{"id":1118,"date":"2014-02-23T17:57:20","date_gmt":"2014-02-23T16:57:20","guid":{"rendered":"http:\/\/www.melancholia.fr\/import\/index.php\/2014\/02\/23\/agnes-cousson-l-ecriture-de-soi\/"},"modified":"2019-02-07T18:51:22","modified_gmt":"2019-02-07T17:51:22","slug":"agnes-cousson-l-ecriture-de-soi-2","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/2014\/02\/23\/agnes-cousson-l-ecriture-de-soi-2\/","title":{"rendered":"Agn\u00e8s Cousson, L\u2019Ecriture de soi. Lettres et r\u00e9cits autobiographiques des religieuses de Port-Royal, Paris : Honor\u00e9 Champion, 2012. 636 p."},"content":{"rendered":"<p>\u00ab Quand je pense [\u00e0] ce qu\u2019il m\u2019a fallu faire sans vocation, je ne saurais plaindre celles qui en ont une v\u00e9ritable. \u00bb Ces mots sont de la m\u00e8re Ang\u00e9lique de Sainte-Madeleine Arnauld, abbesse et r\u00e9formatrice de Port-Royal. Cet aveu, in\u00e9dit, r\u00e9sonne encore davantage lorsqu\u2019on sait qu\u2019il est \u00e9crit \u00e0 l\u2019intention d\u2019Ang\u00e9lique de Saint-Jean, alors sous-prieure de Port-Royal des Champs, qui venait d\u2019entreprendre la copie des lettres de sa tante, premi\u00e8re pierre d\u2019un \u00e9difice historiographique \u00e0 la gloire de Port-Royal. C\u2019est dire combien la correspondance des moniales de Port-Royal a encore \u00e0 nous apprendre.<br \/>\nSi, depuis quelques ann\u00e9es, le travail d\u2019\u00e9dition des corpus de lettres port-royalistes conna\u00eet un renouveau et offre aux chercheurs des sources plus compl\u00e8tes et fiables, Agn\u00e8s Cousson avait d\u00e8s les ann\u00e9es 2000 commenc\u00e9 \u00e0 explorer ce corpus trop connu sans doute pour \u00eatre rigoureusement \u00e9tudi\u00e9, devenu l\u2019angle mort des \u00e9tudes sur Port-Royal. Lettres et r\u00e9cits de religieuses constituent en effet la mati\u00e8re de bien des m\u00e9moires et autres publications contemporaines sur l\u2019histoire de l\u2019abbaye, mais jamais ces \u00e9crits n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9s pour ce qu\u2019ils \u00e9taient, une fa\u00e7on de s\u2019exprimer codifi\u00e9e et personnelle tout \u00e0 la fois, r\u00e9v\u00e9lant des personnalit\u00e9s sensibles et humaines derri\u00e8re les contraintes d\u2019\u00e9criture impos\u00e9es \u00e0 toute moniale.<br \/>\nC\u2019est ce que l\u2019auteure s\u2019emploie d\u2019abord \u00e0 exposer dans une premi\u00e8re partie intitul\u00e9e \u00ab Les ambigu\u00eft\u00e9s de la personne humaine \u00bb : dans un contexte social et culturel d\u00e9favorable \u00e0 l\u2019expression de soi, les religieuses stigmatisent le penchant naturel de l\u2019homme \u00e0 trop se consid\u00e9rer. L&rsquo;introspection et le retour sur ses fautes doivent donc \u00eatre brefs et mesur\u00e9s pour \u00e9viter de s\u2019y complaire : on touche l\u00e0 un des nombreux paradoxes de l\u2019\u00e9criture \u00e9pistolaire chez les religieuses, qui doivent cultiver le d\u00e9tachement dans l\u2019introspection elle-m\u00eame et s\u2019en remettre \u00e0 un tiers pour se conna\u00eetre vraiment. Une telle conception rend impossible l\u2019autobiographie comme qu\u00eate de soi.<br \/>\nPar ailleurs, le silence \u00e9tant la d\u00e9votion principale des religieuses, la communication orale comme \u00e9crite est \u00e9troitement contr\u00f4l\u00e9e, comme en t\u00e9moignent les Constitutions du monast\u00e8re : les religieuses ne peuvent \u00e9crire sans l\u2019autorisation de la sup\u00e9rieure et celle-ci contr\u00f4le le contenu de leurs lettres. La bri\u00e8vet\u00e9 s\u2019impose et le langage se doit d\u2019\u00eatre d\u00e9pouill\u00e9, simple et naturel. Il n\u2019est pas jusqu\u2019au support de l\u2019\u00e9criture qui ne doive exprimer la vilet\u00e9 de l\u2019entreprise : on \u00e9crit sur du papier de m\u00e9diocre qualit\u00e9 qui sert \u00e9galement de support \u00e0 la r\u00e9ponse, au prix parfois de la lisibilit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<p>Dans sa deuxi\u00e8me partie intitul\u00e9e \u00ab le maintien des sentiments humains \u00bb, Agn\u00e8s Cousson mesure l\u2019\u00e9cart existant entre le discours normatif du monast\u00e8re et la pratique \u00e9pistolaire quotidienne qui laisse \u00e9merger des sentiments et une grande sensibilit\u00e9 des religieuses \u00e0 leur environnement mat\u00e9riel et affectif. Les lettres d\u2019Ang\u00e9lique Arnaud \u00e0 son fr\u00e8re Antoine illustrent parfaitement la confusion des tons \u2013et des r\u00f4les- qu\u2019utilise l\u2019abbesse, tout \u00e0 la fois m\u00e8re inqui\u00e8te, s\u0153ur attentive et fille docile vis-\u00e0-vis du benjamin de la fratrie. Ang\u00e9lique de Saint-Jean est tout aussi attach\u00e9e \u00e0 son oncle, d\u2019autant que leurs liens familiaux se doublent d\u2019une amiti\u00e9 intellectuelle absente chez Agn\u00e8s ou Ang\u00e9lique Arnauld. Les lettres aux amis du dehors, \u00e9trangers \u00e0 la communaut\u00e9, laissent encore davantage s\u2019exprimer les sentiments naturels avant la charit\u00e9 de rigueur : Ang\u00e9lique de Saint-Jean et Madame de Fontpertuis, Ang\u00e9lique Arnauld et la reine de Pologne. Cette affection jaillit douloureusement \u00e0 l\u2019occasion de la mort d\u2019un proche, ainsi que l\u2019analyse l\u2019auteure, qui pointe cependant des diff\u00e9rences de sensibilit\u00e9 entre les protagonistes : Agn\u00e8s et Ang\u00e9lique Arnauld apparaissent davantage ma\u00eetresses de leurs sentiments l\u00e0 ou Ang\u00e9lique de Saint-Jean et Jacqueline Pascal peinent \u00e0 dominer leur peine naturelle. S\u2019appuyant sur des recherches r\u00e9centes sur l\u2019\u00e9criture de soi, Agn\u00e8s Cousson montre comment la correspondance spirituelle ram\u00e8ne invariablement le sujet \u00e0 lui-m\u00eame : ainsi l\u2019humiliation de soi devient un topos chez Ang\u00e9lique Arnauld, quel que soit le sujet de la lettre et le destinataire. Ang\u00e9lique de Saint-Jean quant \u00e0 elle poss\u00e8de des talents litt\u00e9raires qui, jointe \u00e0 une r\u00e9elle inclination \u00e0 se livrer, font de ses missives des discours plus personnels que spirituels. Chez les religieuses, le discours personnel affleure bel et bien mais n\u2019est jamais serein, entach\u00e9 de la crainte, de la suspicion et de la culpabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard du moi.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me partie de l\u2019\u00e9tude, intitul\u00e9e \u00ab Ecriture et lutte intime \u00bb, op\u00e8re un int\u00e9ressant renversement de perspective en ce qu\u2019elle \u00e9tudie les moyens qu\u2019offre le genre \u00e9pistolaire aux religieuses pour parvenir \u00e0 l\u2019effacement du je dans l\u2019\u00e9nonciation et ainsi contribuer \u00e0 la mortification du moi. La lettre devient ainsi action, visant \u00e0 agir sur soi et sur l\u2019autre et \u00e0 produire une r\u00e9action. Vou\u00e9 \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition cyclique des m\u00eames th\u00e8mes, le genre \u00e9pistolaire est une arme contre les tentations du moi humain : en abordant sans rel\u00e2che le m\u00eame discours spirituel, l\u2019\u00e9change \u00e9pistolaire favorise l\u2019impr\u00e9gnation du c\u0153ur et la conversion. Des moyens syntaxiques pr\u00e9cis contribuent \u00e0 l\u2019effacement du je tel que l\u2019emploi de on ou nous, ou de la forme imp\u00e9rative \u00e0 la premi\u00e8re ou la deuxi\u00e8me personne du pluriel : toute singularit\u00e9 se fond dans les sentiments et les efforts du groupe. Le recours \u00e0 la parataxe pour interrompre brutalement un discours personnel et passer sans lien logique au discours spirituel renforce \u00e9galement la port\u00e9e de ce dernier. Encore faut-il \u00eatre prudent avec ce choix stylistique qui rel\u00e8ve parfois davantage des conditions d\u2019\u00e9criture des religieuses, souvent interrompues dans la r\u00e9daction de leur missive et qui la reprennent sans avoir soin d\u2019articuler les diff\u00e9rents points expos\u00e9s. Le dernier chapitre de cette partie est sans doute le plus riche et le plus \u00e9clairant sur la personnalit\u00e9 des religieuses qui se r\u00e9v\u00e8lent \u00e0 travers leur correspondance. Outre les moyens syntaxiques mis en \u00e9vidence par l\u2019auteure, c\u2019est \u00e0 une v\u00e9ritable rh\u00e9torique qu\u2019ont recours les moniales : rh\u00e9torique de l\u2019humiliation, de la r\u00e9p\u00e9tition et de la peur. L\u2019analyse par Agn\u00e8s Cousson du recours aux paroles et images effrayantes, en particulier sous la plume de la m\u00e8re Ang\u00e9lique Arnauld, est tr\u00e8s int\u00e9ressante en ce qu\u2019elle confirme les principes de conduite en vigueur \u00e0 Port-Royal mais surtout par ce qu\u2019elle nous r\u00e9v\u00e8le de la personnalit\u00e9 de la r\u00e9formatrice : chez elle \u00ab l\u2019\u00e9criture de la peur a une port\u00e9e r\u00e9flexive plus forte [\u2026] que chez ses compagnes. \u00bb<\/p>\n<p>Agn\u00e8s Cousson consacre la derni\u00e8re partie de son \u00e9tude \u00e0 une autre lutte qui anima les religieuses, celle de la d\u00e9fense du monast\u00e8re pers\u00e9cut\u00e9. Les attitudes divergent d\u2019ailleurs fortement : si Ang\u00e9lique Arnauld pr\u00e9f\u00e8re garder un silence humili\u00e9 et ne s\u2019exprime qu\u2019avec r\u00e9ticence comme sa s\u0153ur Agn\u00e8s, la g\u00e9n\u00e9ration des Ang\u00e9lique de Saint-Jean et Jacqueline Pascal seront enclines \u00e0 s\u2019exprimer. Les relations de captivit\u00e9 et les vies de religieuses ici \u00e9tudi\u00e9es visent d\u2019abord \u00e0 d\u00e9noncer les violences subies par la communaut\u00e9 et ne posent pas la question de la l\u00e9gitimit\u00e9 du discours sur soi dans les m\u00eames termes que les lettres. L\u2019auteure montre ainsi la constitution du mythe de la communaut\u00e9, et m\u00eame de la famille \u00ab \u00e9lue \u00bb, les Arnauld. Ainsi la r\u00e9daction des \u00ab vies \u00bb et des \u00ab relations \u00bb sont un signe de la faveur divine et ce but spirituel assign\u00e9 au discours sur soi \u00ab rend possible l\u2019intention apolog\u00e9tique, officieuse celle-l\u00e0, qui sous-tend le travail de m\u00e9moire \u00bb.<\/p>\n<p>En conclusion de son ouvrage, Agn\u00e8s Cousson cite Ang\u00e9lique de Saint-Jean : \u00ab Nous sommes si peu de chose qu\u2019il est ais\u00e9 que l\u2019on nous oublie toujours, si nous ne parlons jamais. \u00bb Pour qui a fr\u00e9quent\u00e9 les religieuses de Port-Royal \u00e0 travers leurs correspondances, nul doute que cette phrase n\u2019aurait jamais pu advenir sous la plume d\u2019Ang\u00e9lique la r\u00e9formatrice ni de sa s\u0153ur Agn\u00e8s. Malgr\u00e9 le discours normatif du clo\u00eetre, les personnalit\u00e9s des religieuses se r\u00e9v\u00e8lent dans leurs lettres, avec encore plus d\u2019acuit\u00e9 au moment de la pers\u00e9cution qui impose de choisir entre le silence et la protestation.<br \/>\nLa personne d\u2019Ang\u00e9lique de Saint-Jean est encore trop m\u00e9connue au regard de l\u2019importance de son \u0153uvre et de son engagement pour la m\u00e9moire du monast\u00e8re. La publication prochaine de sa correspondance par Julie Finnerty devrait bient\u00f4t combler cette lacune. Il faut ici saluer le travail d\u2019Agn\u00e8s Cousson qui nous propose d\u00e9j\u00e0 une vision renouvel\u00e9e du personnage, en particulier dans les annexes qui font la part belle aux reproductions de lettres autographes d\u2019Ang\u00e9lique de Saint-Jean, certes plus nombreuses \u00e0 nous \u00eatre parvenues que celles d\u2019Ang\u00e9lique ou d\u2019Agn\u00e8s Arnauld.<br \/>\nDans son \u00e9tude, Agn\u00e8s Cousson offre pour la premi\u00e8re fois au lecteur l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un corpus impressionnant, celui des lettres des religieuses de Port-Royal. La vari\u00e9t\u00e9 des tons et des styles qui s\u2019y rencontrent plaide en faveur d\u2019une lecture de ces textes pour eux-m\u00eames. Longtemps utilis\u00e9s comme gisement de citations et d\u2019anecdotes par les m\u00e9morialistes de Port-Royal, victimes d\u2019une lecture fragment\u00e9e ou d\u2019\u00e9ditions partielles, ces textes pris dans leur globalit\u00e9 nous proposent aujourd\u2019hui, gr\u00e2ce au travail d\u2019Agn\u00e8s Cousson, le panorama inattendu d\u2019un Port-Royal familier, humain et n\u00e9anmoins exigeant dans sa qu\u00eate individuelle et collective de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Quand je pense [\u00e0] ce qu\u2019il m\u2019a fallu faire sans vocation, je ne saurais plaindre celles qui en ont une v\u00e9ritable. \u00bb Ces mots sont de la m\u00e8re Ang\u00e9lique de Sainte-Madeleine Arnauld, abbesse et r\u00e9formatrice de Port-Royal. 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