{"id":1105,"date":"2011-01-07T13:26:30","date_gmt":"2011-01-07T12:26:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.melancholia.fr\/import\/index.php\/2011\/01\/07\/deux-ouvrages-sur-pascal-helene\/"},"modified":"2011-01-07T13:26:30","modified_gmt":"2011-01-07T12:26:30","slug":"deux-ouvrages-sur-pascal-helene","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/2011\/01\/07\/deux-ouvrages-sur-pascal-helene\/","title":{"rendered":"Deux ouvrages sur Pascal: H\u00e9l\u00e8ne Bouchilloux,  Pascal. La force de la raison et Michael Cuntz, Der g\u00f6ttliche Autor. Apologie, Prophetie  und Simulation in Texten Pascals"},"content":{"rendered":"<p>Certains fragments des <em>Pens\u00e9es<\/em> rendent compte de fa\u00e7on tr\u00e8s claire de la conception pascalienne de la conversion. Cette conception se fonde sur les trois ordres de l\u2019anthropologie de  Pascal, \u00e0 savoir le c\u0153ur, l\u2019esprit, et le corps. C\u2019est ainsi que le fragment L808-S655 nous apprend qu\u2019 \u00bbil y a trois moyens de croire : la raison, la coutume, l\u2019inspiration . La religion chr\u00e9- tienne, qui seule a la raison, n\u2019admet point pour ses vrais enfants ceux qui croient sans inspiration. Ce n\u2019est pas qu\u2019elle exclue la raison et la coutume, au contraire ; mais il faut ouvrir son esprit aux preuves, s\u2019y confirmer par la coutume, mais s\u2019offrir par les humiliations aux inspirations, qui seules peuvent faire le vrai et salutaire effet, <em>ne evacuetur crux Christi<\/em> \u00bb. Selon le fragment L110-S142, ensuite, on ne peut donner aux autres la \u00ab religion \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la foi, \u00ab que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de c\u0153ur  [l\u2019 \u00bbinspiration \u00bb de L808-S655], sans quoi la foi n\u2019est qu\u2019humaine et inutile pour le salut \u00bb. Il y a donc une foi humaine dans le christianisme, une foi fond\u00e9e, d\u2019une part, sur l\u2019\u00e9tude des preuves, qui convainquent l\u2019esprit, d\u2019autre part, sur l\u2019accomplissement des rites chr\u00e9tiens, qui cr\u00e9ent des habitudes nouvelles et saines dans l\u2019ordre du corps (la \u00ab Machine \u00bb des fragments L5-S39 et L418-S680). Cette foi humaine rel\u00e8ve seulement des deux ordres naturels, celui de l\u2019esprit et celui du corps ; elle ne fait pas intervenir l\u2019ordre, surnaturel, du c\u0153ur. Elle est donc inutile pour le salut tant qu\u2019elle n\u2019incite pas l\u2019homme \u00e0 s\u2019humilier afin d\u2019obtenir, par un don gratuit de Dieu, la foi divine qui transforme le c\u0153ur et qui fait dire non <em>scio<\/em> (comme  les preuves), mais <em>credo<\/em> (L7-S41). Pascal ajoute (L821-S661) : \u00ab Il faut donc faire croire nos deux pi\u00e8ces, l\u2019esprit par les raisons\u2026.. et l\u2019automate par la coutume, en ne lui permettant pas de s\u2019incliner au contraire. <em>Inclina cor meum Deus<\/em> \u00bb. En effet, s\u2019il est en notre pouvoir de r\u00e9gler le corps, ou la machine, nous ne pouvons r\u00e9gler le c\u0153ur (L100-S133). Nous devons prier Dieu de nous accorder cette faveur. Le c\u00e9l\u00e8bre fragment du Pari (L418-S680) r\u00e9sume le processus de conversion ainsi : convaincu par l\u2019argument du Pari de la n\u00e9cessit\u00e9 rationnelle de  parier sur l\u2019existence du Dieu Souverain Bien, l\u2019interlocuteur doit d\u2019abord \u00e9tudier les preuves bibliques du christianisme, en pratiquant en m\u00eame temps les rites de cette religion pour pouvoir mesurer de fa\u00e7on impartiale la force de ses preuves et pour acqu\u00e9rir ainsi une foi humaine et naturelle dans le christianisme ; ensuite, il doit imiter Pascal lui-m\u00eame, qui prie Dieu de se soumettre tout l\u2019\u00eatre de l\u2019incroyant. Cette soumission de l\u2019\u00e2me par le don gratuit de la foi divine est l\u2019unique condition n\u00e9cessaire et suffisante du salut.  <\/p>\n<p>  Selon cette conception de la conversion, l\u2019homme peut, par des moyens naturels, parcourir une partie finie du chemin qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019union \u00e0 Dieu, mais seul ce dernier peut lui faire traverser, par le don gratuit d\u2019une gr\u00e2ce surnaturelle, la distance infinie qui le s\u00e9pare encore de  son Souverain Bien. Cette conception s\u2019accorde-t-elle avec la th\u00e9ologie des <em>Ecrits sur la<\/em> <em>Gr\u00e2ce<\/em> et des <em>Provinciales<\/em> ? Non, dans la mesure o\u00f9 ces ouvrages ne laissent aucune place, m\u00eame finie, \u00e0 un utile travail de l\u2019homme dans son accession \u00e0 la foi salvatrice. Selon saint Augustin, en revanche, l\u2019homme est une image (certes d\u00e9form\u00e9e) de Dieu par sa pens\u00e9e (la <em>mens<\/em>). L\u2019activit\u00e9 propre de cette derni\u00e8re est la raison (la <em>ratio<\/em>), par laquelle l\u2019homme acquiert la connaissance ou l\u2019intelligence (l\u2019<em>intellectus<\/em>). C\u2019est par la pens\u00e9e qu\u2019il conna\u00eet, d\u2019une part, les apories et les impuissances de la philosophie humaine, d\u2019autre part, les rudiments du christianisme, ainsi que l\u2019unit\u00e9 de pens\u00e9e et la vertu des vrais chr\u00e9tiens. C\u2019est ainsi que s\u2019accomplit le premier des trois moments que comportent, selon saint Augustin, les rapports entre la raison et la foi : \u00ab pr\u00e9paration \u00e0 la foi par la raison, acte de foi, intelligence du contenu de la foi \u00bb (voir Etienne Gilson, <em>Introduction \u00e0 l\u2019\u00e9tude de saint Augustin<\/em>, pp. 31-47). Saint  Bernard, dont l\u2019influence a elle aussi \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s forte \u00e0 Port-Royal, affirme comme son pr\u00e9c\u00e9desseur que l\u2019homme est une image de Dieu par sa pens\u00e9e (la <em>mens<\/em>). Cependant, il se distingue d\u2019Augustin en situant cette image moins dans la connaissance apport\u00e9e par la pens\u00e9e que dans la volont\u00e9, et surtout dans la libert\u00e9. Cette libert\u00e9 se divise en trois, \u00e0 savoir la <em>libertas a necessitate<\/em>, ou le pouvoir de consentir, la <em>libertas a peccato<\/em>, ou la capacit\u00e9 de vouloir le bien, et  la <em>libertas a miseria<\/em>, ou la capacit\u00e9 de faire le bien qu\u2019il veut. Saint Bernard va plus loin que saint Augustin en affirmant que la premi\u00e8re de ces trois libert\u00e9s est l\u2019image inamissible et ind\u00e9formable de Dieu. L\u2019absence des deux derni\u00e8res chez l\u2019homme marque, en revanche,  la perte de sa ressemblance avec Dieu (Etienne Gilson, <em>La Th\u00e9ologie mystique de saint Bernard<\/em>, pp. 48-77). Au terme d\u2019une \u00e9volution tr\u00e8s nette et accomplie sans doute sous l\u2019influence de ces deux P\u00e8res, Pascal affirme dans les <em>Pens\u00e9es<\/em> que l\u2019incroyant doit d\u2019abord reconna\u00eetre les apories de la philosophie et le caract\u00e8re infiniment avantageux de la foi dans le christianisme ; il doit ensuite \u00e9tudier les preuves bibliques tout en pratiquant les rites de cette religion (L418-S680), et, enfin, ayant acquis une foi humaine dans la religion chr\u00e9tienne, s\u2019humilier devant Dieu dans l\u2019espoir de se faire accorder le don d\u2019une foi divine et salvatrice. En proc\u00e9dant ainsi, l\u2019ancien incroyant coop\u00e8re avec la gr\u00e2ce divine, qui accomplit, elle, toujours par pure mis\u00e9ricorde, un travail infini en inclinant le c\u0153ur du suppliant (L923-S755-LG514). Si l\u2019action de ce dernier dans le travail du salut n\u2019est pas un n\u00e9ant en soi, elle est bien un n\u00e9ant en comparaison de celle de Dieu. Voil\u00e0 ce qui explique la fid\u00e9lit\u00e9 constante de Pascal \u00e0 la th\u00e9ologie augustinienne de la gr\u00e2ce.   <\/p>\n<p>  Dans <em>Pascal<\/em>, H. Bouchilloux affirme que la th\u00e9ologie expos\u00e9e dans les <em>Ecrits sur la Gr\u00e2ce<\/em>  et les <em>Provinciales<\/em> est celle de saint Augustin et aussi celle des <em>Pens\u00e9es<\/em>. C\u2019est ainsi que l\u2019 \u00abapologie pascalienne ne sera pas une apologie du christianisme sans \u00eatre une apologie de l\u2019augustinisme \u00bb (p. 98). L\u2019A. ajoute, de mani\u00e8re assez surprenante, que \u00ab Pascal ne doit pas \u00eatre d\u00e9fini comme un apologiste de la religion chr\u00e9tienne \u2026. car il est impossible d\u2019en convaincre ou d\u2019en persuader celui que Dieu ne convertit pas \u00bb (p. 228 et aussi pp. 16, 96, 99, 100, 112, et 115). Donc, \u00ab l\u2019apolog\u00e9tique pascalienne \u00bb, comme l\u2019Ecriture elle-m\u00eame, \u00ab vise non \u00e0 convaincre les lecteurs, mais \u00e0 discriminer, parmi eux, les charnels \u2026 et les spirituels \u00bb (p. 17 et aussi p. 62, note 2 et p. 157). Il est difficile de comprendre comment une apologie dont les preuves ne procurent aucune conviction tant soit peu agissante pourrait servir \u00e0 aider l\u2019incroyant \u00e0 \u00ab \u00f4ter les obstacles \u00bb et \u00e0 \u00ab pr\u00e9parer la machine \u00bb (p. 228). Pascal lui-m\u00eame pr\u00e9cise, \u00e0  propos de ceux qui sont d\u2019 \u00bbhonn\u00eates gens \u00bb : \u00ab \u2026 pour ceux qui y apportent une sinc\u00e9rit\u00e9  parfaite et un v\u00e9ritable d\u00e9sir de rencontrer la v\u00e9rit\u00e9, j\u2019esp\u00e8re qu\u2019ils auront satisfaction et qu\u2019ils seront convaincus des preuves d\u2019une religion si divine\u2026 \u00bb (L427-S681, voir aussi L821-S661). Quant \u00e0 J\u00e9sus-Christ et l\u2019Ecriture, s\u2019ils ont voulu \u00ab \u00e9chauffer, non instruire \u00bb (L298S329), ils ont n\u00e9anmoins donn\u00e9 de nombreuses preuves des v\u00e9rit\u00e9s qu\u2019ils proclament (L402S21). Point n\u2019est besoin, donc, d\u2019une transformation radicale du c\u0153ur pour appr\u00e9cier la force des preuves du christianisme et pour se convaincre humainement de la v\u00e9rit\u00e9 de cette religion.  <\/p>\n<p> Voil\u00e0, pourtant, ce que nie l\u2019A., en affirmant que si les preuves du christianisme peuvent apporter quelquefois une conviction intellectuelle par rapport \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 du christianisme, cette conviction, \u00e9tant inutile pour le salut, ne constitue en aucune fa\u00e7on l\u2019objectif poursuivi par Pascal (pp. 15, 112, 118). Ce sera plut\u00f4t, \u00e9crit-elle, en agissant sur la Machine par la coutume  que \u00ab le libertin contrebalancera l\u2019inclination de son c\u0153ur r\u00e9fractaire \u00e0 Dieu \u00bb (p. 117). Au contraire, selon Pascal, l\u2019homme ne peut point r\u00e9gler son c\u0153ur (L100-S133). Ce n\u2019est que le  corps qu\u2019il peut esp\u00e9rer dompter par la discipline d\u2019une nouvelle coutume.   <\/p>\n<p> Le lecteur reste quelque peu perplexe devant les affirmations apparemment contradictoires de l\u2019A. relatives \u00e0 la raison. D\u2019une part (p. 11, voir aussi pp. 14 et 15), \u00ab seule la raison est en  mesure d\u2019\u00e9tablir que J\u00e9sus-Christ est la raison de toutes choses\u2026.. \u00bb (\u00e0 quoi il convient d\u2019opposer le fragment L308-S339 : \u00ab O [que J\u00e9sus-Christ] est venu en grande pompe et en une  prodigieuse magnificence aux yeux du c\u0153ur et qui voient la sagesse ! \u00bb) ; d\u2019autre part (p. 68), \u00ab l\u2019homme doit d\u2019abord croire absolument les v\u00e9rit\u00e9s divines et aimer absolument les choses  saintes, excepter les unes et les autres de l\u2019art de persuader, afin de croire l\u00e9gitimement les v\u00e9rit\u00e9s humaines et d\u2019aimer l\u00e9gitimement les choses profanes, qui ne peuvent \u00eatre crues et aim\u00e9es l\u00e9gitimement que par rapport \u00e0 Dieu \u00bb. Cette seconde remarque va dans le sens de deux  autres, \u00e0 savoir (p. 60) qu\u2019 \u00bbune v\u00e9rit\u00e9 qui n\u2019est connue que par le biais du raisonnement n\u2019est pas fermement connue \u00bbet (pp. 80 et 118) qu\u2019 \u00bbil n\u2019est pas \u00e9vident que l\u2019art de persuader existe en dehors de la g\u00e9om\u00e9trie \u00bb. L\u2019A. conclut cependant, de mani\u00e8re quelque peu surprenante (p. 229), que \u00ab seul l\u2019abaissement d\u2019un c\u0153ur contrit hausse paradoxalement la raison \u00e0 son  usage int\u00e9gral, la sagesse ne se conqu\u00e9rant que dans la folie de la croix, ce qui fait en un sens de la pens\u00e9e de Pascal un rationalisme int\u00e9gral \u00bb.   <\/p>\n<p> Toute la difficult\u00e9 de ces affirmations contraires se laisse r\u00e9soudre assez facilement pour peu que l\u2019on admette, comme Pascal lui-m\u00eame, que l\u2019incroyant peut parvenir, gr\u00e2ce aux preuves du christianisme, \u00e0 une croyance tout humaine en cette religion, sans avoir re\u00e7u au pr\u00e9alable la gr\u00e2ce d\u2019une transformation du c\u0153ur. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment en vertu de cette conviction que  l\u2019incroyant qui \u00e9tudie l\u2019Ecriture et qui pratique les rites du christianisme pourra s\u2019humilier  devant Dieu pour se faire accorder la gr\u00e2ce ultime d\u2019une foi salvatrice.   <\/p>\n<p> L\u2019A. fait des remarques tout aussi difficilement conciliables \u00e0 propos de la philosophie. Cette derni\u00e8re est tant\u00f4t (p. 102) d\u2019une utilit\u00e9 toute n\u00e9gative et tant\u00f4t (p.110) d\u2019une utilit\u00e9 positive.  L\u2019A. affirme aussi (p. 106) que \u00ab l\u2019augustinisme est assur\u00e9ment le vrai christianisme, mais  l\u2019abandon de la philosophie par saint Augustin est contraire au vrai christianisme \u00bb. Cependant, dans l\u2019\u00e9tude pr\u00e9cit\u00e9e de Gilson, on lit (pp. 46-47) : \u00ab la philosophie est l\u2019intelligence de la foi \u00bb.   <\/p>\n<p> L\u2019A. affirme \u00e9galement (pp. 24, 37, 44, 47, 48, 60, et 151) que l\u2019homme ne peut atteindre naturellement qu\u2019une connaissance ph\u00e9nom\u00e9nale et non essentielle des choses. Pourtant, Pascal \u00e9crit dans <em>De l\u2019Esprit G\u00e9om\u00e9trique<\/em>  (Lafuma, l\u2019<em>Int\u00e9grale<\/em>, pp. 350a et 351b) que l\u2019affirmation selon laquelle le temps est par essence le mouvement d\u2019une chose cr\u00e9\u00e9e est \u00ab une proposition qu\u2019il faut prouver, si ce n\u2019est qu\u2019elle soit tr\u00e8s \u00e9vidente d\u2019elle-m\u00eame \u00bb et que la g\u00e9om\u00e9trie \u00ab p\u00e9n\u00e8tre la nature \u00bb du mouvement, du nombre et de l\u2019espace. Ces deux passages font comprendre que certaines propositions relatives \u00e0 l\u2019essence des choses sont effectivement d\u00e9montrables. Enfin, le fragment L199-S230, qui nous apprend que \u00ab notre intelligence tient dans l\u2019ordre des choses intelligibles le m\u00eame rang que notre corps dans l\u2019\u00e9tendue de la nature \u00bb, montre bien que, selon Pascal, notre connaissance de l\u2019essence des choses n\u2019est ni un infini ni un n\u00e9ant, mais une connaissance finie, interm\u00e9diaire entre ces deux extr\u00eames.   <\/p>\n<p> Il convient de signaler quelques autres erreurs de lecture et d\u2019interpr\u00e9tation dans cet ouvrage. D\u2019abord (p. 31), le troisi\u00e8me des arts \u00e9num\u00e9r\u00e9s par Pascal au premier paragraphe de l\u2019<em>Esprit<\/em> <em>G\u00e9om\u00e9trique<\/em>  est celui de \u00ab discerner la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019avec le faux \u00bb, non pas \u00ab une fois qu\u2019on l\u2019a d\u00e9montr\u00e9e \u00bb, mais plut\u00f4t \u00ab quand on l\u2019examine \u00bb. Ensuite, il semble inexact de dire (p. 39) que l\u2019intelligence de l\u2019homme le maintient au sein de la nature, puisque \u00ab quand on est instruit on comprend que la nature ayant grav\u00e9 son image et celle de son auteur en toutes choses, elles tiennent presque toutes de sa double infinit\u00e9 \u00bb (L199-S230). En outre, est-il l\u00e9gitime d\u2019affirmer (p. 46) que la lumi\u00e8re naturelle et la clart\u00e9 naturelle ne sont pas, pour Pascal, celles des principes de la raison, mais seulement celles de l\u2019institution linguistique ? Contre cela, Pascal \u00e9crit ( <em>De l\u2019Esprit G\u00e9om\u00e9trique<\/em> , p. 350a) : \u00ab la nature nous a elle-m\u00eame donn\u00e9, sans paroles, une intelligence plus nette [des concepts ind\u00e9finissables] que celle que l\u2019art nous acquiert par nos explications \u00bb. L\u2019A. ajoute (p. 118) que Pascal rejette, au fragment L418-S680, la possibilit\u00e9 qu\u2019on puisse conna\u00eetre qu\u2019il y a un Dieu sans savoir ce qu\u2019il est. Au contraire, le propos de Pascal dans ce passage est de montrer qu\u2019il n\u2019y a aucune incoh\u00e9rence \u00e0 affirmer qu\u2019on peut conna\u00eetre l\u2019existence de Dieu (par la foi, ici-bas), sans conna\u00eetre sa nature. Plus loin (p. 163), l\u2019A  affirme que selon L225-S258, toutes les opinions expriment secr\u00e8tement la v\u00e9rit\u00e9. Au contraire, Pascal nous dit dans ce passage que la v\u00e9rit\u00e9 ressemble ext\u00e9rieurement aux opinions communes parmi lesquelles elle se trouve, tout comme l\u2019Eucharistie ressemble ext\u00e9rieurement au pain commun. Enfin, contre l\u2019affirmation (p. 166) selon laquelle le peuple juif \u00ab se pr\u00e9sente lui-m\u00eame comme sorti d\u2019une unique source, le p\u00e8re du genre humain \u00bb, il faut pr\u00e9ciser que le p\u00e8re unique que revendique ce peuple est Abraham, et non Adam.   <\/p>\n<p> Dans son ouvrage intitul\u00e9  <em>Der g\u00f6ttliche Autor. Apologie, Prophetie und Simulation in<\/em> <em>Texten Pascals<\/em> (<em>L\u2019Auteur divin. Apologie, proph\u00e9tie, et simulation dans les textes de Pascal), <\/em> Michel Cuntz distingue (pp. 3, 4, 32, 51) deux mouvements de la critique, celui de l\u2019herm\u00e9neutique et celui de la d\u00e9construction. Les partisans de la premi\u00e8re tendance estiment qu\u2019il est possible de mettre au jour un sens unificateur des textes de Pascal (comme ce dernier le pense lui-m\u00eame \u00e0 propos des textes de l\u2019Ecriture). Ceux de la seconde tendance affirment, en revanche, que le caract\u00e8re fragmentaire des textes pascaliens repr\u00e9sente un refus constant de la coh\u00e9rence discursive et du sens, d\u2019o\u00f9 il s\u2019ensuit que Pascal aurait jug\u00e9 impossible de d\u00e9fendre les v\u00e9rit\u00e9s humaines au moyen du langage humain. Il y a donc, d\u2019une part (p. 3), l\u2019id\u00e9al quasiment religieux d\u2019un sens simple, clair, unificateur, et m\u00eame proche, par sa concision, de la tautologie (L449-S690 : \u00ab J\u00e9sus-Christ est l\u2019objet de tout et le centre o\u00f9 tout tend. Qui le conna\u00eet conna\u00eet la raison de toutes choses. \u00bb) et, d\u2019autre part (p. 4), la constation d\u2019incontestables apories et contradictions qui semblent r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant toute possibilit\u00e9 de sens dans ces textes (L683-S562). De plus (pp. 32, 51, 52), les partisans de la premi\u00e8re tendance acceptent une double autorit\u00e9, celle de l\u2019auteur qui affirme un sens et celle du lecteur qui pr\u00e9suppose l\u2019existence de ce sens et qui le reconstruit. Les partisans de la seconde rejettent cette autorit\u00e9, car ils y voient une violence qui d\u00e9forme tout discours humain et qui emp\u00eache, en l\u2019occurrence, de reconna\u00eetre le caract\u00e8re irr\u00e9m\u00e9diablement fragmentaire des <em>Pens\u00e9es.<\/em>   <\/p>\n<p> L\u2019A. lui-m\u00eame prend parti pour la seconde tendance en affirmant (p. 31, n. 87) qu\u2019il ne pr\u00e9tend en aucune fa\u00e7on acc\u00e9der \u00e0 l\u2019intention de Pascal ou de son texte et que, m\u00eame si Pascal a exprim\u00e9 ses sentiments les plus profonds dans un passage, il sera impossible de les y reconna\u00eetre. Chose paradoxale, il est n\u00e9anmoins possible de reconna\u00eetre (p. 45), \u00e0 la lecture des <em>Pens\u00e9es<\/em>, texte essentiellement discontinu et d\u00e9constructeur de tout sens, que Pascal renonce \u00e0  conf\u00e9rer \u00e0 cet ouvrage quelque autorit\u00e9 que ce soit. Quant au caract\u00e8re pr\u00e9tendument apolog\u00e9tique des <em>Pens\u00e9es<\/em>, l\u2019A. met en doute (p. 2), puis rejette nettement (p. 20), l\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle un auteur manifestement jans\u00e9niste tel que Pascal (p. 98) aurait pu \u00e9crire une apologie, c\u2019est-\u00e0-dire un ouvrage visant \u00e0 convertir un incroyant.   <\/p>\n<p> L\u2019A. affirme ensuite (p. 56) que son but n\u2019est pas de montrer que le texte de Pascal est un pur anti-discours d\u00e9constructeur, mais d\u2019esquisser une critique du discours pascalien. A cette fin,   il pose (p. 57) les trois questions suivantes : Peut-on lire les <em>Pens\u00e9es<\/em> comme une \u00e9bauche d\u2019apologie ? Dans l\u2019affirmative, quel pourrait \u00eatre la finalit\u00e9 de ce projet ? Comment le sujet de l\u2019\u00e9nonciation, instance du discours de ce texte, peut-il b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une autorit\u00e9 suffisante pour ce projet ?   L\u2019A. souligne, une fois de plus (pp. 99-102), qu\u2019\u00e9tant jans\u00e9niste, Pascal ne peut pas pr\u00e9tendre convertir un incroyant. Il s\u2019ensuit que les <em>Pens\u00e9es<\/em> ne peuvent pas \u00eatre une apologie au sens  habituel du terme. Selon son sens \u00e9tymologique, ce mot d\u00e9signe une plaidoirie prononc\u00e9e devant un tribunal (p. 74). Pascal aurait donc pu vouloir convaincre non un adversaire, mais un  tribunal. Pourtant, si Dieu est le seul juge l\u00e9gitime de la v\u00e9rit\u00e9 religieuse, qui, sauf Dieu, peut  porter un jugement sur la v\u00e9rit\u00e9 de Dieu ? De quel droit peut-on pr\u00e9tendre d\u00e9fendre une v\u00e9rit\u00e9 dont Dieu seul est juge ? En outre, comme l\u2019homme d\u00e9chu est un ab\u00eeme de p\u00e9ch\u00e9 sans la gr\u00e2ce de Dieu (p. 105), il faut que la gr\u00e2ce extirpe de son \u00e2me tout ce qui rel\u00e8ve du moi et de  l\u2019humain pour rendre sa place l\u00e9gitime \u00e0 Dieu, seul Vrai et Bien. L\u2019amour ainsi instaur\u00e9 chez l\u2019homme est un amour dont Dieu est \u00e0 la fois sujet et objet, l\u2019amour dont Dieu aime Dieu. A force de suivre jusqu\u2019au bout des raisonnements fond\u00e9s surtout sur les <em>Ecrits sur la Gr\u00e2ce<\/em> , le lecteur aboutira \u00e0 la conclusion tautologique que, chez l\u2019homme, c\u2019est Dieu qui aime Dieu et que l\u2019homme en tant que tel est exclu de l\u2019Amour. La conversion que l\u2019on pr\u00e9tendrait fond\u00e9e sur la discipline de la coutume, c\u2019est-\u00e0-dire la foi humaine, ne peut \u00eatre qu\u2019une perversion de l\u2019authentique conversion et il ne saurait y avoir entre les deux une quelconque relation de  cause \u00e0 effet (p. 121). Personne, sauf Dieu, ne peut, selon Pascal, d\u00e9clencher un mouvement  actif vers Dieu (p. 123). Les signes de l\u2019Ecriture sont comme des cartes \u00e0 jouer, dont les deux c\u00f4t\u00e9s sont lisibles pour l\u2019\u00e9lu, mais dont un seul, le c\u00f4t\u00e9 mat\u00e9riel, est d\u00e9chiffrable pour l\u2019incroyant (p. 126).   <\/p>\n<p> L\u2019A. conclut (p. 211) qu\u2019il n\u2019importe point que ce soit Dieu qui dicte la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019homme, ou que l\u2019homme se la dicte \u00e0 lui-m\u00eame, ou m\u00eame que l\u2019homme la dicte \u00e0 Dieu. Voil\u00e0 la th\u00e8se qui explique le titre de l\u2019ouvrage : l\u2019auteur des <em>Pens\u00e9es<\/em> ne peut \u00eatre, si l\u2019on raisonne \u00e0 partir des <em>Ecrits sur la Gr\u00e2ce<\/em>, que Dieu en Pascal. Voil\u00e0 aussi le seul sens unificateur (et catastrophique pour la doctrine de l\u2019\u00e9lection par la gr\u00e2ce) auquel peut aboutir un lecteur herm\u00e9neute des <em>Pens\u00e9es<\/em>. Il ne lui reste que l\u2019autre terme de l\u2019alternative, \u00e0 savoir une lecture d\u00e9constructrice de ce texte. De plus, selon la lecture herm\u00e9neutique des <em>Pens\u00e9es<\/em> (p. 239), cet ouvrage ne peut \u00eatre une apologie qu\u2019en ce sens qu\u2019il vise, dans l\u2019id\u00e9al, \u00e0 inciter les ennemis de la v\u00e9rit\u00e9 chr\u00e9tienne non \u00e0 se convertir, mais \u00e0 se comporter ext\u00e9rieurement comme de vrais chr\u00e9tiens. Comme personne n\u2019est jamais assur\u00e9 de son salut, il est impossible (p. 240) de distinguer entre une telle simulation de la foi et une foi authentique (d\u2019o\u00f9 le sous-titre de l\u2019ouvrage). Puisque la croyance authentique se d\u00e9finit par un code donn\u00e9 d\u2019avance (pri\u00e8res, messes, etc.), elle peut  \u00eatre parfaitement simul\u00e9e. On ne peut donc pas distinguer entre simulation (lettre morte) et authenticit\u00e9 (esprit vivifiant). L\u2019esprit vivifiant ne se manifeste que comme la r\u00e9p\u00e9tition des  signifiants dans l\u2019expulsion de l\u2019homme p\u00e9cheur par une gr\u00e2ce qui le r\u00e9duit \u00e0 l\u2019\u00e9tat de machine \u00e0 prier. Chose curieuse, les deux ouvrages d\u2019H\u00e9l\u00e8ne Bouchilloux et de Michael Cuntz partent du m\u00eame postulat, \u00e0 savoir le jans\u00e9nisme rigide et intransigeant de Pascal, pour aboutir \u00e0 deux conclusions diam\u00e9tralement oppos\u00e9es : si le premier affirme que l\u2019apologie de Pascal doit servir \u00e0 distinguer les \u00e9lus et les r\u00e9prouv\u00e9s, le second d\u00e9clare, en revanche, qu\u2019elle  doit servir plut\u00f4t \u00e0 an\u00e9antir cette distinction.   <\/p>\n<p> Contre tout cela, il suffit de se reporter aux nombreux textes des <em>Pens\u00e9es<\/em> o\u00f9 il est question de la part de bien et de grandeur qui subsiste en l\u2019homme post-lapsaire. Il ne faut pas n\u00e9gliger la seconde r\u00e8gle de la morale chr\u00e9tienne, qui commande \u00e0 l\u2019homme d\u2019aimer son prochain, non  comme Dieu, c\u2019est-\u00e0-dire pardessus toutes choses, mais comme lui-m\u00eame. L\u2019homme doit  s\u2019aimer lui-m\u00eame et aimer ses semblables dans la mesure o\u00f9 tous ont une capacit\u00e9 naturelle \u00ab de conna\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9 et d\u2019\u00eatre heureux \u00bb (L119-S151). Gr\u00e2ce \u00e0 cette capacit\u00e9, l\u2019homme peut parvenir \u00e0 une foi humaine, image et non perversion de la divine, et parcourir une partie finie du chemin infini qui m\u00e8ne \u00e0 Dieu. Il lui reste assez de capacit\u00e9 pour comprendre que les figures de la Bible renvoient \u00e0 la charit\u00e9, donc au Souverain Bien.  <\/p>\n<p> L\u2019erreur commune aux deux ouvrages ici recens\u00e9s consiste \u00e0 interpr\u00e9ter les <em>Pens\u00e9es<\/em> en se fondant exclusivement sur une lecture simpliste des <em>Ecrits sur la Gr\u00e2ce<\/em>, \u0153uvre de n\u00e9ophyte elle-m\u00eame r\u00e9ductrice. <\/p>\n<p>(Cette recension a d\u00e9j\u00e0 paru dans les <em>Romanische Forschungen<\/em>, vol. 119, cah. 2, 2007, p. 218-223) <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Certains fragments des Pens\u00e9es rendent compte de fa\u00e7on tr\u00e8s claire de la conception pascalienne de la conversion. Cette conception se fonde sur les trois ordres de l\u2019anthropologie de Pascal, \u00e0 savoir le c\u0153ur, l\u2019esprit, et le corps. 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