{"id":1114,"date":"2012-02-02T10:31:49","date_gmt":"2012-02-02T09:31:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.melancholia.fr\/import\/index.php\/2012\/02\/02\/laurence-devillairs-fenelon-une\/"},"modified":"2019-02-07T19:28:06","modified_gmt":"2019-02-07T18:28:06","slug":"laurence-devillairs-fenelon-une","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/2012\/02\/02\/laurence-devillairs-fenelon-une\/","title":{"rendered":"Laurence Devillairs, F\u00e9nelon. une philosophie de l\u2019infini"},"content":{"rendered":"<p>Cet ouvrage fera date, n\u2019h\u00e9sitons pas \u00e0 le dire, dans l\u2019histoire des \u00e9tudes f\u00e9neloniennes, tant il restitue avec clart\u00e9 l\u2019unit\u00e9 d\u2019une intuition centrale et la rigueur des raisonnements qui la d\u00e9veloppent, tant il condense avec une totale limpidit\u00e9 des th\u00e8ses majeures d\u2019une \u0153uvre dont la r\u00e9sonance moderne reste intacte. L\u2019id\u00e9e principale s\u2019\u00e9nonce d\u00e8s l\u2019introduction : \u00ab En tant que fond\u00e9e sur l\u2019intellection certaine de l\u2019infinit\u00e9 divine, la philosophie est prol\u00e9gom\u00e8ne \u00e0 l\u2019oraison et \u00e0 un amour pour Dieu sans condition ni raison \u00bb (p. 12). Le chapitre premier souligne le fait que, dans ses diff\u00e9rents ouvrages, F\u00e9nelon se pr\u00e9sente comme le continuateur de Descartes. Le Cogito, dans les \u00ab M\u00e9ditations \u00bb se d\u00e9couvre, au terme d\u2019une rigoureuse d\u00e9monstration, id\u00e9e d\u2019infini. Quoique fini et born\u00e9, je porte en moi une id\u00e9e qui repr\u00e9sente une chose infinie, je d\u00e9c\u00e8le en ma conscience la pr\u00e9sence d\u2019un donn\u00e9 qui me d\u00e9passe infiniment et constitue la base de toutes mes op\u00e9rations intellectuelles. F\u00e9nelon enrichit ce th\u00e8me cart\u00e9sien par la notion d\u2019illumination de la vision en Dieu emprunt\u00e9e \u00e0 Malebranche. L\u2019opposition avec Pascal s\u2019affirme d\u00e8s lors avec \u00e9clat : gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019infini ce n\u2019est pas le \u00ab Dieu cach\u00e9 \u00bb que nous sommes amen\u00e9s \u00e0 rencontrer ni davantage le Dieu des philosophes et des savants, mais le Dieu v\u00e9ritable. Celui-ci se laisse atteindre non seulement par le c\u0153ur mais aussi par l\u2019esprit, non seulement par la gr\u00e2ce mais aussi par la raison. La diff\u00e9rence entre les deux penseurs se d\u00e9voile comme \u00e9tant tout ce qui s\u00e9pare un christocentrisme radical d\u2019une philosophie de l\u2019infini.<\/p>\n<p>Le chapitre 2 permet d\u2019entrer plus profond\u00e9ment dans cette pens\u00e9e th\u00e9ologique. C\u2019est bien du Cogito que se d\u00e9duit mon existence, laquelle ne se r\u00e9v\u00e8le pas n\u00e9cessaire comme l\u2019est, en revanche, celle de Dieu. A l\u2019inverse de l\u2019hypoth\u00e8se cart\u00e9sienne du \u00ab Malin G\u00e9nie \u00bb, F\u00e9nelon estime que si Dieu m\u2019a cr\u00e9\u00e9 intelligent, il n\u2019a pas pu tourner mon esprit vers l\u2019erreur, il m\u2019a donn\u00e9 l\u2019intelligence du vrai. Dans ces conditions quelle place peut-on r\u00e9server aux preuves traditionnelles de l\u2019existence de Dieu ? Sans les \u00e9carter, l\u2019\u00e9v\u00eaque les relativise fortement : en l\u2019absence de connaissance de soi par le Cogito, l\u2019homme ne peut s\u2019ouvrir \u00e0 l\u2019infini divin. Cependant, l\u2019argument de la contingence y retrouve une nouvelle signification et une force accrue. Si mon \u00e2me existait par elle-m\u00eame, elle n\u2019aurait besoin ni de s\u2019instruire ni de redresser ses propres erreurs. La conclusion s\u2019impose avec clart\u00e9 : \u00ab Il est \u00e9vident que qui conna\u00eet quelque chose de plus parfait que soi ne s\u2019est pas donn\u00e9 l\u2019\u00eatre sinon il se serait donn\u00e9 toutes les perfections dont il a connaissance \u00bb (p. 116 n\u00b0 3).<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tablissement de la preuve ontologique s\u2019op\u00e8re par diff\u00e9rentes voies rationnelles. Seul l\u2019Infini poss\u00e8de l\u2019as\u00e9it\u00e9 positive ; c\u2019est, en effet, le propre d\u2019un Etre infini et cause de soi de poss\u00e9der une perfection absolue \u00e0 laquelle ne saurait pr\u00e9tendre un \u00eatre cr\u00e9\u00e9, m\u00eame parfait en son genre. L\u2019id\u00e9e d\u2019un Etre infini et parfait ne peut, d\u2019autre part \u00ab d\u00e9pendre de moi qui me connais comme fini et imparfait ; il faut donc qu\u2019elle me soit venue du dehors et je suis moi-m\u00eame \u00e9tonn\u00e9 qu\u2019elle ait pu y entrer \u00bb (p. 125). La repr\u00e9sentation que j\u2019ai de Dieu a donc le pouvoir de poser son existence hors de mon esprit. De m\u00eame que ma propre existence est impliqu\u00e9e dans ma pens\u00e9e, de m\u00eame celle de Dieu est impliqu\u00e9e dans son essence. Par ailleurs, une saine appr\u00e9ciation de l\u2019infinit\u00e9 divine me conduit \u00e0 admettre que je puis \u00e9ventuellement la conna\u00eetre, mais ne puis jamais la comprendre. En effet, ma pens\u00e9e comportant des bornes et des limites ne pourra jamais embrasser l\u2019\u00e9tendue illimit\u00e9e que repr\u00e9sente la nature de Dieu. Si, par impossible, je parvenais \u00e0 comprendre l\u2019infini, je ne pourrais plus l\u2019aimer car il ne m\u2019offrirait, en quelque sorte, plus rien \u00e0 explorer ni \u00e0 d\u00e9sirer. Au contraire, en tant que tel, il suscite un mouvement irr\u00e9sistible de ma volont\u00e9, il la comble au-del\u00e0 de toute attente, il l\u2019exc\u00e9dera et la d\u00e9bordera toujours. En conclusion, la r\u00e9flexion philosophico-th\u00e9ologique doit r\u00e9viser la conception qu\u2019elle se faisait jusque-l\u00e0 des attributs divins car il se rencontre en Dieu une infinit\u00e9 de choses que l\u2019esprit est incapable d\u2019appr\u00e9hender : \u00ab cet amas de parcelles divines [les perfections] \u2026 ces infinis partag\u00e9s et distingu\u00e9s ne sont plus ce simple infini qui est le seul infini v\u00e9ritable \u00bb (\u00ab D\u00e9monstration \u00bb p. 150).<\/p>\n<p>Le dernier chapitre, au titre \u00e9vocateur : \u00ab L\u2019Amour infini \u00bb, aborde enfin le th\u00e8me crucial de la th\u00e9ologie f\u00e9nelonienne : la doctrine du pur amour. L\u2019\u00e9v\u00eaque ne cesse de le r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 travers diverses formulations : Dieu repr\u00e9sente la fin essentielle de l\u2019homme et non le moyen d\u2019obtenir la b\u00e9atitude. L\u2019amour pur s\u2019affirme comme \u00e9tant sans m\u00e9lange d\u2019aucun autre mobile que celui d\u2019aime en elle-m\u00eame la beaut\u00e9 de Dieu. C\u2019est dans ce contexte pr\u00e9cis que s\u2019\u00e9labore la c\u00e9l\u00e8bre \u00ab supposition impossible \u00bb. Elle consiste \u00e0 montrer que l\u2019on continue d\u2019aimer Dieu, m\u00eame si celui-ci l\u2019ignore, m\u00eame s\u2019il n\u2019accorde aucun retour, m\u00eame s\u2019il en vient \u00e0 rendre malheureux ceux qui l\u2019ont aim\u00e9, au point de les abandonner au ch\u00e2timent \u00e9ternel. C\u2019est la raison pour laquelle F\u00e9nelon s\u2019oppose \u00e0 la d\u00e9lectation victorieuse des augustino-pascaliens. Il affirme, au contraire, une certaine indiff\u00e9rence de la volont\u00e9 humaine, qui ne se soumet pas infailliblement au plaisir le plus grand. Dieu proportionne la gr\u00e2ce qu\u2019il octroie \u00e0 la faiblesse de la volont\u00e9 du r\u00e9cepteur, mais celle-ci conserve un pouvoir r\u00e9el. Aimer Dieu pour lui-m\u00eame signifie qu\u2019on n\u2019est pas d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 le faire par la d\u00e9lectation que l\u2019on y trouve. Par cette analyse, F\u00e9nelon restaure et magnifie le th\u00e8me de la nuit mystique, \u00e9prouv\u00e9e par les plus grands saints. La s\u00e9cheresse et les t\u00e9n\u00e8bres, inh\u00e9rentes \u00e0 toute vie spirituelle, ne doivent jamais d\u00e9courager l\u2019adepte du pur amour. Elles le placent en dehors des sph\u00e8res \u00e9quivoques du sentiment mais non forc\u00e9ment en dehors de la gr\u00e2ce.<\/p>\n<p>Pour finir, L. Devillairs cite l\u2019exemple le plus \u00e9loquent d\u00e9velopp\u00e9 par le \u00ab cygne de Cambrai \u00bb, qui, tout \u00e0 la fois, instruit et r\u00e9conforte la conscience croyante : le Christ lui-m\u00eame. Dans le d\u00e9laissement de la Passion, la partie inf\u00e9rieure de sa nature (l\u2019essence humaine) ne communique \u00e0 la partie sup\u00e9rieure (l\u2019essence divine) ni son trouble involontaire ni ses d\u00e9faillances sensibles. Le mystique peut exp\u00e9rimenter une d\u00e9r\u00e9liction analogue voire identique. Il incarne, alors, dans sa chair et dans son esprit, la pl\u00e9nitude de la \u00ab supposition impossible \u00bb et enseigne \u00e0 son tour la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019amour pur.<\/p>\n<p>Depuis les analyses remarquables de J. Le Brun et de D. Leduc-Fayette, on avait rarement eu l\u2019occasion de lire une synth\u00e8se aussi claire et aussi puissante de la pens\u00e9e de F\u00e9nelon ni surtout d\u2019appr\u00e9cier, \u00e0 ce point, la liaison intrins\u00e8que \u00e9tablie entre la contemplation de l\u2019infini et l\u2019\u00e9lan amoureux qu\u2019elle suscite. L\u2019auteur a bien raison d\u2019observer que la probl\u00e9matique classique de l\u2019altruisme ou du d\u00e9sint\u00e9ressement des conduites humaines est pos\u00e9e avec une acuit\u00e9 sans pareille par F\u00e9nelon et qu\u2019elle ne cesse d\u2019alimenter nombre de d\u00e9bats contemporains.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet ouvrage fera date, n\u2019h\u00e9sitons pas \u00e0 le dire, dans l\u2019histoire des \u00e9tudes f\u00e9neloniennes, tant il restitue avec clart\u00e9 l\u2019unit\u00e9 d\u2019une intuition centrale et la rigueur des raisonnements qui la d\u00e9veloppent, tant il condense avec une totale limpidit\u00e9 des th\u00e8ses &hellip; <a href=\"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/2012\/02\/02\/laurence-devillairs-fenelon-une\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[47],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1114"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1114"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1114\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1134,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1114\/revisions\/1134"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1114"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1114"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1114"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}