bb, comme l\u2019exp\u00e9rimente Racine, et par la vari\u00e9t\u00e9 des th\u00e8mes abord\u00e9s. Le visage familier finalement peu connu du dramaturge se dessine, sans que l\u2019homme se d\u00e9voile compl\u00e8tement. On retiendra la vaste culture de l\u2019enfant de Port-Royal, l\u2019aisance de son style, exempt de p\u00e9dantisme, sa capacit\u00e9 \u00e0 m\u00ealer des sujets graves et l\u00e9gers, \u00e0 la mani\u00e8re de Cic\u00e9ron, mod\u00e8le absolu, son attache aux siens. Chroniques du quotidien, ces lettres sont aussi le r\u00e9ceptacle d\u2019une int\u00e9riorit\u00e9 qui se livre avec pudeur et retenue.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Compte rendu\u00a0: Jean Racine, Correspondance, \u00e9dition pr\u00e9sent\u00e9e, \u00e9tablie et annot\u00e9e par Jean Lesaulnier, Paris, Honor\u00e9 Champion, coll. \u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que des Correspondances, M\u00e9moires et journaux\u00a0\u00bb, 2017, 700 pages.\u201c\u201d L\u2019ouvrage, compos\u00e9 d\u2019une introduction qui revient sur les diff\u00e9rentes \u00e9ditions de la correspondance de &hellip; <a href=\"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/2018\/02\/25\/edition-par-jean-lesaulnier-jean\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[47],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1125"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1125"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1125\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1135,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1125\/revisions\/1135"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1125"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1125"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1125"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}