{"id":1123,"date":"2017-08-01T10:18:39","date_gmt":"2017-08-01T08:18:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.melancholia.fr\/import\/index.php\/2017\/08\/01\/b-tarassov-pascal-et-la-culture\/"},"modified":"2017-08-01T10:18:39","modified_gmt":"2017-08-01T08:18:39","slug":"b-tarassov-pascal-et-la-culture","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/2017\/08\/01\/b-tarassov-pascal-et-la-culture\/","title":{"rendered":"B. Tarassov, Pascal et la culture russe"},"content":{"rendered":"<p><strong>Pascal et la culture russe, Boris Tarassov, Paris, Classiques Garnier (Univers Port-Royal sous la direction de Jean Lesaulnier, 27, 2016.<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9minent pascalien Boris Tarassov, directeur de l\u2019Institut Gorki de Litt\u00e9rature \u00e0 Moscou, vient de publier, dans une excellente traduction assur\u00e9e par Fran\u00e7oise Lesourd, un ouvrage sur l\u2019influence exerc\u00e9e par Pascal sur la philosophie religieuse et la litt\u00e9rature russes. Apr\u00e8s une \u00ab Introduction \u00bb o\u00f9 il explique les affinit\u00e9s g\u00e9n\u00e9rales entre la pens\u00e9e de Pascal et la culture russe, l\u2019A. traite, dans un premier volet intitul\u00e9 \u00ab La philosophie religieuse russe et Pascal \u00bb, des r\u00e9flexions que la lecture de Pascal a pu susciter chez Alexe\u00ef Khomiakov,  Ivan Kir\u00e9ievski, Vassili Romanov, Pavel Florenski, L\u00e9on Chestov, Dmitri Merejkovski, Semion Frank et Boris Vychevslavtsev.<br \/>\nEnfin, dans un second volet intitul\u00e9 \u00ab Les grands \u00e9crivains russes et Pascal \u00bb, il explique les rapports entre l\u2019\u0153uvre de Pascal et celles de quatre auteurs sans doute plus connus en Occident, \u00e0 savoir Ivan Tourgueniev, Fiodor Tiouttchev,<br \/>\nFiodor Dosto\u00efevski et L\u00e9on Tolsto\u00ef. C\u2019est ainsi qu\u2019il apporte le pr\u00e9cieux \u00e9clairage de l\u2019influence pascalienne \u00e0 son magnifique panorama de la pens\u00e9e et de la litt\u00e9rature russes. <\/p>\n<p>Dans son \u00ab Introduction \u00bb, l\u2019A. affirme que l\u2019orthodoxie russe plonge ses racines dans la culture, dans l\u2019histoire et dans l\u2019\u00e2me de la Russie, donc dans \u00ab une mani\u00e8re de philosopher propre \u00e0 la Russie \u00bb (40) et port\u00e9e vers les \u00ab principes transcendentaux \u00bb (35), ainsi qu\u2019\u00e9loign\u00e9e des \u00ab pr\u00e9tentions de la raison autonome et s\u00e9cularis\u00e9e \u00e0 \u00eatre un absolu scientifique et un syst\u00e8me achev\u00e9 et d\u00e9finitif \u00bb (36). L\u2019histore montre bien la futilit\u00e9 de telles pr\u00e9tentions, qui d\u00e9bouchent sur les \u00ab mille sectes diff\u00e9rentes \u00bb des philosophes (36). Au contraire, la culture russe a toujours recherch\u00e9 les valeurs ultimes. C\u2019est ainsi que \u00ab la pens\u00e9e russe originale, qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e en dehors des \u00e9coles, de la scolastique et des syst\u00e8mes professionnels \u00bb, a accord\u00e9 la premi\u00e8re place \u00e0 \u00ab la m\u00e9taphysique chr\u00e9tienne, l\u2019ontologie, l\u2019anthropologie, l\u2019\u00e9thique, la philosophie de l\u2019histoire et de la culture \u00bb et non \u00e0 \u00ab une probl\u00e9matique de la th\u00e9orie de la connaissance diversifi\u00e9e et affin\u00e9e \u00e0 l\u2019extr\u00eame \u00bb (39). Cette pens\u00e9e, qui a \u00ab un fort lien de parent\u00e9 avec la peinture d\u2019ic\u00f4nes \u00bb (40), s\u2019inspire  profond\u00e9ment de la \u00ab culture orthodoxe \u00bb (40), c\u2019est-\u00e0-dire des P\u00e8res de l\u2019Eglise orientaux (de langue grecque, surtout), tels saint Jean Damasc\u00e8ne (40), et de l\u2019h\u00e9sychasme, avec sa \u00ab pri\u00e8re du c\u0153ur \u00bb (41). C\u2019est l\u2019appartenance \u00e0 cette tradition patristique orthodoxe qui a amen\u00e9 les plus grands parmi les penseurs et \u00e9crivains russes \u00e0 rejeter l\u2019\u00ab occidentalisme \u00bb, trop intellectualiste et anthropocentrique, pour adopter le \u00ab slavophilisme \u00bb, \u00ab cet amour de la sagesse interdisant de se soustraire aux contradictions qui sont au fondement de l\u2019\u00eatre, comme aux passions destructrices jamais taries dans les \u00e2mes humaines \u00bb (41). Cet amour fait voir que \u00ab la seule mani\u00e8re s\u00fbre et salvatrice de se lib\u00e9rer de ces passions se trouve dans la communion \u00e0 Dieu et dans l\u2019effort pour \u00eatre \u00e0 Sa ressemblance \u00bb (41). C\u2019est ce \u00ab r\u00e9alisme sup\u00e9rieur qui distingue la pens\u00e9e des philosophes religieux russes \u00bb (41). <\/p>\n<p>De tous temps, la Russie s\u2019est tenue \u00e0 l\u2019\u00e9cart de l\u2019antiquit\u00e9 philosophique gr\u00e9co-romaine (voir aussi, sur ce point, <em>Plato Christianus<\/em> d\u2019Endr\u00e9 von Ivanka, 388) et de sa ressurgence moderne, la Renaissance (35 sqq). Cette derni\u00e8re a \u00e9t\u00e9, il est vrai, \u00e0 l\u2019origine d\u2019un renouveau des sciences de la nature, de magnifiques d\u00e9veloppements intellectuels et artistiques et de l\u2019accroissement d\u2019un bien-\u00eatre mat\u00e9riel (74). Cependant, la Renaissance a malheureusement favoris\u00e9 \u00ab une affirmation de soi exclusivement terrestre \u00bb (42), un prom\u00e9th\u00e9isme destructeur, un individualisme hostile \u00e0 Dieu (43) et un intellectualisme pr\u00e9somptueux, tel celui de Descartes. L\u2019homme a ainsi fini par voir, en lui-m\u00eame, dans son intellect et dans son moi, \u00ab la mesure de toutes choses \u00bb (44, 45). C\u2019est ainsi que sont issus de la Renaissance la \u00ab soci\u00e9t\u00e9 de consommation \u00bb d\u2019aujourd\u2019hui, ainsi que \u00ab le positivisme, l\u2019occultisme, le fascisme, la d\u00e9mocratie, le marxisme et la psychanalyse \u00bb (46). C\u2019est le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res qui fut \u00ab l\u2019\u00e9tape d\u00e9cisive sur le trajet menant de la Renaissance au Nihilisme \u00bb (46), gr\u00e2ce au travail de la raison simplement naturelle. Celle-ci \u00ab fragmentait encore plus l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain \u00bb (46) et r\u00e9duisait ce dernier, conform\u00e9m\u00e9nt au darwinisme, au statut de descendant de l\u2019amibe (47). Une pens\u00e9e aussi st\u00e9rile ne pouvait tenir les promesses grandioses des philosophes rationalistes, avec leur parti pris d\u2019intellectualisme et de mat\u00e9rialisme. Le grand d\u00e9faut de la Renaissance, c\u2019est d\u2019avoir exag\u00e9r\u00e9 la grandeur de l\u2019homme en occultant sa bassesse (pour parler comme Pascal).<br \/>\n\u00ab La tradition orthodoxe, ainsi que la litt\u00e9rature et la philosophie religieuse russes qu\u2019elle nourrit \u00bb, r\u00e9pond en revanche que \u00ab sans une radicale transformation de la personne dans l\u2019Esprit et la V\u00e9rit\u00e9, il est  impossible pour l\u2019homme de parvenir au salut \u00bb (50). C\u2019est ainsi que les philosophes Khomiakov et Kir\u00e9ievski, sans rejeter les acquis de la civilisation chr\u00e9tienne occidentale, tels la d\u00e9mocratie, le droit, la science, ont remarqu\u00e9 l\u2019insuffisance de ces acquis. Cette insuffisance s\u2019explique par \u00ab les principes formels auxquels ob\u00e9it le catholicisme, avec sa conception \u00e9triqu\u00e9e du christianisme con\u00e7u comme unit\u00e9 sup\u00e9rieure obtenue par la contrainte, \u00e0 l\u2019image d\u2019un Etat \u00bb et qui ont provoqu\u00e9 \u00ab dans le protestantisme une r\u00e9v\u00e9rence tout aussi \u00e9troite et ext\u00e9rieure pour la libert\u00e9 individuelle n\u00e9gative \u00bb (73). La cause de tout cela est \u00ab l\u2019anthropocentrisme uniforme propre \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9ment antique, qui soumettait le ciel \u00e0 la terre et cherchait en vain \u00e0 incarner la v\u00e9rit\u00e9 chr\u00e9tienne dans des formes historiques connues (juridiques,politiques, \u00e9tatiques) \u00bb (73). \u00ab La pr\u00e9-\u00e9minence du rationalisme sur la raison int\u00e9rieure spirituelle conduisit la foi vivante de l\u2019Eglise occidentale, s\u00e9par\u00e9e de l\u2019orientale, \u00e0 tomber dans les syllogismes de la scolastique \u00bb (73, voir aussi E. von Ivanka, 395). Le rapport  rationnel \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, fruit de l\u2019influence de l\u2019antiquit\u00e9 classique et de la Renaissance, favorise \u00ab l\u2019apathie morale, le scepticisme, l\u2019ironie, le manque de hautes convictions, l\u2019\u00e9go\u00efsme g\u00e9n\u00e9ral \u00bb (74). Ayant \u00e9chapp\u00e9 en grande partie \u00e0 cette influence (m\u00eame si la tradition patristique  est d\u00e9j\u00e0 marqu\u00e9e par la philosophie hell\u00e9nique, voir E. von Ivanka, 395), l\u2019orthodoxie vise \u00ab \u00e0 la  purification du c\u0153ur \u00bb et \u00e0 la transfiguration spirituelle de l\u2019homme et non \u00e0 une augmentation de son confort ou \u00e0 une floraison de m\u00e9thodes scientifiques, d\u2019\u00e9coles artistiques et de syst\u00e8mes philosophiques  (74). Selon les philosophes slavophiles, c\u2019est cette acquisition d\u2019une culture int\u00e9rioris\u00e9e, d\u00e9passant l\u2019intellectualisme et l\u2019individualisme  \u00e9troits, qui avait donn\u00e9 aux Russes, crucifi\u00e9s par l\u2019histoire, une force d\u2019esprit sans laquelle ils n\u2019auraient pu supporter leurs \u00e9preuves et leurs souffrances (75). Les r\u00e9formes de Pierre Ier ont  fait oublier \u00e0 la Russie sa propre culture et sa propre exp\u00e9rience nationales. Ce sont les slavophiles qui les lui ont fait red\u00e9couvrir dans leur authentique vitalit\u00e9, afin de permettre \u00e0 la Russie de bien int\u00e9grer les r\u00e9alisations occidentales (76) et de trouver, apr\u00e8s bien des d\u00e9boires, une troisi\u00e8me voie entre le Scylla du totalitarisme sanglant et la Charybde de la d\u00e9mocratie consum\u00e9riste (77). <\/p>\n<p>Ensuite, le premier volet de l\u2019ouvrage traite de \u00ab La philosophie religieuse russe et Pascal \u00bb. C\u2019est Alexe\u00ef Khomiakov, chef de file du renouveau slavophile, qui \u00ab marque le d\u00e9but d\u2019une pens\u00e9e russe originale \u00bb (79). Selon lui, \u00ab l\u2019Eglise n\u2019est pas une doctrine, ni un syst\u00e8me, ni une institution \u00bb, mais \u00ab un organisme vivant, fait de v\u00e9rit\u00e9 et d\u2019amour \u00bb uni \u00ab sous l\u2019effet de la gr\u00e2ce divine et non en vertu d\u2019un d\u00e9cret humain \u00bb (82). Ce qui distingue l\u2019enseignement orthodoxe de tous les autres, c\u2019est que \u00ab la v\u00e9rit\u00e9, inaccessible \u00e0 une pens\u00e9e s\u00e9par\u00e9e, n\u2019est accessible qu\u2019\u00e0 la somme de ces pens\u00e9es unies par l\u2019amour \u00bb (83, 84). Cette \u00abgnos\u00e9ologie eccl\u00e9siale \u00bb est \u00ab \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 des principes d\u2019autorit\u00e9, \u2026 et du cogito \u00bb, car \u00ab ce n\u2019est pas moi qui pense, mais nous qui pensons \u00bb, \u00ab ce qui pense, c\u2019est la communion dans l\u2019amour \u00bb (84). Comme le dit si bien Berdiaev, Khomiakov rejette \u00e0 la fois l\u2019unit\u00e9 obtenue  par la violence, par l\u2019autorit\u00e9 dans la hi\u00e9rarchie eccl\u00e9siale, comme dans le catholicisme, et la libert\u00e9 qui porte atteinte \u00e0 l\u2019unit\u00e9 par les opinions subjectives de la raison raisonnante souveraine, comme dans le protestantisme. Il faut \u00e9viter et le collectivisme qui absorbe la personne et l\u2019individualisme qui d\u00e9truit la solidarit\u00e9 humaine. La raison doit aspirer \u00e0 attirer sur elle la gr\u00e2ce (84), sinon elle se laisse tenter par des valeurs terrestres et d\u00e9risoires (85). L\u2019orthodoxie permet tr\u00e8s bien d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cette impasse, puisqu\u2019en elle \u00ab le christianisme oriental ne s\u2019est pas m\u00eal\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage antique [la philosophie grecque, l\u2019empire romain], a conserv\u00e9 la puret\u00e9 des traditions patristiques et\u2026 s\u2019est refl\u00e9t\u00e9 dans une totalit\u00e9, une unit\u00e9 et une libert\u00e9\u2026 dans la loi de la charit\u00e9 \u00bb (85). Selon Khomiadov, un grand r\u00f4le revient \u00ab \u00e0 la religion, \u00e0 un conservatisme plein de sagesse, \u00e0 des traditions stables, \u00e0 des valeurs nationales durables \u00ab (86). En cela, il prenait parti pour les \u00ab Tories \u00bb russe conservateurs contre les  \u00ab Whigs \u00bb russes progressistes, qui, tel Pierre Ier, voulaient tourner le dos aux valeurs fondamentales de la culture russe. Comme Pascal, Khomiakov affirme que la plus haute connaissance se trouve non par un rationalisme arbitraire et indigent, mais par le c\u0153ur et l\u2019esprit (88).<\/p>\n<p>De m\u00eame, Ivan Kir\u00e9ievski affirme (95) que l\u2019orthodoxie orientale avait \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l\u2019influence gr\u00e9co-romaine et dans l\u2019Antiquit\u00e9 et au moment de la Renaissance. Ainsi, l\u2019orthodoxie s\u2019en est tenue \u00e0 l\u2019\u0153uvre des P\u00e8res de l\u2019Eglise et aux principes fondamentaux de la culture russe (109). L\u2019\u00e9glise catholique, en revanche, s\u2019\u00e9tait inspir\u00e9e de l\u2019empire romain dans l\u2019organisation de sa hi\u00e9rarchie. Elle a subi<br \/>\naussi l\u2019influence de la Renaissance, l\u2019anthropocentrisme, le naturalisme et l\u2019individualisme gr\u00e9co-romains. Ainsi, Khomiakov oppose l\u2019orthodoxie orientale au catholicisme occidental, l\u2019int\u00e9grit\u00e9 spirituelle et int\u00e9rieure de la th\u00e9ologie orthodoxe au raisonnement abstrait de la th\u00e9ologie catholique, l\u2019union de la raison et de la vie \u00e0 l\u2019autonomie de la raison, une unit\u00e9 int\u00e9rieure et vivante \u00e0 une unit\u00e9 ext\u00e9rieure, morte, une Eglise pure de tout m\u00e9lange avec l\u2019organisation s\u00e9culi\u00e8re \u00e0 une Eglise m\u00eal\u00e9e \u00e0 l\u2019Etat, enfin, des monast\u00e8res adonn\u00e9s \u00e0 la pri\u00e8re et poss\u00e9dant les plus hauts degr\u00e9s du savoir \u00e0 des universit\u00e9s enseignant la scolastique et le droit (96). La raison \u00e9tant devenue autonome en Occident, la scolastique a suscit\u00e9 la R\u00e9forme protestante (97) et l\u2019ind\u00e9pendance de la raison autonome qui a suivi son chemin st\u00e9rile depuis Bacon et Descartes jusqu\u2019\u00e0 Hegel (97). Il faut trouver de \u00ab nouveaux principes \u00bb en philosophie, dans le christianisme oriental, dans la culture de la Russie ancienne, dans les \u0153uvres des P\u00e8res de l\u2019Eglise et des h\u00e9sychastes. Il faut \u2013 cela est difficile pour un esprit form\u00e9 par la Renaissance \u2013 reconna\u00eetre la faiblesse de l\u2019homme, cons\u00e9quence du p\u00e9ch\u00e9 originel, et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un Sauveur J\u00e9sus-Christ. Kir\u00e9ievski reproche \u00e0 Aristote d\u2019affirmer que la vertu n\u2019exige pas une forme sup\u00e9rieure d\u2019existence, n\u2019\u00e9tant qu\u2019un juste milieu entre deux exc\u00e8s pervers et qu\u2019elle repose sur la raison, divorc\u00e9e de l\u2019\u00e9l\u00e9ment spirituel, et sur l\u2019habitude (105, 106). Le mode de pens\u00e9e aristot\u00e9licien, qui a influenc\u00e9 jusqu\u2019aux syst\u00e8mes de Hegel et de Schelling, \u00ab condamnait le genre humain \u00e0 \u2026 une existence petite-bourgeoise \u00bb (106). A cela s\u2019ajouterait le fait capital que \u00ab Rome s\u2019\u00e9tant d\u00e9tach\u00e9e de l\u2019Eglise universelle, les dogmes rationalistes ont d\u00e9truit de l\u2019int\u00e9rieur la tradition religieuse \u00bb (106). \u00ab Le syllogisme romain  \u00e9tait plac\u00e9 au-dessus de la conscience vivante et de l\u2019exp\u00e9rience commune \u00e0 toute la chr\u00e9tient\u00e9 : ainsi apparut d\u2019abord la scolastique \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la foi, puis la r\u00e9forme \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la foi et enfin la philosophie en dehors de la foi \u00bb (106). Sans unit\u00e9 interne et vitale unissant la raison \u00e0 la foi vivante et v\u00e9cue, la raison raisonnante s\u2019est hiss\u00e9e au niveau de la R\u00e9v\u00e9lation et de la Tradition, puis les a remplac\u00e9es, comme le montrent les syst\u00e8mes de Descartes, Hegel et Schelling. Selon Kir\u00e9ievski, la vraie philosophie, la \u00ab philosophie positive \u00bb, devait se fonder, d\u2019abord, sur les \u0153uvres des  P\u00e8res de l\u2019Eglise, ensuite sur les principes fondamentaux de la culture russe, enfin, sur les tendances  intellectuelles et spirituelles correspondantes de la pens\u00e9e occidentale, surtout chez Port-Royal et Pascal. L\u2019essentiel consiste enfin \u00e0 assurer l\u2019harmonie int\u00e9rieure de l\u2019homme, \u00ab l\u2019amour-charit\u00e9 ayant un r\u00f4le dominant lorsqu\u2019il s\u2019agit de concevoir la v\u00e9rit\u00e9 \u00bb (107). <\/p>\n<p>Apr\u00e8s un chapitre consacr\u00e9 \u00e0 Vassili Rozanov, qui avait une tr\u00e8s haute id\u00e9e de la personnalit\u00e9 de Pascal, si sensible \u00e0 ce qui d\u00e9passe l\u2019utilitaire et le rationnel (125), l\u2019A. explique l\u2019importance du penseur fran\u00e7ais pour Pavel Florenski. Grand admirateur de Pascal, Florenski nommait sa propre philosophie une \u00ab m\u00e9taphysique concr\u00e8te \u00bb, r\u00e9alisant une unit\u00e9 de la foi et de la raison, de la th\u00e9ologie et de la philosophie, de l\u2019art et de la science et tout cela sur le fondement du culte religieux, o\u00f9 se trouvent \u00e0 la fois le transcendant et l\u2019immanent, le rationnel et le sensible, le spirituel et le corporel (130). Dans sa \u00ab qu\u00eate irr\u00e9pressible d\u2019une V\u00e9rit\u00e9 enti\u00e8re, de Dieu \u00bb, il pr\u00e9f\u00e8re \u00ab le monde platonicien des id\u00e9es, le noum\u00e8ne incarn\u00e9 dans le ph\u00e9nom\u00e8ne \u00bb \u00e0 la \u00ab m\u00e9taphysique abstraite, \u00e0 la coupure kantienne entre noum\u00e8ne et ph\u00e9nom\u00e8ne, au sch\u00e9matisme de notions relevant de la seule raison raisonnante et des lois qui r\u00e9duisent la nature \u00e0 une m\u00e9canique \u00bb (132). Son exp\u00e9rience int\u00e9rieure lui a appris \u00e0 refuser \u00ab le subjectivisme protestant et celui qui est propre \u00e0 l\u2019intelligence en g\u00e9n\u00e9ral \u00bb (135). Il rejette la primaut\u00e9 donn\u00e9e \u00e0 la math\u00e9matisation \u00e0 outrance du savoir et \u00e0 la raison raisonnante. Il y voit l\u2019origine de \u00ab cette d\u00e9sint\u00e9gration qui va de la Renaissance aux Lumi\u00e8res et au nihilisme \u00bb (136). L\u2019anthropocentrisme de la Renaissance p\u00e8che pr\u00e9cis\u00e9ment dans l\u2019affirmation obstin\u00e9 du Moi (137). A la diff\u00e9rence de Pascal, il trouve l\u2019argument du Pari \u00ab calculateur \u00bb et \u00e9ventuellement \u00ab excessif \u00bb (l\u2019A. lui-m\u00eame parle de \u00ab ces consid\u00e9rations excessivement mercantiles \u00bb). Comme Pascal, Florenski voit dans le c\u0153ur, plut\u00f4t<br \/>\nque dans le corps ou l\u2019esprit, la  facult\u00e9 spirituelle et transcendante de l\u2019homme (143). Comme Pascal aussi, il affirme que c\u2019est par l\u2019amour-charit\u00e9 que l\u2019on acc\u00e8de \u00e0 la V\u00e9rit\u00e9 (146).<\/p>\n<p>Dans un chapitre consacr\u00e9 \u00e0 L\u00e9on Chestov, qui oppose \u00e0 la sagesse grecque, faite de soumission aux lois de la raison, la soif juive d\u2019entrer en communication avec le Dieu vivant (148), \u00e0 la raison m\u00e9taphysique la foi biblique et \u00e0 Ath\u00e8nes J\u00e9rusalem, l\u2019A. affirme que Pascal \u00ab rejetait la voie royale de l\u2019anthropocentrisme et du rationalisme \u00bb (156).<\/p>\n<p>Le chapitre suivant \u00e9tudie la pens\u00e9e de Dmitri M\u00e9rejkovski, qui proclame (166) : \u00ab Tout ce qu\u2019il y a de d\u00e9moniaque en l\u2019homme se fait sous le signe de Deux et tout ce qui est divin sous le signe de Trois [les trois ordres, etc.] \u00bb. Ce penseur affirme aussi qu\u2019en transf\u00e9rant \u00ab la connaissance religieuse de la  raison vers le c\u0153ur \u00bb, Pascal s\u2019oppose \u00e0 toute l\u2019Eglise catholique depuis Thomas d\u2019Aquin jusqu\u2019au Concile du Vatican en 1870 \u00bb (170).<\/p>\n<p>A propos de S\u00e9mion Frank, l\u2019A. affirme qu\u2019il a bien compris deux traits caract\u00e9ristiques de la philosophie russe, \u00e0 savoir le fait \u00ab de prendre appui sur l\u2019intuition et de refuser la primaut\u00e9 d\u2019une connaissance essentiellement conceptuelle et syst\u00e9matique \u00bb (185) et aussi de viser \u00ab une sorte d\u2019absolutisme spirituel \u2026. une approche int\u00e9grale de l\u2019existence \u00bb (186). Suivant Pascal, Frank distingue trois sortes de savoir, le savoir empirique (l\u2019ordre des corps), le savoir rationnel (l\u2019ordre de l\u2019esprit) et le savoir m\u00e9talogique (l\u2019ordre du c\u0153ur), ainsi que deux sortes d\u2019esprit, l\u2019esprit g\u00e9om\u00e9trique et l\u2019esprit de finesse, qui a des affinit\u00e9s avec le savoir m\u00e9talogique (197, 198). <\/p>\n<p>Le dernier chapitre du premier volet de cet ouvrage est consacr\u00e9 \u00e0 Boris Vycheslavtsev, dont l\u2019\u0153uvre \u00ab manifeste cette aspiration typiquement russe \u00e0 tout embrasser dans la totalit\u00e9 et la profondeur d\u2019une pens\u00e9e omni-englobante \u00bb (202). Il oppose l\u2019amour et la gr\u00e2ce \u00e0 la loi, qui ne peut \u00e9lever l\u2019homme d\u00e9chu (204, 205). L\u2019A. approuve  la primaut\u00e9 accord\u00e9e par Vycheslavtsev au c\u0153ur sur la raison (207).  Ce dernier affirme que l\u2019homme est confront\u00e9 \u00e0 l\u2019alternative suivante : ou bien Dieu et l\u2019immortalit\u00e9 ou bien le Rien et le n\u00e9ant (208). Voil\u00e0 o\u00f9 intervient le c\u00e9l\u00e8bre argument du Pari, que Pascal, fort de la certitude de la vision du M\u00e9morial, n\u2019a pas \u00e0 faire lui-m\u00eame (209). C\u2019est le c\u0153ur m\u00eame de l\u2019homme qui est son moi authentique, qui sent Dieu et qui est aussi le vrai objet d\u2019amour (211), en d\u00e9pit des cons\u00e9quences de la Chute (214). Il faut que l\u2019homme soit divinis\u00e9 par une \u00ab sublimation authentique \u00bb qui \u00ab n\u2019est possible que pour celui qui conna\u00eet le Tr\u00e8s-Haut \u00bb (214).<\/p>\n<p>Le second volet de cet ouvrage s\u2019intitule \u00ab Les grands \u00e9crivains russes et Pascal \u00bb. Il s\u2019agit des quatre  grands auteurs Ivan Tourgu\u00e9niev, Fiodor Tiouttchev, Fiodor Dosto\u00efevski et L\u00e9on Tolsto\u00ef. Le premier d\u2019entre eux, Tourgu\u00e9niev, \u00ab humaniste et ath\u00e9e, oppose le caract\u00e8re humain au chr\u00e9tien, o\u00f9 il ne voit qu\u2019une sorte de mercantilisme m\u00e9taphysique \u00bb (222). N\u00e9anmoins, il s\u2019int\u00e9resse beaucoup \u00e0 Pascal, qui \u00ab avait sond\u00e9 le tragique de la condition humaine \u00bb, mais dont il rejette (222, 223) le rabaissement de la raison et l\u2019id\u00e9e d\u2019un n\u00e9cessaire ab\u00eatissement de l\u2019homme (l\u2019argument du Pari). Il refuse au final de \u00ab donner dans le mysticisme \u00bb (228). <\/p>\n<p>Tiouttchev, ensuite, po\u00e8te hant\u00e9 par les questions m\u00e9taphysiques et existentielles (230), consid\u00e8re que le catholicisme a engendr\u00e9 le protestantisme, l\u2019ath\u00e9isme et la R\u00e9volution, contre laquelle l\u2019orthodoxie est le \u00ab v\u00e9ritable contrepoids \u00bb (231). Il a \u00e9crit \u00e0 Schelling : \u00ab La seule philosophie qui soit compatible  avec le christianisme est inscrite tout enti\u00e8re dans ce qu\u2019enseigne l\u2019Eglise. Il faut croire ce que croit<br \/>\nl\u2019ap\u00f4tre Paul et apr\u00e8s lui Pascal, courber les genoux devant la Folie de la croix, ou bien tout nier en bloc \u00bb (233). Il s\u2019agit pour l\u2019homme \u00ab de trouver un sens qui r\u00e9siste \u00e0 la mort \u00bb (235). Cependant, l\u2019A. remarque l\u2019existence en Tiouttchev de \u00ab deux natures : une nature terrestre et sceptique\u2026 [et] une nature religieuse et mystique \u00bb (237). Tiouttchev, grand lecteur de Pascal, a repris dans sa po\u00e9sie les<br \/>\nth\u00e8mes pascaliens de la nature double de l\u2019homme, pris entre deux ab\u00eemes, et de \u00ab la fugacit\u00e9 et l\u2019inanit\u00e9 du moi humain \u00bb (241). \u00ab Les images [pascaliennes] de l\u2019eau (oc\u00e9an, mer, fleuve, vagues, etc.) sont ins\u00e9parables de la  po\u00e9sie de Tiouttchev \u00bb (242). Chez lui, comme chez Pascal, \u00ab le c\u0153ur est le fondement le plus profond du monde int\u00e9rieur de l\u2019homme \u00bb (248). Cependant, pour Tiouttchev, l\u2019orthodoxie est plus chr\u00e9tienne que le christianisme occidental parce qu\u2019elle a moins subi l\u2019influence de l\u2019histoire pa\u00efenne et de l\u2019arbitraire du moi humain et qu\u2019elle est l\u2019esprit d\u2019une vraie grande puissance (une \u00ab Sainte Russie \u00bb), alors que l\u2019Etat (tel l\u2019empire romain) n\u2019en est que le corps (264). En dernier lieu, malgr\u00e9 tout, Tiouttchev, \u00e0 la diff\u00e9rence de Pascal, \u00ab n\u2019a pas eu cette r\u00e9v\u00e9lation venue d\u2019en-haut, le secours de la gr\u00e2ce, de la transfiguration du c\u0153ur \u00bb (273). <\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me chapitre du second volet a pour sujet Fiodor Dosto\u00efevski, qui s\u2019est concentr\u00e9, comme  Pascal, sur les probl\u00e8mes fondamentaux du myst\u00e8re de l\u2019homme (279). Tous deux ont fait la critique de l\u2019ath\u00e9isme et l\u2019apologie du christianisme et ont mis en \u00e9vidence les limites entre l\u2019esprit de g\u00e9om\u00e9trie et l\u2019action des lois du c\u0153ur (279). Et ils ont analys\u00e9 les diverses cons\u00e9quences de l\u2019orgueil et de l\u2019humilit\u00e9 ; ils ont en commun un christianisme affirm\u00e9. Ni les sciences de la nature ni les syst\u00e8mes philosophiques ne peuvent r\u00e9soudre le myst\u00e8re de l\u2019homme (280). Selon Dosto\u00efevski, le rationalisme scientifique aboutit \u00e0 un mat\u00e9rialisme r\u00e9ducteur et m\u00e9caniste, nie l\u2019existence de ce qui est proprement humain et d\u00e9cha\u00eene les vices et les passions. Quant \u00e0 la philosophie, elle est fausse si elle prend comme mod\u00e8le la g\u00e9om\u00e9trie d\u00e9ductive (283) : elle ne peut que d\u00e9tourner de la connaissance essentielle de Dieu par J\u00e9sus-Christ (284). Et \u00ab la foi en l\u2019immortalit\u00e9 de l\u2019\u00e2me est la seule source de vie au plein sens du terme \u00bb (287). C\u2019est ainsi que pour Dosto\u00efevski, comme pour Pascal, c\u2019est par le c\u0153ur que l\u2019on peut conna\u00eetre des niveaux et des aspects de l\u2019existence qui \u00e9chappent au pouvoir de la raison (291). C\u2019est dans le c\u0153ur aussi qu\u2019a lieu le combat entre l\u2019amour de soi et l\u2019amour de Dieu et du prochain (292, 293). Il faut que la nature p\u00e9cheresse de l\u2019homme soit transfigur\u00e9e par l\u2019id\u00e9al absolu et la rencontre avec le Christ (295), qui repr\u00e9sente l\u2019id\u00e9al absolu et supr\u00eamement beau (297). C\u2019est par le Christ que le c\u0153ur se purifie et se p\u00e9n\u00e8tre de l\u2019amour de Dieu et du prochain (299). A propos du myst\u00e8re de l\u2019homme, Pascal et Dosto\u00efevski concluent tous les deux que la vie sans Dieu suit n\u00e9cessairement un mouvement vers le bas, tandis que la vie avec Dieu transfigure et illumine le vilain fond de notre nature (303). <\/p>\n<p>Enfin, L\u00e9on Tolsto\u00ef est devenu, pour toujours, \u00e0 l\u2019approche de la cinquantaine, un lecteur assidu des <em>Pens\u00e9es<\/em>, dont l\u2019auteur est l\u2019exemple m\u00eame de cette transfiguration int\u00e9rieure et de cette conversion indispensable \u00e0 chacun (309). Pourtant, Tolsto\u00ef ne s\u2019est jamais converti au christianisme (310). La raison raisonnante est rest\u00e9e jusqu\u2019au bout pour lui l\u2019autorit\u00e9 supr\u00eame, le juge (311). L\u2019orgueil l\u2019a emp\u00each\u00e9 d\u2019accepter le christianisme et l\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 vouloir cr\u00e9er une religion universelle et humaniste (313). Quant \u00e0 Pascal, selon Tolsto\u00ef, s\u2019il a r\u00e9ussi \u00e0 montrer la n\u00e9cessit\u00e9 de la religion pour mener une vie selon la raison, il a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 montrer que sa religion \u00e0 lui \u00e9tait la vraie (314). Il reproche \u00e0 Pascal d\u2019avoir conserv\u00e9 les preuves th\u00e9ologiques des origines mystiques de la foi chr\u00e9tienne (314). Ayant besoin de savoir avant d\u2019aimer, Tolsto\u00ef esp\u00e9rait qu\u2019il serait possible par la seule raison de cr\u00e9er une morale pourvue d\u2019une base ontologique stable, sans aboutir au d\u00e9isme et finalement \u00e0 l\u2019incroyance (314, 315). Pourtant, les r\u00e9flexions de Pascal sur les mis\u00e8res de l\u2019existence humaine trouvent une expression \u00e9loquente dans la nouvelle intitul\u00e9e <em>La Mort d\u2019Ivan Ilitch<\/em>. Ce juge, qui avait v\u00e9cu une vie dans le tourbillon de l\u2019inessentiel et du divertissement, voit appara\u00eetre, dans les derni\u00e8res minutes avant sa mort, une lumi\u00e8re qui s\u2019accompagne d\u2019un sentiment d\u2019amour et de piti\u00e9, de charit\u00e9 sacrificielle qui traverse tout son \u00eatre et dissipe l\u2019obscurit\u00e9 \u00e9go\u00efste de sa conscience (338).<br \/>\nLe seul de ces quatre grands \u00e9crivains russes \u00e0 avoir adh\u00e9r\u00e9 vraiment au christianisme est Fiodor Dosto\u00efevski.                                   <\/p>\n<p>Une th\u00e8se fondamentale de l\u2019A. est bien, comme nous l\u2019avons vu (95, 96, 109, etc.), que l\u2019\u00e9glise orthodoxe russe, \u00e9tant rest\u00e9e exclusivement fid\u00e8le aux P\u00e8res Orientaux et aux principes de la vieille culture russe et s\u2019\u00e9tant toujours tenue \u00e0 l\u2019\u00e9cart de l\u2019influence gr\u00e9co-romaine pa\u00efenne, a pu \u00e9chapper \u00e0 la politisation du religieux (73), ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019anthropocentrisme, au rationalisme et \u00e0 l\u2019individualisme (43) qui  ont fait tant de tort au catholicisme romain. En exaltant \u00e0 outrance la grandeur de l\u2019homme, le catholicisme romain aurait cr\u00e9\u00e9 une \u00e9glise centralis\u00e9e et dominatrice et aurait donn\u00e9 naissance \u00e0 des philosophies \u00e9troitement rationalistes, comme celle des scolastiques, et \u00e0 des morales adapt\u00e9es aux besoins de chacun et corrompues, comme celle des j\u00e9suites (89, 267). C\u2019est l\u2019exaltation de la personne individuelle et de sa recherche ind\u00e9pendante de la v\u00e9rit\u00e9 qui aurait ouvert la voie au protestantisme, avec ses multiples divisions (35) et aux errements de la philosophie s\u00e9cularis\u00e9e (Descartes, Hegel, etc.). Et l\u2019A. trouve en Pascal  un penseur occidental qui est n\u00e9anmoins tr\u00e8s proche spirituellement de l\u2019orthodoxie.<\/p>\n<p>A propos de la diff\u00e9rence entre le christianisme catholique et l\u2019orthodoxie, Endr\u00e9 von Ivanka (l\u2019auteur de <em>Plato Christianus<\/em>, d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9) distingue entre deux proc\u00e9d\u00e9s th\u00e9ologiques (436-460). Le premier trouve son sens et sa profondeur en liant au <em>depositum fidei<\/em> \u00ab les concepts accessibles \u00e0 la raison \u00e0 partir de la cr\u00e9ation et la R\u00e9v\u00e9lation et acquis par le travail logique de la pens\u00e9e dans l\u2019analyse de l\u2019\u00eatre \u00bb (437). C\u2019est ainsi que, selon ce proc\u00e9d\u00e9, on cherche \u00e0 comprendre plus pleinement et plus profond\u00e9ment le contenu de la foi en examinant les structures de ces concepts (forme, mati\u00e8re, cause, effet, etc.). Cela peut se faire pour prolonger les cons\u00e9quences rationnelles des donn\u00e9es de la foi ou pour fournir \u00e0 ces derni\u00e8res une assise apolog\u00e9tique rationnelle. Ce proc\u00e9d\u00e9, qui accorde un poids particulier aux fondements rationnels de la v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, rel\u00e8ve de la th\u00e9ologie naturelle. L\u2019un des concepts fondamentaux de cette th\u00e9ologie est celui de <em>convenientia<\/em> (accord, harmonie), qui relie entre eux les divers moments de la v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e et qui aide \u00e0 saisir cette v\u00e9rit\u00e9 du point de vue des concepts naturels et donn\u00e9s surnaturellement, en partant de principes acquis par l\u2019analyse de l\u2019\u00eatre naturel et surnaturel. Ce premier proc\u00e9d\u00e9 ne peut donc pas utiliser l\u2019exp\u00e9rience mystique pour faire de la th\u00e9ologie. Il ne peut qu\u2019essayer d\u2019expliquer comment il serait possible d\u2019\u00e9prouver le divin de fa\u00e7on aussi imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Le second proc\u00e9d\u00e9, en revanche, se focalise moins sur l\u2019\u00e9tude progressive de l\u2019Etre, tel qu\u2019il se manifeste \u00e0 l\u2019homme dans la R\u00e9v\u00e9lation, que sur la r\u00e9ception subite par l\u2019homme du Bien dans la R\u00e9v\u00e9lation, de l\u2019Amour-Charit\u00e9 qui s\u2019y donne \u00e0 l\u2019homme, et sur l\u2019unit\u00e9 interne de la R\u00e9v\u00e9lation, qui est celle de l\u2019histoire du salut. Ce proc\u00e9d\u00e9 vise donc \u00e0 expliquer \u00e0 partir de l\u2019unit\u00e9 de la foi les exp\u00e9riences imm\u00e9diates, morales et psychologiques qui fa\u00e7onnent et d\u00e9terminent l\u2019existence. Il voit donc les sacrements non pas du point de vue de leur essence statique, mais comme des fonctions dans l\u2019histoire du salut, de sorte que la \u00ab pr\u00e9sence sacramentelle \u00bb (l\u2019Etre) s\u2019efface devant son caract\u00e8re de \u00ab signe \u00bb et de \u00ab participation \u00bb (le Don). Le second proc\u00e9d\u00e9 ne vise pas \u00e0 approfondir progressivement les doctrines de la foi r\u00e9v\u00e9l\u00e9e au moyen de cat\u00e9gories de la pens\u00e9e conceptuelle, mais au contraire \u00e0 interpr\u00e9ter la situation de l\u2019homme et du monde, tels que nous les connaissons, \u00e0 partir des th\u00e8mes centraux de la v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e. Ces th\u00e8mes doivent toujours pouvoir \u00eatre v\u00e9rifi\u00e9s dans l\u2019exp\u00e9rience, mais ils restent inaccessibles \u00e0 toute d\u00e9duction conceptuelle, irr\u00e9ductibles \u00e0 la pens\u00e9e rationnelle : p\u00e9ch\u00e9, chute, transfiguration, gr\u00e2ce. Pour ce qui est de l\u2019\u00eatre, ce proc\u00e9d\u00e9 th\u00e9ologique parle sans distinction de l\u2019Etre-Un, dans le sens particulier o\u00f9 l\u2019on dit que Dieu et l\u2019\u00e2me, les hommes entre eux et avec Dieu dans l\u2019Eglise, corps mystique du Christ, la pr\u00e9sence concr\u00e8te du sacrement et son rapport \u00e0 un fondement supratemporel de l\u2019\u00eatre ne sont qu\u2019Un. C\u2019est ainsi que la Croix est l\u2019arch\u00e9type et sens de toute souffrance, mais aussi un myst\u00e8re qui conf\u00e8re une valeur religieuse \u00e0 cette souffrance, comprise comme une participation \u00e0 la Croix. Il s\u2019agit non pas d\u2019expliquer ces th\u00e8mes fondamentaux de mani\u00e8re conceptuelle, mais de les introduire dans une explication de l\u2019existence, qui resterait absurde sans eux. La m\u00e9thode de la th\u00e9ologie, selon ce second proc\u00e9d\u00e9, ne serait modifi\u00e9 en rien si la th\u00e9ologie naturelle venait \u00e0 dispara\u00eetre. Selon le second proc\u00e9d\u00e9, la th\u00e9ologie utilise les mots et les concepts en s\u2019\u00e9loignant de la pens\u00e9e et du langage courants, qui ne sont pas faits pour un discours sur Dieu et sur les th\u00e8mes proprement religieux. Si nous faisons l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te de ces r\u00e9alit\u00e9s de la religion, cette exp\u00e9rience ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un mode de notre existence mondaine. Il s\u2019agit donc non pas de faire comprendre le contenu religieux \u00e0 partir des principes spirituels les plus g\u00e9n\u00e9raux de la pens\u00e9e naturelle, mais d\u2019expliquer la vie humaine \u00e0 partir des th\u00e8mes fondamentaux de la vie religieuse, d\u2019en rendre l\u2019exp\u00e9rience possible dans l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te de la vie et de donner ainsi son sens \u00e0 celle-ci. Si, selon le premier proc\u00e9d\u00e9, l\u2019exp\u00e9rience imm\u00e9diate de Dieu ne peut \u00eatre elle-m\u00eame une mani\u00e8re de faire de la th\u00e9ologie, selon le second, en revanche, cette connaissance est la th\u00e9ologie par excellence, cette derni\u00e8re ne pouvant \u00eatre autre chose qu\u2019une exp\u00e9rience imm\u00e9diate et sans concepts de l\u2019Etre divin. <\/p>\n<p>Le premier proc\u00e9d\u00e9 a des affinit\u00e9s \u00e9videntes avec l\u2019aristot\u00e9lisme, le second avec le platonisme. C\u2019est ainsi que la premi\u00e8re conception de la th\u00e9ologie s\u2019est impos\u00e9e en Occident et la seconde en Orient, o\u00f9 les P\u00e8res de langue grecque, dont s\u2019est inspir\u00e9e l\u2019orthodoxie russe, ont subi l\u2019influence du platonisme. Ces deux proc\u00e9d\u00e9s ne s\u2019excluent point, malgr\u00e9 les apparences, au contraire, elles se compl\u00e8tent et il<br \/>\nrevient \u00e0 chacun un r\u00f4le \u00e0 jouer au service de la th\u00e9ologie. D\u2019une part, une philosophie (aristot\u00e9licienne) abordant le contenu de la foi \u00e0 partir de l\u2019analyse rigoureuse du monde, sur les bases de la raison naturelle, ne pourra  jamais comprendre le contenu de la croyance, ni le saisir dans ses liens internes, comme peut le faire, d\u2019autre part, une philosophie (platonicienne) dont la justification consiste pr\u00e9cis\u00e9ment en ce qu\u2019elle contient le sch\u00e9ma qui exprime le plus parfaitement la participation au surnaturel et la polarit\u00e9 de la surnature et de la nature d\u00e9chue. Pourtant, la pens\u00e9e platonicienne ne peut en aucune fa\u00e7on \u00eatre une philosophie chr\u00e9tienne, mais tout au plus une gnose, si ce n\u2019est un dualisme ou un panth\u00e9isme dualiste. C\u2019est un outil appropri\u00e9 \u00e0 l\u2019expression th\u00e9ologique et il doit pr\u00e9cis\u00e9ment cette qualit\u00e9 \u00e0 son manque de signification philosophique particuli\u00e8re. De m\u00eame, il faudra toujours poss\u00e9der une philosophie chr\u00e9tienne qui apprenne \u00e0 conna\u00eetre l\u2019existence de Dieu par l\u2019analyse de l\u2019\u00eatre, qui fasse comprendre les signes que la nature adresse au-del\u00e0 d\u2019elle-m\u00eame en direction du surnaturel (sur ce point, voir le fragment L199), qui traduise le surnaturel dans le langage conceptuel acquis dans l\u2019\u00e9tude de la nature (avec une pr\u00e9cision que la fluidit\u00e9 des concepts platoniciens de copie et de repr\u00e9sentation ne pourra jamais donner), tout comme il est n\u00e9cessaire d\u2019avoir une philosophie s\u2019effor\u00e7ant de comprendre la R\u00e9v\u00e9lation de l\u2019int\u00e9rieur et de l\u2019exprimer dans une langue forg\u00e9e dans la R\u00e9v\u00e9lation elle-m\u00eame. Aristot\u00e9lisme et platonisme \u2013 il n\u2019y a l\u00e0 nulle alternative \u2013 sont deux points de vue qui se compl\u00e8tent r\u00e9ciproquement. Il faut en dire autant, <em>mutatis mutandis<\/em>, du pr\u00e9tendu conflit de la th\u00e9ologie orientale et de la th\u00e9ologie occidentale. <\/p>\n<p>Quant \u00e0 Blaise Pascal, on peut trouver les deux proc\u00e9d\u00e9s dans les Pens\u00e9es, son apologie de la religion chr\u00e9tienne. Il y a, d\u2019une part, son recours \u00e0 l\u2019esprit pour d\u00e9gager des concepts (tel celui des trois ordres) qu\u2019il applique \u00e0 l\u2019Etre et \u00e0 la cr\u00e9ation, d\u2019abord, puis aux v\u00e9rit\u00e9s transcendantes de la R\u00e9v\u00e9lation. C\u2019est ainsi qu\u2019au fragment L308 il expose de mani\u00e8re explicite la hi\u00e9rarchie des trois ordres ontologiques, \u00e9pist\u00e9mologiques et anthropologiques, celui des corps, celui de l\u2019esprit et celui du c\u0153ur ou de la charit\u00e9, dont rel\u00e8ve le Dieu Souverain Bien. Dans chacun de ces trois ordres il y a des substances, dont l\u2019activit\u00e9 essentielle est, pour les corps, le mouvement dans le temps et l\u2019espace, pour l\u2019esprit, le mouvement dans le temps seulement et, dans le troisi\u00e8me ordre, surnaturel, le mouvement de l\u2019amour ou de la charit\u00e9. L\u2019argument du Pari, que Pascal aurait sans doute situ\u00e9 dans la liasse \u00ab Commencement \u00bb et qui est d\u2019une importance capitale pour son apologie, vise \u00e0 d\u00e9montrer par la r\u00e8gle des partis le caract\u00e8re \u00e9minemment rationnel de l\u2019acceptation de l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019existence du Dieu Souverain Bien. Cet argument se fonde sur les travaux de Pascal dans la th\u00e9orie de la probabilit\u00e9 et sur la simplicit\u00e9 de concept de Dieu Souverain Bien, cette simplicit\u00e9 justifiant l\u2019attribution de la probabilit\u00e9 \u00bd \u00e0 l\u2019existence de ce Dieu. Selon Pascal, l\u2019homme applique la r\u00e8gle des partis \u00e0 chaque moment de son existence. L\u2019argument du Pari n\u2019a donc rien d\u2019extr\u00eame, ni de d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, ni surtout de mercantile. Pour Pascal, le Pari repr\u00e9sente une prise de risque \u00e0 la fois n\u00e9cessaire et \u00e9minemment raisonnable. Il y a aussi la liasse \u00ab Soumission et usage de la raison \u00bb, \u00ab en quoi consiste le vrai christianisme \u00bb (L167). L\u00e0 Pascal introduit sa distinction entre la raison et le jugement, qu\u2019il d\u00e9veloppe consid\u00e9rablement aux fragments L512 et L513 \u00e0 propos de l\u2019 \u00ab esprit de g\u00e9om\u00e9trie \u00bb et de l\u2019 \u00ab esprit de finesse \u00bb. Plus loin (L505), il se montre une fois de plus un h\u00e9ritier de la Renaissance et de Descartes en affirmant, \u00e0 propos de l\u2019 \u00ab autorit\u00e9 \u00bb, que \u00ab c\u2019est le consentement de vous \u00e0 vous-m\u00eame et la voix constante de votre raison et non des autres qui doit vous faire croire \u00bb. Il y a enfin les \u00ab Preuves de la Religion. Morale\/ Doctrine\/ Miracles\/ Proph\u00e9ties\/ Figures \u00bb (L402). En particulier, Pascal \u00e9num\u00e8re dans deux liasses les \u00ab Preuves de Mo\u00efse \u00bb et les \u00ab Preuves de J\u00e9sus-Christ \u00bb. Dans la premi\u00e8re (L291), il proclame la religion chr\u00e9tienne  \u00ab grande en miracles [en] saints [et] t\u00e9moins, grande en science \u00bb. Cette religion a largement de quoi satisfaire \u00e0 la raison et justifier en l\u2019homme une \u00ab foi humaine \u00bb  (L110) dans le christianisme. <\/p>\n<p>Il y a, d\u2019autre part, dans les Pens\u00e9es, l\u2019usage du second proc\u00e9d\u00e9 th\u00e9ologique. Pascal, qui a \u00e9crit \u00ab Platon pour disposer au christianisme \u00bb (L612), se focalise non seulement sur l\u2019Etre, comme on l\u2019a vu, mais encore sur le Bien, tel qu\u2019il se donne \u00e0 l\u2019homme dans l\u2019amour-charit\u00e9 et dans les valeurs en g\u00e9n\u00e9ral. C\u2019est ainsi que le Dieu du Pari est non l\u2019Etre Supr\u00eame, mais le Dieu Souverain Bien. Pascal brosse<br \/>\ndans les neuf premi\u00e8re liasses un tableau de l\u2019homme, une anthropologie qui montre \u00e0 la fois sa bassesse et sa grandeur, que la religion chr\u00e9tienne conna\u00eet si bien toutes les deux (L291). Cette conjonction de contraires en l\u2019homme est un myst\u00e8re dont seule la doctrine chr\u00e9tienne de la Chute peut rendre compte. Aussi myst\u00e9rieuse que soit cette doctrine, qui d\u00e9passe la raison, \u00ab l\u2019homme est plus inconcevable sans ce myst\u00e8re que ce myst\u00e8re n\u2019est inconcevable \u00e0 l\u2019homme \u00bb (L131). Le Dieu chr\u00e9tien, les c\u0153urs (au sens spirituel) des hommes et le corps mystique du Christ rel\u00e8vent du m\u00eame ordre, celui du c\u0153ur ou de la charit\u00e9. La Croix aussi est un myst\u00e8re. Elle est l\u2019arch\u00e9type de toute souffrance, qui trouve sa valeur dans la participation \u00e0 la Croix. Pascal nous dit qu\u2019apr\u00e8s avoir \u00e9tal\u00e9 ses signes, ses miracles, sa science et sa sagesse, la religion chr\u00e9tienne \u00ab r\u00e9prouve tout cela et dit qu\u2019elle n\u2019a ni sagesse ni signe, mais la croix et la folie\u2026 et que rien\u2026.ne peut nous rendre capables de conna\u00eetre et aimer Dieu que la vertu de la folie de la croix \u00bb (L291). Cette opposition correspond  \u00e0 la distinction entre la foi humaine, qu\u2019on peut atteindre par les signes, la science et les preuves, et la foi divine, seule salvatrice, que l\u2019on re\u00e7oit comme un don de Dieu par un sentiment du c\u0153ur (L110). Pascal invite le lecteur \u00e0 faire lui-m\u00eame l\u2019exp\u00e9rience int\u00e9rieure de la v\u00e9rit\u00e9 de la R\u00e9v\u00e9lation chr\u00e9tienne, d\u2019abord, \u00e0 la fin du Pari (L148 : \u00ab vous serez fid\u00e8le, honn\u00eate&#8230; \u00bb), puis au fragment L357 : \u00ab Nul n\u2019est heureux comme un vrai<br \/>\nchr\u00e9tien\u2026. \u00bb. C\u2019est ainsi que les cinq preuves de la religion chr\u00e9tienne, qui justifient la foi humaine dans le christianisme, s\u2019av\u00e8rent \u00eatre, aux yeux de la foi divine, seule salvatrice, des manifestations du Bien Un. <\/p>\n<p>C\u2019est le premier proc\u00e9d\u00e9 th\u00e9ologique de Pascal, celui qui permet d\u2019atteindre la foi humaine, que les penseurs et auteurs de la tradition orthodoxe russe ne semblent pas avoir nettement reconnu ni appr\u00e9ci\u00e9. Pascal, qui avait appris le latin et le grec aupr\u00e8s de son p\u00e8re, \u00e9tait imbu de l\u2019humanisme gr\u00e9co-latin. En tant que scientifique et philosophe, il comptait parmi les h\u00e9ritiers de la Renaissance, comme Descartes et Montaigne. C\u2019est en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 ces derniers qu\u2019il a d\u00e9limit\u00e9 la place qui revient \u00e0 la raison dans la recherche de la v\u00e9rit\u00e9, une place mitoyenne entre celles que lui accordent Descartes et Montaigne. Malgr\u00e9 Chestov (156), l\u2019humaniste Pascal ne rejette ni l\u2019anthropocentrisme ni le rationalisme. Son point de d\u00e9part est l\u2019\u00e9tat de l\u2019homme d\u00e9chu et p\u00e9cheur, qui doit apprendre, selon la liasse XIII, la soumission et l\u2019usage de la raison, \u00ab en quoi consiste le vrai christianisme \u00bb (L167). Contre  Khomiakov (84), Pascal pose en principe l\u2019autonomie de la raison et du jugement de la personne (L505). C\u2019est donc l\u2019esprit et le moi de l\u2019homme d\u00e9chu et p\u00e9cheur qui constitue le point de d\u00e9part de l\u2019apologie pascalienne. Contre Merejkovski (170), Pascal ne s\u2019oppose pas \u00e0 Thomas d\u2019Aquin, qui n\u2019a point confondu la foi et la raison, m\u00eame si Pascal suit dans son apologie un ordre diff\u00e9rent de celui de ce grand saint (L694). Enfin, contre Khomiakov (89) et Kir\u00e9ievski (94), qui d\u00e9plorent l\u2019organisation de l\u2019Eglise catholique sur le mod\u00e8le de l\u2019empire romain, o\u00f9 ils ne voient qu\u2019une perversion mat\u00e9rialiste et tyrannique du christianisme, Pascal consid\u00e9rait que l\u2019autorit\u00e9 de la papaut\u00e9 et celle de la multitude des chr\u00e9tiens sont toutes les deux essentielles et qu\u2019elles doivent se tenir en un juste \u00e9quilibre. C\u2019est la papaut\u00e9 qui conf\u00e8re au catholicisme trois qualit\u00e9s indispensables au christianisme, d\u2019abord, son unit\u00e9,  ensuite, son universalit\u00e9, qui transcende les clivages nationaux, enfin, sa prodigieuse vitalit\u00e9 apolog\u00e9tique et missionnaire. <\/p>\n<p>Le lecteur averti saura gr\u00e9 \u00e0 l\u2019auteur d\u2019avoir  bross\u00e9 un magnifique tableau de la culture russe en montrant comment ses plus grandes figures ont subi la puissante influence de Blaise Pascal.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pascal et la culture russe, Boris Tarassov, Paris, Classiques Garnier (Univers Port-Royal sous la direction de Jean Lesaulnier, 27, 2016. L\u2019\u00e9minent pascalien Boris Tarassov, directeur de l\u2019Institut Gorki de Litt\u00e9rature \u00e0 Moscou, vient de publier, dans une excellente traduction assur\u00e9e &hellip; <a href=\"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/2017\/08\/01\/b-tarassov-pascal-et-la-culture\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[47],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1123"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1123"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1123\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1123"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1123"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1123"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}