{"id":1099,"date":"2011-01-06T15:57:44","date_gmt":"2011-01-06T14:57:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.melancholia.fr\/import\/index.php\/2011\/01\/06\/sylvio-hermann-de-franceschi-entre\/"},"modified":"2011-01-06T15:57:44","modified_gmt":"2011-01-06T14:57:44","slug":"sylvio-hermann-de-franceschi-entre","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/2011\/01\/06\/sylvio-hermann-de-franceschi-entre\/","title":{"rendered":"Sylvio Hermann De Franceschi, Entre saint Augustin et saint Thomas. Les jans\u00e9nistes et le refuge thomiste (1653-1663) : \u00e0 propos des 1e, 2e et 18e Provinciales"},"content":{"rendered":"<p>Pascal est redevenu enfin l\u2019auteur des <em>Provinciales. <\/em>Non que la paternit\u00e9 lui en ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9ni\u00e9e \u2014 encore qu\u2019on ait tent\u00e9 de minimiser sa part au sein d\u2019une collaboration port-royaliste \u2014, mais parce qu\u2019au moins depuis le romantisme il \u00e9tait avant tout l\u2019homme des <em>Pens\u00e9es.<\/em> Il a fallu attendre pratiquement les ann\u00e9es 1980 pour voir, hors production pamphl\u00e9taire, des livres consacr\u00e9s aux Petites Lettres, et cette red\u00e9couverte a culmin\u00e9 lors du colloque international \u201c La campagne des <em>Provinciales<\/em> \u201d tenu en septembre 2007 pour comm\u00e9morer leur trois cent cinquanti\u00e8me anniversaire. Les \u00e9tudes r\u00e9centes ont cependant port\u00e9 surtout sur les aspects linguistiques, rh\u00e9toriques, litt\u00e9raires de l\u2019\u0153uvre et, au plan doctrinal, sur l\u2019\u00e9thique pascalienne dans son opposition au probabilisme j\u00e9suite \u2014 beaucoup moins sur la conception de la gr\u00e2ce, pourtant s\u00e9minale dans la pol\u00e9mique des <em>Provinciales <\/em>et cardinale dans toute la controverse autour du jans\u00e9nisme. Sylvio De Franceschi, jeune chercheur aux r\u00e9f\u00e9rences d\u00e9j\u00e0 brillantes, a relev\u00e9 ce dernier d\u00e9fi. Qu\u2019il soit d\u00e8s le principe f\u00e9licit\u00e9 d\u2019une audace devenue n\u00e9cessaire. <\/p>\n<p>L\u2019objet de son enqu\u00eate est au d\u00e9part fort circonscrit. L\u2019on sait que Montalte dans les deux premi\u00e8res lettres se moque des dominicains, qui donnent aux justes un \u201c pouvoir prochain \u201d d\u2019accomplir les commandements divins \u201c par lequel pourtant ils n\u2019agissent en effet jamais \u201d et une \u201c gr\u00e2ce suffisante \u201d qui ne suffit pas pour les leur faire observer. Or voici que dans la 18e lettre, Montalte se d\u00e9clare \u201c parfaitement d\u2019accord \u201d avec ces m\u00eames dominicains pr\u00e9c\u00e9demment fustig\u00e9s. Y a-t-il contradiction entre les premi\u00e8res et la derni\u00e8re <em>Provinciale <\/em>? La question, au vrai, est d\u2019envergure, non seulement parce qu\u2019elle constitue un th\u00e8me r\u00e9current de d\u00e9bat au sein de la critique des XIXe et XXe si\u00e8cles, mais parce qu\u2019\u00e0 travers la position de Pascal \u00e0 l\u2019\u00e9gard des dominicains se joue l\u2019appr\u00e9ciation du rapport entre ce qu\u2019on appelle ici par commodit\u00e9 le \u201c jans\u00e9nisme \u201d et le thomisme, dont les fr\u00e8res pr\u00eacheurs sont les repr\u00e9sentants patent\u00e9s. L\u2019\u00e9tude de Sylvio De Franceschi va suivre ainsi un axe double, historique et doctrinal, qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 d\u00e9border largement le cadre de son trop modeste sous-titre. <\/p>\n<p>Sur le plan historique, les assertions pascaliennes en effet ne sont pas simplement analys\u00e9es au prisme de la critique moderne mais replac\u00e9es dans la longue dur\u00e9e des prises de position jans\u00e9nistes relatives aux th\u00e8ses thomistes depuis l\u2019<em>Augustinus <\/em>jusqu\u2019au XVIIIe si\u00e8cle inclus. Il en ressort que les<em> Provinciales <\/em>s\u2019inscrivent dans une ligne argumentative continue, illustr\u00e9e notamment par un Saint-Amour qui, deux ans avant la bulle <em>Cum occasione<\/em>,<em> <\/em>affirme d\u00e9j\u00e0 que les augustiniens ne combattent pas la gr\u00e2ce suffisante des thomistes, mais uniquement l\u2019\u00e9quivoque d\u2019un adjectif \u201c captieux dont saint Augustin et saint Thomas ne se sont pas servis \u201d. Par l\u00e0 est battue en br\u00e8che l\u2019id\u00e9e, trop longuement entretenue, d\u2019un revirement de Pascal entre les premi\u00e8res et la derni\u00e8re <em>Provinciale <\/em>: il est clair d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre que sa contestation ne porte pas sur les notions m\u00eames de pouvoir prochain et de gr\u00e2ce suffisante, mais sur le pi\u00e8ge repr\u00e9sent\u00e9 par des termes (<em>prochain<\/em>,<em> suffisant<\/em>) qui n\u2019ont pas le m\u00eame sens dans le lexique technique de la th\u00e9ologie thomiste, o\u00f9 ils sont parfaitement recevables \u2014 Montalte ne dit-il pas d\u2019ailleurs : \u201c Je ne dispute jamais du nom, pourvu qu\u2019on m\u2019avertisse du sens qu\u2019on lui donne \u201d ? \u2014, et dans leur usage courant.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de l\u2019interpr\u00e9tation des <em>Provinciales <\/em>sur la gr\u00e2ce, que les analyses de Sylvio De Franceschi ach\u00e8vent d\u2019arracher \u00e0 une orni\u00e8re pluris\u00e9culaire, son ouvrage poss\u00e8de une port\u00e9e conceptuelle consid\u00e9rable en ce qu\u2019il nous installe au c\u0153ur de la question fondamentale de l\u2019orthodoxie ou de l\u2019h\u00e9t\u00e9rodoxie du pr\u00e9tendu jans\u00e9nisme. D\u00e8s lors en effet que ses th\u00e8ses sur la gr\u00e2ce apparaissent conciliables avec le thomisme, la cause est entendue \u2014 sinon sur le plan institutionnel, du moins sur celui de la conscience. Pouvoir s\u2019arrimer au thomisme, c\u2019est s\u2019assurer un brevet d\u2019orthodoxie, cette doctrine, \u00e0 la diff\u00e9rence de l\u2019augustinisme (interpr\u00e9table \u00e0 divers sens comme l\u2019avait montr\u00e9 la R\u00e9forme) et du molinisme (non condamn\u00e9, mais malmen\u00e9 du moins au cours des Congr\u00e9gations <em>de auxiliis<\/em> et r\u00e9put\u00e9 cousin du p\u00e9lagianisme), \u00e9tant seule au-dessus de tout soup\u00e7on. D\u2019o\u00f9 les efforts permanents, dont ce livre retrace l\u2019impressionnante constance, des j\u00e9suites et des jans\u00e9nistes pour arracher aux d\u00e9pens de l\u2019autre camp l\u2019alliance des dominicains. On est certes en pr\u00e9sence d\u2019une strat\u00e9gie, mais qui n\u2019emporte pas n\u00e9cessairement exclusion de sinc\u00e9rit\u00e9 : Sylvio De Franceschi en arrive m\u00eame \u00e0 parler, \u00e0 propos des jans\u00e9nistes, d\u2019\u201c intimes convictions thomistes \u201d. L\u2019accord est patent entre les thomistes et eux sur les points fondamentaux de la pr\u00e9destination gratuite et de la gr\u00e2ce efficace. Quant au pouvoir prochain et \u00e0 la gr\u00e2ce suffisante, l\u2019explicitation des termes fait appara\u00eetre la concordance des deux partis sur la puissance qu\u2019ont les justes d\u2019observer les commandements lors m\u00eame qu\u2019ils ne les observent pas et de ne les pas observer lors m\u00eame qu\u2019ils les observent, ce qui pr\u00e9serve la libert\u00e9. L\u2019auteur ne tranche pas, mais son livre fait na\u00eetre dans l\u2019esprit du lecteur la question sans doute na\u00efve : que demander de plus ? Si l\u2019orthodoxie sur le sujet de la gr\u00e2ce loge dans l\u2019affirmation simultan\u00e9e de la toute-puissance divine et de la libert\u00e9 humaine, jans\u00e9nistes et thomistes se sauvent de conserve. Mais pourquoi, si telle est leur proximit\u00e9, Arnauld n\u2019a-t-il pas accept\u00e9 un pur et simple ralliement au thomisme ? Ses textes, et bien d\u2019autres, ont nettement pos\u00e9 que le jans\u00e9nisme (comme il n\u2019e\u00fbt jamais dit) \u00e9tait compatible avec le thomisme sur tous les points de foi engag\u00e9s dans l\u2019interpr\u00e9tation des cinq Propositions, mais il n\u2019a pas entendu pour autant que le premier f\u00fbt soluble dans le second : quelle e\u00fbt \u00e9t\u00e9, \u00e0 ses yeux, cette \u00c9glise dans laquelle il ne f\u00fbt plus possible de tenir sur la gr\u00e2ce le discours du Docteur de la gr\u00e2ce ? La scolastique permet de s\u2019expliquer dans une langue commune, mais oblige-t-elle de renoncer \u00e0 sa langue, surtout si elle est celle des P\u00e8res ? Les j\u00e9suites ont tout fait de leur c\u00f4t\u00e9 pour emp\u00eacher l\u2019alliance entre leurs adversaires, et les dominicains, par conviction pour certains (il est des thomistes molinisants), par peur aussi de se compromettre et ressentiment de l\u2019ironie des <em>Provinciales<\/em>, n\u2019ont pas franchi le pas. \u00c0 partir de l\u00e0, un boulevard s\u2019ouvrait aux molinistes : m\u00eame si les doctrines de saint Augustin et de saint Thomas sur la gr\u00e2ce ont toujours \u00e9t\u00e9 officiellement reconnues par le magist\u00e8re, le molinisme, aussi peu fr\u00e9quent\u00e9 dans les subtilit\u00e9s de sa science moyenne que spontan\u00e9ment adopt\u00e9 par la masse de ceux qui ignorent jusqu\u2019\u00e0 son nom, l\u2019a de fait emport\u00e9, comme plus accord\u00e9 \u00e0 la conception moderne d\u2019un homme r\u00e9solument autonome par rapport \u00e0 son cr\u00e9ateur et capable de rendre \u00e0 son gr\u00e9 efficace ou inefficace une gr\u00e2ce octroy\u00e9e \u00e0 tous.<br \/>\nCette derni\u00e8re sp\u00e9culation est permise sans doute \u00e0 la libert\u00e9 d\u2019un pr\u00e9facier, mais ce qu\u2019elle a de solide en ses fondements revient enti\u00e8rement \u00e0 l\u2019auteur. Sylvio De Franceschi joint \u00e0 la comp\u00e9tence du chartiste, qui lui permet d\u2019\u00e9voluer \u00e0 l\u2019aise dans une litt\u00e9rature massivement latine, l\u2019\u00e9rudition de l\u2019historien qui reconstitue \u00e9tape apr\u00e8s \u00e9tape l\u2019entrelacement des d\u00e9marches partisanes et, tout en scrutant les textes canoniques ailleurs plus souvent \u00e9voqu\u00e9s que lus (\u00e0 commencer par l\u2019<em>Augustinus<\/em>), en exhume quantit\u00e9 d\u2019autres oubli\u00e9s que leur obscurit\u00e9 ne rend pas moins \u00e9clairants. La mise en perspective chronologique, d\u2019une ampleur et d\u2019une pr\u00e9cision in\u00e9gal\u00e9es, qu\u2019il op\u00e8re de l\u2019enjeu thomiste et qui r\u00e9v\u00e8le du c\u00f4t\u00e9 des \u201c Amis de saint Augustin \u201d une pers\u00e9v\u00e9rance significative, ne le rend nullement insensible aux inflexions du d\u00e9bat, qu\u2019elles soient ponctuelles comme l\u2019ironie des premi\u00e8res <em>Provinciales<\/em> ou durables comme le glissement qui fait passer autour d\u2019elles le P. Nicola\u00ef du statut de \u201c nouveau thomiste \u201d \u00e0 celui de moliniste travesti et en sens inverse les \u201c nouveaux thomistes \u201d \u00e0 la dignit\u00e9 de v\u00e9n\u00e9rables disciples du Docteur Ang\u00e9lique. C\u2019est le talent particulier de notre enqu\u00eateur que de faire saisir les cons\u00e9quences d\u2019un mot, d\u2019une simple particule dans un \u00e9nonc\u00e9 th\u00e9ologique, de pointer dans les tractations feutr\u00e9es et les pol\u00e9miques ouvertes ce qu\u2019elles rec\u00e8lent de sous-entendus, de concessions tactiques ou d\u2019\u00e9chappatoires. Avec lui se d\u00e9m\u00eale l\u2019\u00e9cheveau qu\u2019on aurait cru inextricable des discussions scolastiques, se d\u00e9voile le sens de man\u0153uvres compliqu\u00e9es o\u00f9 les ambigu\u00eft\u00e9s naissent \u00e0 chaque pas, et le plaisir est double de p\u00e9n\u00e9trer les arcanes de la gr\u00e2ce comme le secret des conciliabules : n\u2019est-ce pas celui-l\u00e0 m\u00eame que donnent les<em> Provinciales<\/em>, qui s\u2019offrent <em>etiam cum grano salis<\/em> \u00e0 rendre le lecteur en m\u00eame temps que leur protagoniste \u201c grand th\u00e9ologien en peu de temps \u201d et politique d\u00e9niais\u00e9 ? S\u2019y ajoute la certitude que notre guide n\u2019est pas juge et partie. Jamais il ne s\u2019\u00e9carte d\u2019une neutralit\u00e9 qui, m\u00eame aujourd\u2019hui, n\u2019est point garantie dans l\u2019examen d\u2019un objet pourtant d\u00e9clar\u00e9 obsol\u00e8te, si bien qu\u2019il nous convainc \u00e0 la fois que la question de la gr\u00e2ce n\u2019est pas si inactuelle qu\u2019on pourrait le penser et qu\u2019il est possible d\u2019en traiter sans \u00e9pouser les vues d\u2019un camp contre un autre. Enfin, aussi durable que la d\u00e9lectation victorieuse de l\u2019aridit\u00e9 suppos\u00e9e de sa mati\u00e8re, l\u2019assurance procur\u00e9e par la lecture de Sylvio De Franceschi que le XVIIe si\u00e8cle, s\u2019il est assur\u00e9ment \u201c le si\u00e8cle de saint Augustin \u201d, n\u2019est pas moins celui de saint Thomas : c\u2019est de quoi nous n\u2019avons pas trop d\u2019un demi-si\u00e8cle pour tirer les cons\u00e9quences, et lui rendre gr\u00e2ce.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pascal est redevenu enfin l\u2019auteur des Provinciales. 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