{"id":45,"date":"2014-12-22T21:22:19","date_gmt":"2014-12-22T20:22:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/2014\/12\/22\/qu-est-ce-que-port-royal\/"},"modified":"2025-02-19T12:42:59","modified_gmt":"2025-02-19T11:42:59","slug":"qu-est-ce-que-port-royal","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/qu-est-ce-que-port-royal\/","title":{"rendered":"Qu&rsquo;est-ce que Port-Royal? (par Philippe Sellier)"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019ann\u00e9e 2009 a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par deux centenaires, l\u2019un printanier, l\u2019autre hivernal: la r\u00e9forme de l\u2019illustre abbaye de Port-Royal des Champs en 1609 par une abbesse de dix-sept ans, Ang\u00e9lique Arnauld; la dispersion des derni\u00e8res religieuses sur l\u2019ordre de Louis XIV en 1709. Ces deux centenaires ont \u00e9t\u00e9 class\u00e9s C\u00e9l\u00e9brations nationales.<\/p>\n<p>Mais de qui exactement parle-t-on, quand on prononce ce nom de Port-Royal? Comment expliquer qu\u2019ait pu para\u00eetre en 2004 aux \u00e9ditions Champion un monumental <em>Dictionnaire de Port-Royal<\/em>, qui ne compte pas moins de 2.300 articles? D\u00e9j\u00e0, de 1840 \u00e0 1867 avait \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9 l\u2019imposant <em>Port-Royal<\/em> de Sainte-Beuve, le chef-d\u2019\u0153uvre de la critique litt\u00e9raire et religieuse en France, sans cesse r\u00e9\u00e9dit\u00e9, et jusque dans la Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade ( en 3 volumes), puis tout r\u00e9cemment dans la collection \u201cBouquins\u201d (2 volumes).<br \/>\nPour saisir l\u2019ampleur du ph\u00e9nom\u00e8ne, il est utile de recourir \u00e0 une image g\u00e9om\u00e9trique, celle d\u2019un cercle central, entour\u00e9 de quatre autres cercles concentriques.<\/p>\n<h2>Au c\u0153ur de tout, les moniales<\/h2>\n<p>Au centre se situent les moniales. Port-Royal est un monast\u00e8re de cisterciennes, fond\u00e9 en 1204, effac\u00e9 pendant ses quatre premiers si\u00e8cles et constitu\u00e9 en 1609 d\u2019une douzaine seulement de religieuses. Ramen\u00e9e \u00e0 la puret\u00e9 de la R\u00e8gle de saint Beno\u00eet dans l\u2019esprit de saint Bernard, la communaut\u00e9 voit bient\u00f4t affluer les vocations. Celles-ci deviennent si nombreuses qu\u2019en 1625 la m\u00e8re Ang\u00e9lique d\u00e9cide de quitter les lieux alors insalubres de Port-Royal des Champs, dans la vall\u00e9e de Chevreuse, \u00e0 25 km au sud-ouest de Paris, et cr\u00e9e un monast\u00e8re \u00e0 Paris, au Faubourg Saint-Jacques, \u00e0 l\u2019une des extr\u00e9mit\u00e9s de l\u2019actuel boulevard de Port-Royal. Provisoirement abandonn\u00e9e la maison des Champs accueille en 1638 des hommes \u00e9pris de retraite, les fameux Solitaires. Ceux-ci drainent les zones mar\u00e9cageuses et assainissent les entours des b\u00e2timents. De sorte qu\u2019en 1648 une partie des moniales parisiennes, qui ont d\u00e9pas\u00e9 la centaine, se r\u00e9installe aux Champs. De 1648 \u00e0 1665, Port-Royal est une abbaye unique, gouvern\u00e9e par une seule abbesse, mais comprenant deux maisons : Port-Royal de Paris, dont les b\u00e2timents et le clo\u00eetre subsistent encore aujourd\u2019hui, et Port-Royal des Champs, ras\u00e9 en 1710-1711 sur ordre du roi. C\u2019est l\u2019\u00e9poque o\u00f9 la communaut\u00e9 se trouva prise dans la violente controverse qui opposait un ordre nouveau, les j\u00e9suites, aux d\u00e9fenseurs de la th\u00e9ologie de saint Augustin sur la gr\u00e2ce divine. La pens\u00e9e d\u2019Augustin avait joui d\u2019une autorit\u00e9 plus que mill\u00e9naire dans l\u2019\u00c9glise catholique; mais avec la mont\u00e9e des id\u00e9aux de la Renaissance et un sens plus vif des pouvoirs de l\u2019homme, elle avait commenc\u00e9 \u00e0 para\u00eetre \u00e0 nombre de catholiques laisser trop peu de place au libre arbitre humain en face de la toute-puissance de Dieu. Pleinement confiantes dans cette tradition augustinienne, dans les th\u00e9ologiens qui les conseillaient et \u2013 pour les plus savantes \u2013 dans Augustin lui-m\u00eame, les religieuses avaient presque toutes refus\u00e9 de signer un Formulaire impos\u00e9 par l\u2019Assembl\u00e9e du clerg\u00e9 de France, qui reprenait des condamnations romaines de 1653 et 1656. C\u2019est la c\u00e9l\u00e8bre affaire des Cinq Propositions : Rome avait condamn\u00e9 cinq affirmations pr\u00e9sent\u00e9es comme conformes \u00e0 la pens\u00e9e d\u2019un grand livre de l\u2019\u00e9v\u00eaque d\u2019Ypres, Corneille Jansen (en latin Jansenius). L\u2019ouvrage, paru en 1640 et intitul\u00e9 Augustin (<em>Augustinus<\/em>), se voulait l\u2019\u0153uvre d\u2019un simple historien des id\u00e9es. En clouant au pilori ces cinq propositions, ne condamnait-on pas toute une part de la pens\u00e9e augustinienne elle-m\u00eame? C\u2019est ce dont furent, ou restent, convaincus nombre de penseurs chr\u00e9tiens. Devant ce refus de signer le Formulaire, les autorit\u00e9s politiques et religieuses firent arr\u00eater en 1664 seize moniales et les emprisonn\u00e8rent dans divers couvents. Pr\u00e8s d\u2019un an s\u2019\u00e9coula, sans qu\u2019on r\u00e9ussisse \u00e0 faire plier la plupart d\u2019entre elles. Les 96 qui refusaient de signer furent alors regroup\u00e9es aux Champs, tandis que la douzaine de \u00ab signeuses \u00bb se vit attribuer la maison de Paris. D\u00e8s lors l\u2019esprit de Port-Royal ne surv\u00e9cut qu\u2019au monast\u00e8re des Champs, qui connut un ultime \u00e9clat entre 1668 et 1679, pendant cette accalmie qu\u2019on a appel\u00e9e \u00ab la Paix de l\u2019\u00c9glise \u00bb. Mais en 1679 Louis XIV interdit tout recrutement de novices, vouant ainsi la communaut\u00e9 \u00e0 une extinction progressive. Trouvant que les derni\u00e8res religieuses ne mouraient pas assez vite, le monarque ordonna leur dispersion en 1709.<\/p>\n<p>La maison de Paris mena une existence terne jusqu\u2019en 1792, moment o\u00f9 la R\u00e9volution supprima les v\u0153ux de religion et s\u2019empara des b\u00e2timents, transform\u00e9s en prison, puis en maternit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce rapide survol historique s\u2019imposait pour bien marquer que l\u2019\u00e2me du mouvement, ce fut la communaut\u00e9 des religieuses, vou\u00e9e \u00e0 la pri\u00e8re. Le tintamarre des controverses th\u00e9ologiques et l\u2019\u00e9tonnant \u00e9panouissement litt\u00e9raire dont elle fut le centre, ont fallacieusement \u00e9clips\u00e9 ce primat de la vie monastique. Sainte-Beuve, avec sa perspicacit\u00e9 coutumi\u00e8re, l\u2019a bien per\u00e7u : m\u00eame au moment o\u00f9 les d\u00e9bats sur la gr\u00e2ce agitaient le plus bruyamment Paris, \u00ab il y eut, presque sans interruption, le clo\u00eetre, le sanctuaire, la cellule et le guichet des aum\u00f4nes, la pratique chr\u00e9tienne des moeurs et l\u2019int\u00e9rieur inviolable de certaines \u00e2mes, le cabinet d\u2019\u00e9tude pauvre et silencieux, le d\u00e9sert et la Grotte des conf\u00e9rences pr\u00e8s de la Source de la m\u00e8re Ang\u00e9lique. \u00bb<\/p>\n<p>Port-Royal appara\u00eet ainsi sous son vrai jour : un d\u00e9ploiement culturel de la pri\u00e8re.<\/p>\n<h2>Le premier cercle<\/h2>\n<p>Autour de ce centre gravite un premier ensemble de personnalit\u00e9s: les chapelains, confesseurs et directeurs des religieuses, ainsi que les ma\u00eetres des \u00ab Petites \u00c9coles \u00bb. La maison des Champs a en effet accueilli entre 1638 et 1661, o\u00f9 fut interdite toute nouvelle inscription, environ 120 jeunes gar\u00e7ons, qui y re\u00e7urent une formation exceptionnelle. Il suffit de penser \u00e0 \u2026 Racine ou au grand historien Le Nain de Tillemont. La maison de Paris \u00e9duquait un nombre plus restreint de filles.<\/p>\n<p>Le plus illustre des directeurs fut l\u2019abb\u00e9 de Saint-Cyran (1581-1643), l\u2019un des hommes les plus savants du royaume et l\u2019un des ma\u00eetres spirituels marquants du XVIIe si\u00e8cle. Longtemps vilipend\u00e9 dans les usuels catholiques, tra\u00een\u00e9 dans la boue par l\u2019abb\u00e9 Bremond, comme ami de Jans\u00e9nius et d\u00e9fenseur de saint Augustin, il a enfin retrouv\u00e9 sa vraie stature gr\u00e2ce aux \u00e9tudes de l\u2019historien Jean Orcibal, qui a r\u00e9sum\u00e9 ses travaux dans un petit volume de la collection \u201cMa\u00eetres spirituels\u201d (Seuil, 1961). Auteur de 664 lettres conserv\u00e9es \u2013 l\u2019un des massifs \u00e9pistolaires du Grand Si\u00e8cle \u2013 Saint-Cyran y appara\u00eet en particulier comme l\u2019orchestrateur du th\u00e8me de la \u00ab vocation \u00bb, appel\u00e9 \u00e0 l\u2019avenir que l\u2019on sait ; saint Fran\u00e7ois de Sales avait h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 le promouvoir, par crainte de favoriser \u2013 en insistant sur l\u2019inspiration directe de Dieu \u2013 l\u2019h\u00e9r\u00e9sie protestante. En se dressant pour d\u00e9fendre les droits de la conscience, les moniales se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es d\u2019authentiques disciples de Saint-Cyran. Une des abbesses, Agn\u00e8s Arnauld, s\u0153ur d\u2019Ang\u00e9lique, \u00e9crit ainsi, en novembre 1664, \u00e0 une de ses s\u0153urs qui h\u00e9sitait sur la signature du Formulaire : \u00ab Je n\u2019ai pas cru qu\u2019il fall\u00fbt r\u00e9gler sa conscience sur celle des autres, ni rien faire par imitation ; que c\u2019\u00e9tait \u00e0 Dieu \u00e0 donner la force dont on avait besoin, et que ce serait s\u2019appuyer sur un bras de chair que de la prendre en une cr\u00e9ature. \u00bb<\/p>\n<p>Bornons-nous \u00e0 \u00e9voquer un autre de ces directeurs, Louis-Isaac Le Maistre de Sacy (1613-1684). Po\u00e8te admir\u00e9 de Racine, directeur spirituel de Pascal, Sacy a \u00e9t\u00e9 le ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre et le principal artisan de la plus prestigieuse traduction de la Bible en langue fran\u00e7aise, promise \u00e0 une carri\u00e8re de deux si\u00e8cles, encore mati\u00e8re de r\u00eaves pour un Victor Hugo et un Arthur Rimbaud, et r\u00e9\u00e9dit\u00e9e avec succ\u00e8s en 1990 dans la collection de grande diffusion \u201cBouquins\u201d.<\/p>\n<p>Parmi les ma\u00eetres des Petites \u00c9coles des Champs, citons seulement Pierre Nicole (1625-1695), co-auteur avec Antoine Arnauld de la fameuse <em>Logique de Port-Royal<\/em> (1662, et aujourd\u2019hui en livre de Poche). \u00c0 partir de 1671, ce th\u00e9ologien tr\u00e8s \u00ab litt\u00e9raire \u00bb commence \u00e0 publier des <em>Essais de morale<\/em>, longtemps tr\u00e8s lus, admir\u00e9s de Mme de S\u00e9vign\u00e9 et de Lamennais, r\u00e9\u00e9dit\u00e9s encore r\u00e9cemment (P.U.F., 1999) : ces analyses subtiles font de lui l\u2019un des moralistes marquants du si\u00e8cle de Louis XIV.<\/p>\n<h2>Les Solitaires<\/h2>\n<p>Le prestige du Port-Royal de la m\u00e8re Ang\u00e9lique, surnomm\u00e9e la sainte Th\u00e9r\u00e8se de C\u00eeteaux \u00e0 cause des divers monast\u00e8res dont elle a guid\u00e9 le retour aux sources, mais aussi des relations de parent\u00e9 ont attir\u00e9 autour des deux maisons, mais surtout de celle des Champs, des hommes \u00e9pris de retraite et de vie chr\u00e9tienne ardente. Ce sont les c\u00e9l\u00e8bres Solitaires de Port-Royal. Entre 1638 et 1679, o\u00f9 ils se voient chass\u00e9s par le pouvoir royal, on en conna\u00eet 85.<\/p>\n<p>Leur mode de vie, extr\u00eamement original, s\u2019inspire jusqu\u2019\u00e0 un certain point du mod\u00e8le des chartreux : ils vivent en ermites ou en tr\u00e8s petits groupes, et se r\u00e9unissent pour participer aux principaux offices liturgiques dans l\u2019\u00e9glise du monast\u00e8re. Mais ils ne prononcent aucun v\u0153u. Ils vivent l\u00e0 simplement parce que l\u2019Esprit de Dieu les y pousse. La plupart sont des la\u00efcs. Issus de milieux assez divers, ils poss\u00e8dent pour beaucoup une formation intellectuelle, ce qui fait d\u2019eux une surprenante ruche d\u2019intelligences, pratiquant les langues (h\u00e9breu, grec, espagnol, italien) et multipliant des traductions qui ont irrigu\u00e9 longtemps le catholicisme de langue fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Ne retenons ici que six d\u2019entre eux. Tout d\u2019abord un avocat r\u00e9put\u00e9, Antoine Le Maistre (1608-1658), qui se \u00ab convertit \u00bb en 1637 \u00e0 une existence pleinement \u00e9vang\u00e9lique, abandonne le barreau (\u00e0 la fureur de Richelieu) et cr\u00e9e la formule qui sera celle des Solitaires. Traducteur de saint Bernard et de saint Jean Chrysostome, il commence \u00e0 traduire aussi le Nouveau Testament, mais sa mort pr\u00e9matur\u00e9e explique que la poursuite de l\u2019entreprise soit pass\u00e9e aux mains de son fr\u00e8re, Le Maistre de Sacy.<\/p>\n<p>Ensuite un personnage pittoresque, le m\u00e9decin Jean Hamon (1618-1687), auteur de nombreux \u00e9crits de spiritualit\u00e9: <em>De la pri\u00e8re continuelle<\/em>, <em>De la solitude<\/em>\u2026 Par son c\u00f4t\u00e9 franciscain il a s\u00e9duit Sainte-Beuve. Il rendait visite \u00e0 ses malades des environs mont\u00e9 sur un \u00e2ne, sur le dos duquel il avait install\u00e9 un petit lutrin, pour ne pas interrompre ses lectures m\u00e9ditatives.<\/p>\n<p>Puis un trio de remarquables m\u00e9morialistes : Claude Lancelot (1616-1695) qui, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019ouvrages p\u00e9dagogiques longtemps r\u00e9put\u00e9s, a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 dans ses <em>M\u00e9moires<\/em> son ma\u00eetre, l\u2019abb\u00e9 de Saint-Cyran ; Pierre Thomas du Foss\u00e9 (1634-1698), initiateur de ce que nous appelons aujourd\u2019hui la litt\u00e9rature au magn\u00e9tophone : il a transcrit ses interviews d\u2019un vieux soldat devenu Solitaire, dans ses <em>M\u00e9moires de M. de Pontis<\/em> (1676 et 1678 ; il en existe une riche \u00e9dition critique, parue en 2001 chez Champion), avant de composer \u00e0 la fin de sa vie ses propres <em>M\u00e9moires<\/em> (publi\u00e9s seulement en 1739); enfin Nicolas Fontaine (1625-1709), auteur de ce qui constitue la meilleure voie d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 du groupe, ses <em>M\u00e9moires ou histoire des Solitaires de Port-Royal<\/em>, \u00e9dit\u00e9s magistralement en 2001 chez Champion par Pascale Thouvenin, qui a retrouv\u00e9 en 1992 l\u2019original autographe \u00e0 la biblioth\u00e8que de l\u2019Institut de France. C\u2019est Fontaine qui nous a conserv\u00e9 l\u2019\u00e9blouissant <em>Entretien de M. Pascal avec M. de Sacy sur \u00c9pict\u00e8te et Montaigne<\/em>.<\/p>\n<p>Terminons avec le plus connu, Robert Arnauld d\u2019Andilly (1589-1674), le Patriarche de la vall\u00e9e de Chevreuse, dont Philippe de Champaigne a peint un magnifique portrait (Mus\u00e9e du Louvre). Membre de la haute administration royale, ami intime de Saint-Cyran, d\u2019Andilly s\u2019est fait conna\u00eetre comme po\u00e8te, avant de devenir Solitaire en 1645. Une fois retir\u00e9 aux Champs, il s\u2019adonne \u00e0 la culture des arbres fruitiers, mais surtout multiplie les belles traductions, parmi lesquelles celles des <em>Confessions<\/em> de saint Augustin (1649, et actuellement chez Gallimard, \u201cFolio\u201d), saint Jean Climaque, sainte Th\u00e9r\u00e8se\u2026 C\u2019est lui qui fait d\u00e9couvrir les P\u00e8res du d\u00e9sert au grand public fran\u00e7ais avec ses <em>Vies des saints P\u00e8res du d\u00e9sert<\/em> (1647-1653), qui ont compt\u00e9 parmi leurs premiers lecteurs Mme de S\u00e9vign\u00e9 et La Fontaine. Longtemps habitu\u00e9 de l\u2019H\u00f4tel de Rambouillet, ami de Mme de S\u00e9vign\u00e9 et de Mme du Plessis-Gu\u00e9n\u00e9gaud, d\u2019Andilly illustre les interf\u00e9rences entre Port-Royal et l\u2019\u00e9lite mondaine, sa culture, son amour de la beaut\u00e9 du fran\u00e7ais.<\/p>\n<h2>Le cercle des familles<\/h2>\n<p>Si nous passons maintenant \u00e0 un cercle de personnalit\u00e9s un peu moins proches spirituellement des moniales, voici leurs familles. On saisit non moins pleinement ici combien ce sont les religieuses qui se situent au foyer de toutes ces gravitations.<\/p>\n<p>\u00c0 tout seigneur, tout honneur: il s\u2019impose de commencer par une grande famille de la noblesse de robe, les Arnauld. Au XIIe si\u00e8cle, Bernard de Fontaine \u00e9tait entr\u00e9 \u00e0 C\u00eeteaux en y entra\u00eenant vingt membres de sa parent\u00e9. Cinq si\u00e8cles plus tard, les Arnauld renouvellent le geste du fondateur : ils donnent \u00e0 Port-Royal trois de ses abbesses, Ang\u00e9lique, la r\u00e9formatrice, sa s\u0153ur cadette Agn\u00e8s et sa ni\u00e8ce Ang\u00e9lique de Saint-Jean, fille de Robert Arnauld d\u2019Andilly. Bien plus, en deux g\u00e9n\u00e9rations, cette famille fournit au monast\u00e8re neuf autres religieuses, quatre Solitaires, un de ses directeurs les plus \u00e9cout\u00e9s, Sacy, ainsi que le plus puissant th\u00e9ologien du si\u00e8cle de Louis XIV, Antoine Arnauld, dit le Grand Arnauld (1612-1694), fr\u00e8re cadet de la r\u00e9formatrice, ami de Pascal et interlocuteur de Descartes, de Malebranche, de Leibniz. Antoine a \u00e9t\u00e9 un disciple de Saint-Cyran et un d\u00e9fenseur de Jans\u00e9nius, avant de s\u2019affirmer comme le chef de file des th\u00e9ologiens augustiniens li\u00e9s \u00e0 Port-Royal.<\/p>\n<p>Quelques autres exemples suffiront \u00e0 marquer l\u2019ampleur du ph\u00e9nom\u00e8ne. Jacqueline Pascal, po\u00e9tesse prodige, prend le voile en 1652 : elle attire dans l\u2019orbite du monast\u00e8re son fr\u00e8re Blaise, un des premiers savants d\u2019Europe, et toute la famille de sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e, les P\u00e9rier. La grand\u2019m\u00e8re et la tante de Jean Racine, religieuses, confient l\u2019enfant aux Solitaires des Champs. Les deux filles du peintre Philippe de Champaigne sont \u00e9lev\u00e9es par les religieuses de Paris, et l\u2019une d\u2019elles, Catherine, y prend le voile en 1657 : miracul\u00e9e en 1662, elle inspire \u00e0 son p\u00e8re l\u2019une de ses plus belles toiles, l\u2019Ex voto (Mus\u00e9e du Louvre), o\u00f9 elle est en pri\u00e8re \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e8re Agn\u00e8s, toutes deux saisissantes d\u2019int\u00e9riorit\u00e9. Le chevalier Renaud de S\u00e9vign\u00e9, ancien frondeur, se retire en 1660 comme Solitaire aux abords de la maison de Paris : il est l\u2019oncle de l\u2019\u00e9pistoli\u00e8re et le beau-p\u00e8re de Mme de Lafayette. La petite-fille du duc de Liancourt, dont l\u2019h\u00f4tel se situe rue de Seine, est pensionnaire \u00e0 Port-Royal de Paris : l\u2019h\u00f4tel, alors l\u2019un des centres de la vie intellectuelle, accueille toutes sortes d\u2019amis du monast\u00e8re ; et le neveu du duc, qui y r\u00e9side, s\u2019appelle La Rochefoucauld, l\u2019auteur des <em>Maximes<\/em> (1665), si marqu\u00e9es par la vision augustinienne de l\u2019homme.<\/p>\n<h2>La rosace de Port-Royal<\/h2>\n<p>L\u2019\u00e9clat des trois cercles pr\u00e9c\u00e9dents est renforc\u00e9 par celui d\u2019un dernier cercle, particuli\u00e8rement fourni, celui des personnes que fascinent la rigueur \u00e9vang\u00e9lique du monast\u00e8re et la haute qualit\u00e9 des intelligences et des caract\u00e8res qu\u2019il regroupe. Ce sont d\u2019abord de tr\u00e8s nombreux th\u00e9ologiens, pr\u00eatres s\u00e9culiers ou religieux, la\u00efcs de toutes origines, ce qui explique l\u2019abondance des articles dans le <em>Dictionnaire de Port-Royal<\/em>, pourtant limit\u00e9 aux sympathisants. La puissante campagne des <em>Provinciales<\/em> (1656-1658) se prolongera en un mouvement qui mobilisera des groupes entiers de pr\u00eatres et aboutira \u00e0 la condamnation par Rome de la morale rel\u00e2ch\u00e9e en 1665-1666 et en 1679.<\/p>\n<p>Outre l\u2019h\u00f4tel de Liancourt, maints autres milieux sont proches de Port-Royal, et cela jusque dans la haute aristocratie. Ainsi l\u2019h\u00f4tel de Luynes, pr\u00e8s du Pont-Neuf; par ailleurs le duc s\u2019est fait construire le ch\u00e2teau de Vaumurier, \u00e0 deux cents m\u00e8tres de l\u2019abbaye des Champs et y re\u00e7oit nombre d\u2019h\u00f4tes de passage; son intendant, Nicolas Vitart, est l\u2019oncle de Racine. De m\u00eame l\u2019h\u00f4tel de Nevers, sur l\u2019emplacement de l\u2019actuel H\u00f4tel des monnaies, au bord de la Seine, accueille Pascal, Racine, Mme de Lafayette, Mme de S\u00e9vign\u00e9, La Rochefoucauld, Boileau ; sa brillante animatrice, la comtesse Du Plessis-Gu\u00e9n\u00e9gaud, y donne des lectures de certaines des <em>Provinciales<\/em> de Pascal avant leur publication, et elle s\u2019est fait am\u00e9nager un logement de retraite \u00e0 Port-Royal des Champs, o\u00f9 elle voisine avec la duchesse de Longueville, s\u0153ur du grand Cond\u00e9 et cousine de Louis XIV. Le fr\u00e8re de cette derni\u00e8re, Armand de Bourbon, prince de Conti, apr\u00e8s son retour \u00e0 une v\u00e9ritable vie chr\u00e9tienne, combat aux c\u00f4t\u00e9s de Port-Royal contre les dangers d\u2019affaiblissement de la vigilance \u00e9vang\u00e9lique qu\u2019il juge inh\u00e9rents au th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>Une autre animatrice de la vie mondaine, la marquise de Sabl\u00e9, a install\u00e9 son h\u00f4tel au premier \u00e9tage de la maison de Paris (c\u00f4t\u00e9 ext\u00e9rieur), o\u00f9 elle re\u00e7oit Pascal et travaille avec La Rochefoucauld \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de maximes.<\/p>\n<p>Tout cela justifie ais\u00e9ment l\u2019image d\u2019une vaste rosace, dont le centre est constitu\u00e9 par les religieuses. Jean Mesnard a pu parler d\u2019une innervation, de la vie culturelle parisienne par Port-Royal, si l\u2019on excepte les milieux S\u00e9guier et Fouquet, ainsi que le coll\u00e8ge j\u00e9suite de Louis-le-Grand. En effet l\u2019attraction du monast\u00e8re, d\u2019une intensit\u00e9 variable selon les cas, est perceptible un peu partout. M\u00eame une romanci\u00e8re comme Mlle de Scud\u00e9ry c\u00e9l\u00e8bre Arnauld d\u2019Andilly et les autres Solitaires dans son immense roman<em> Cl\u00e9lie<\/em> (1654-1660). Il est illusoire, \u00e0 cette \u00e9poque, d\u2019opposer vie mondaine et aspirations chr\u00e9tiennes : celles qu\u2019on a appel\u00e9es \u00ab les belles amies de Port-Royal \u00bb \u2013 Mme de Sabl\u00e9, Mme de S\u00e9vign\u00e9, Mme de Longueville, etc. \u2013 sont chr\u00e9tiennes en m\u00eame temps qu\u2019\u00e9prises des id\u00e9aux d\u2019\u00e9l\u00e9gance et d\u2019agr\u00e9ment qui ont pris force vers 1640-1660. Ces id\u00e9aux inspirent le mouvement des Pr\u00e9cieuses, malencontreusement caricatur\u00e9es par Moli\u00e8re en 1659. Avec leur exigence d\u2019une qualit\u00e9 d\u2019existence qui fasse \u00e9chapper \u00e0 la trop commune vulgarit\u00e9, plusieurs des grandes Pr\u00e9cieuses ont tout naturellement \u00e9t\u00e9 s\u00e9duites par l\u2019\u00e9vang\u00e9lisme de Port-Royal. Elles s\u2019appellent Mmes de S\u00e9vign\u00e9, de Lafayette, de Longueville, de Sabl\u00e9, de Br\u00e9gy, de Maure, Mlle de Scud\u00e9ry\u2026<\/p>\n<h2>Conclusion<\/h2>\n<p>Comment conclure, sinon en soulignant qu\u2019avec Port-Royal nous nous trouvons en pr\u00e9sence d\u2019un des groupes culturels les plus brillants que nous offre la France. Depuis un demi-si\u00e8cle, la recherche litt\u00e9raire a red\u00e9couvert l\u2019influence consid\u00e9rable de la conception augustinienne de l\u2019homme sur presque tous les \u00e9crivains que nous appelons \u201cclassiques\u201d. Une telle red\u00e9couverte correspond \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 ici, et qu\u2019avait en partie per\u00e7u Sainte-Beuve : le privil\u00e8ge que poss\u00e8de Port-Royal d\u2019offrir un point de vue exceptionnel \u00e0 partir duquel consid\u00e9rer les sommets du XVIIe si\u00e8cle fran\u00e7ais : \u00ab Ce clo\u00eetre d\u2019abord r\u00e9tr\u00e9ci, sous les arceaux duquel nous nous engagerons, va jusqu\u2019au bout du grand r\u00e8gne [Louis XIV] qu\u2019il a devanc\u00e9, y donne \u00e0 demi ou \u00e0 plein \u00e0 chaque instant, et l\u2019\u00e9claire de son d\u00e9sert par des jours profonds et impr\u00e9vus. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019ann\u00e9e 2009 a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par deux centenaires, l\u2019un printanier, l\u2019autre hivernal: la r\u00e9forme de l\u2019illustre abbaye de Port-Royal des Champs en 1609 par une abbesse de dix-sept ans, Ang\u00e9lique Arnauld; la dispersion des derni\u00e8res religieuses sur l\u2019ordre de Louis &hellip; <a href=\"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/qu-est-ce-que-port-royal\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":44,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","template":"","meta":[],"categories":[5],"tags":[36],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/45"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=45"}],"version-history":[{"count":4,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/45\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3501,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/45\/revisions\/3501"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/44"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=45"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=45"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=45"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}