{"id":37,"date":"2014-12-22T21:22:23","date_gmt":"2014-12-22T20:22:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/2014\/12\/22\/fantome-ou-realite\/"},"modified":"2019-02-25T23:45:34","modified_gmt":"2019-02-25T22:45:34","slug":"fantome-ou-realite","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/fantome-ou-realite\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Fant\u00f4me\u00a0\u00bb ou r\u00e9alit\u00e9?"},"content":{"rendered":"<p>Qu&rsquo;est-ce que le \u00ab\u00a0jans\u00e9nisme\u00a0\u00bb? Comment le nom de Port-Royal, monast\u00e8re mod\u00e8le de la Contre-R\u00e9forme, reste-t-il attach\u00e9 \u00e0 ce terme sulfureux? Il faut remonter dans le pass\u00e9 r\u00e9cent &#8212; fin XVIe-d\u00e9but XVIIe &#8212; pour comprendre les enjeux d&rsquo;une crise qui d\u00e9chirera la France du Grand Si\u00e8cle, et que la destruction pierre par pierre du monast\u00e8re en 1711 ne suffira pas \u00e0 r\u00e9soudre.<\/p>\n<h2>Vers un Port-Royal \u00ab\u00a0jans\u00e9niste\u00a0\u00bb (jusqu&rsquo;en 1643)<\/h2>\n<p><em><em>Prol\u00e9gom\u00e8nes<\/em><\/em><\/p>\n<p>Comme il a \u00e9t\u00e9 dit plus haut (voir l&rsquo;article\u00a0 &lsquo;Le catholicisme en France apr\u00e8s le concile de Trente&rsquo;), le concile de Trente, qui tentait de restaurer l&rsquo;unit\u00e9 du mode catholique, s&rsquo;\u00e9tait bien gard\u00e9 d&rsquo;aborder les sujets qui ne pourraient manquer de faire \u00e9clater les divisions internes du camp romain. La question de la gr\u00e2ce \u00e9tait de celle-l\u00e0: Dieu donnait-il sa gr\u00e2ce gratuitement, ou l&rsquo;homme participait-il \u00e0 son salut? Les traditionalistes, attach\u00e9s \u00e0 l&rsquo;augustinisme, tenaient pour la premi\u00e8re option, tandis que les j\u00e9suites, plus optimistes, croyaient en la collaboration de l&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;action de Dieu sur lui (l\u00e0 encore, voir la page sur le catholicisme en France apr\u00e8s le concile de Trente). Le concile n&rsquo;ayant pas tranch\u00e9, des d\u00e9bats \u00e9clatent en particulier \u00e0 Louvain, dans les Pays-Bas espagnols. En 1623, un universitaire de cette ville &#8212; le fameux Jans\u00e9nius &#8212; entame la r\u00e9daction d&rsquo;une vaste somme concernant saint Augustin, de fa\u00e7on \u00e0 montrer que l&rsquo;\u00e9v\u00eaque d&rsquo;Hippone affirmait la corruption profonde de l&rsquo;\u00eatre humain et son enti\u00e8re d\u00e9pendance envers les bienfaits de Dieu.<\/p>\n<p><em>L&rsquo;<\/em>Augustinus <em>(1640): v\u00e9tille th\u00e9ologique ou affrontement m\u00e9taphysique?<\/em><\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage, connu sous son titre abr\u00e9g\u00e9 d&rsquo;<em>Augustinus<\/em>, est termin\u00e9 vers 1636, lorsque Jans\u00e9nius devient \u00e9v\u00eaque d&rsquo;Ypres, et ne sera publi\u00e9 qu&rsquo;apr\u00e8s la mort de son auteur, en 1640. Jans\u00e9nius, qui s&rsquo;est inspir\u00e9 des textes les plus sombres de saint Augustin, explique que la nature humaine, gauchie par le p\u00e9ch\u00e9, entra\u00eene l&rsquo;homme au mal et \u00e0 l&rsquo;amour exclusif de soi-m\u00eame, \u00e9go\u00efste et orgueilleux. Il n&rsquo;est m\u00fb que par la recherche du plaisir, la concupiscence, qu&rsquo;il n&rsquo;esp\u00e8re trouver que dans les cr\u00e9atures. Il se pr\u00e9cipite ainsi de lui-m\u00eame vers son malheur et sa perdition.<\/p>\n<p>Dieu, infiniment mis\u00e9ricordieux, a envoy\u00e9 son Fils pour sauver les justes. Ceux-ci re\u00e7oivent la gr\u00e2ce du Christ, plus forte que la concupiscence: c&rsquo;est la d\u00e9lectation victorieuse, qui vient \u00e0 bout du penchant de l&rsquo;homme pour le mal et l&rsquo;entra\u00eene vers Dieu aussi infailliblement qu&rsquo;il \u00e9tait pouss\u00e9 vers le p\u00e9ch\u00e9 par la concupiscence. La substitution de la gr\u00e2ce \u00e0 la <em>concupiscientia<\/em> est le moment de la \u00ab\u00a0conversion\u00a0\u00bb, qui change le c\u0153ur de pierre en c\u0153ur de chair; l&rsquo;homme est alors lib\u00e9r\u00e9 de cet amour de soi (\u00ab\u00a0amour-propre\u00a0\u00bb) qui le refermait sur lui-m\u00eame, est en mesure de faire le bien et de s&rsquo;ouvrir vers Dieu comme vers son prochain. Le plaisir que l&rsquo;homme trouvait \u00e0 faire le mal est remplac\u00e9 par un plaisir plus grand, celui de l&rsquo;Amour (la \u00ab\u00a0charit\u00e9\u00a0\u00bb). Cela ne signifie pas pour autant que l&rsquo;individu touch\u00e9 par la gr\u00e2ce soit sauv\u00e9, car Dieu peut \u00e0 tout moment la lui retirer; il retombe alors dans les affres du p\u00e9ch\u00e9, comme cela est arriv\u00e9 \u00e0 saint Pierre lui-m\u00eame quand il renia J\u00e9sus: les augustiniens de Port-Royal, incertains de leur salut, vivent dans une perp\u00e9tuelle angoisse d&rsquo;\u00eatre abandonn\u00e9s par Dieu pour toujours.<\/p>\n<p>On le voit, dans le syst\u00e8me de l&rsquo;<em>Augustinus<\/em>, la place de la libert\u00e9 humaine est fortement r\u00e9duite: elle n&rsquo;est qu&rsquo;un assentiment \u00e0 une volont\u00e9 sup\u00e9rieure, celle de Dieu ou celle de Satan, qui se partagent le c\u0153ur de l&rsquo;homme.<\/p>\n<p>Il serait tentant, pour un observateur du d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, de ne voir dans ce d\u00e9bat qui meurtrira profond\u00e9ment la chr\u00e9tient\u00e9 qu&rsquo;une simple querelle de th\u00e9ologiens, une v\u00e9tille oiseuse. C&rsquo;est tout le contraire: le d\u00e9bat sur la gr\u00e2ce est capital car il engage des choix m\u00e9taphysiques, une conception de la vie et du monde, une vision de l&rsquo;homme et de Dieu, et jusqu&rsquo;\u00e0 une th\u00e9orie de la soci\u00e9t\u00e9 et de la politique. Aussi importe-t-il d&rsquo;en mesurer les enjeux: apparemment, il semble que la modernit\u00e9 est du c\u00f4t\u00e9 des j\u00e9suites: la confiance dans l&rsquo;aptitude de l&rsquo;homme \u00e0 prendre en mains son destin et \u00e0 conduire lui-m\u00eame ses affaires, en collaboration avec un Dieu bienveillant qui ne le contraint pas mais l&rsquo;invite \u00e0 travailler de concert avec sa Providence, est a priori plus s\u00e9duisante que la rigueur pessimiste augustinienne, doctrine h\u00e9rit\u00e9e d&rsquo;un Moyen-Age vite jug\u00e9 obscurantiste.<\/p>\n<p>Pourtant, &#8212; et ce n&rsquo;est pas l\u00e0 le moindre paradoxe &#8212; le camp augustinien s&rsquo;honore de compter dans ses rangs des personnalit\u00e9s de premier plan, et non de simples r\u00e9actionnaires camp\u00e9s sur des positions d&rsquo;arri\u00e8re-garde. D&rsquo;o\u00f9 la s\u00e9duction qu&rsquo;entra\u00eene depuis le XVIIe si\u00e8cle les amis de Port-Royal. Les Pascal, les Racine ou les Nicole, quoi qu&rsquo;on puisse penser par ailleurs des id\u00e9es qu&rsquo;ils d\u00e9fendent, fascinent jusqu&rsquo;\u00e0 ceux qui se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 des syst\u00e8mes du monde radicalement oppos\u00e9s \u00e0 celui des \u00ab\u00a0jans\u00e9nistes\u00a0\u00bb. Sainte-Beuve qui, au XIXe si\u00e8cle, r\u00e9digea un insurpassable monument \u00e0 la gloire de Port-Royal, \u00e9tait un esprit fort.<\/p>\n<p><em><em>Port-Royal dans la tourmente \u00ab\u00a0jans\u00e9niste\u00a0\u00bb<\/em><\/em><\/p>\n<p>Comment le paisible monast\u00e8re fut-il m\u00eal\u00e9 \u00e0 ces controverses? Le destin de Port-Royal se noua en 1633, lorsque M\u00e8re Ang\u00e9lique prit pour directeur spirituel Jean Duvergier de Hauranne, abb\u00e9 de Saint-Cyran, et z\u00e9l\u00e9 disciple de saint Augustin.<\/p>\n<p>Originaire de Bayonne, ami de B\u00e9rulle, il \u00e9tait aussi tr\u00e8s li\u00e9 avec Jans\u00e9nius; c&rsquo;est lui qui l&rsquo;engagea m\u00eame \u00e0 r\u00e9diger cet Augustinus qui causerait tant de troubles au royaume de France. Saint-Cyran lui-m\u00eame n&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;ailleurs pas en odeur de saintet\u00e9 aux yeux du pouvoir: depuis la mort de B\u00e9rulle (1629), il dirigeait le \u00ab\u00a0parti d\u00e9vot\u00a0\u00bb, s&rsquo;opposant ainsi au cardinal de Richelieu et au parti des \u00ab\u00a0bons Fran\u00e7ais\u00a0\u00bb: les premiers voulaient faire l&rsquo;unit\u00e9 des catholiques, tandis que les seconds faisaient passer au premier plan la raison d&rsquo;Etat, quitte \u00e0 s&rsquo;allier avec les protestants. Saint-Cyran \u00e9tait \u00e9galement adversaire farouche des j\u00e9suites, trop li\u00e9s \u00e0 Rome et trop laxistes sur le plan moral (voir sa Somme des fautes, tourn\u00e9e contre le j\u00e9suite Garasse): ses ennemis \u00e9taient trop nombreux et trop puissants pour qu&rsquo;il n&rsquo;e\u00fbt pas \u00e0 en souffrir t\u00f4t ou tard.<\/p>\n<p>Soup\u00e7onn\u00e9 de comploter contre son pays (son ami Jans\u00e9nius \u00e9tait d&rsquo;ailleurs l&rsquo;auteur d&rsquo;un <em>Mars gallicus<\/em> dirig\u00e9 contre Richelieu), suspect\u00e9 quant \u00e0 son orthodoxie, et, c&rsquo;est peut-\u00eatre le plus grave, insoumis \u00e0 Richelieu, Saint-Cyran fut mis en prison \u00e0 Vincennes en 1638, o\u00f9 il resta en d\u00e9tention arbitraire, le cardinal n&rsquo;ayant rien pu prouver de d\u00e9cisif contre lui. Saint-Cyran n&rsquo;en sortit qu&rsquo;en 1643, apr\u00e8s la mort du cardinal, et mourut peu apr\u00e8s, tant les conditions de sa d\u00e9tention avaient \u00e9t\u00e9 rigoureuses. Son rayonnement spirituel ne fit pourtant que s&rsquo;accro\u00eetre au cours de son s\u00e9jour en prison: depuis sa cellule, il continuait sa direction spirituelle au moyen d&rsquo;une abondante correspondance.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait non seulement M\u00e8re Ang\u00e9lique, mais toute la famille Arnauld qui fut conquise par le charisme exceptionnel de l&rsquo;abb\u00e9, et qui se trouva insensiblement engag\u00e9 dans la d\u00e9fense de la cause augustinienne. Saint-Cyran devint ainsi \u00ab\u00a0l&rsquo;ami intime\u00a0\u00bb de l&rsquo;a\u00een\u00e9 de la famille, Robert d&rsquo;Andilly, qu&rsquo;il engagea \u00e0 traduire saint Augustin et \u00e0 composer de la po\u00e9sie religieuse; d&rsquo;Andilly, apr\u00e8s la mort de son directeur, publierait sa correspondance. Mais c&rsquo;est surtout sur le cadet de la famille Arnauld que Saint-Cyran faisait reposer ses plus grands espoirs: Antoine, qui deviendrait bient\u00f4t \u00ab\u00a0le Grand Arnauld\u00a0\u00bb, \u00e9tait un jeune th\u00e9ologien de la Sorbonne, tout acquis \u00e0 la cause augustinienne, et promis \u00e0 un brillant avenir. Sur le conseil de Saint-Cyran, il publia un ouvrage, <em>la Fr\u00e9quente communion <\/em> (1643), o\u00f9 il soutenait contre les j\u00e9suites que communier \u00e9tait une chose grave, qui ne se pouvait faire \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re, et qui demandait un minimum de pr\u00e9paration. Il appuyait son argumentation sur un appareil patristique impressionnant.<\/p>\n<p>L&rsquo;<em>Augustinus<\/em> et <em>La Fr\u00e9quente communion<\/em> furent violemment attaqu\u00e9s, en particulier par les j\u00e9suites, qui accusaient les amis de Port-Royal de \u00ab\u00a0jans\u00e9nisme\u00a0\u00bb: ce mot est un quolibet pour d\u00e9signer les amis de Port-Royal; le terme, employ\u00e9 exclusivement par leurs adversaires, sous-entend que ces catholiques rigoristes sont des h\u00e9r\u00e9tiques, sectateurs de l&rsquo;\u00e9v\u00eaque d&rsquo;Ypres Corneille Jansen, alors qu&rsquo;eux-m\u00eames pr\u00e9tendaient seulement \u00eatre des \u00ab\u00a0disciples de saint Augustin\u00a0\u00bb: le jans\u00e9nisme, expliquent le port-royaliste Arnauld et son collaborateur Pierre Nicole, est un \u00ab\u00a0fant\u00f4me\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;en reste pas moins qu&rsquo;apr\u00e8s la mort de Saint-Cyran, en 1643, Arnauld prit la t\u00eate de ceux qui, autour de Port-Royal, entreprirent, au nom de la v\u00e9rit\u00e9, de d\u00e9fendre la tradition augustinienne contre les \u00ab\u00a0nouveaut\u00e9s\u00a0\u00bb des j\u00e9suites-molinistes.<\/p>\n<p><em><em>Les Solitaires (encore appel\u00e9s \u00ab\u00a0Messieurs de Port-Royal\u00a0\u00bb)<\/em><\/em><\/p>\n<p>En ao\u00fbt 1637, l&rsquo;un des dirig\u00e9s de Saint-Cyran, Antoine Le Maistre, grand avocat parisien, d\u00e9cida de se convertir et de renoncer aux vanit\u00e9s du monde. Il se retira alors spectaculairement des affaires, et s&rsquo;installa pr\u00e8s du monast\u00e8re de Port-Royal, dans un b\u00e2timent abandonn\u00e9 par les religieuses, les \u00ab\u00a0Granges\u00a0\u00bb. Il fut rapidement rejoint par d&rsquo;autres: plusieurs de ses fr\u00e8res, Antoine Singlin, le grammairien Claude Lancelot et le moraliste Pierre Nicole furent parmi les plus c\u00e9l\u00e8bres de ces \u00ab\u00a0Solitaires\u00a0\u00bb. Blaise Pascal, qui vint \u00e0 plusieurs reprises faire retraite aux Granges, ne fut jamais \u00e0 proprement parler un \u00ab\u00a0Solitaire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ils \u00e9taient jug\u00e9s dangereux par le pouvoir : ces hommes, qui avaient d\u00e9cid\u00e9 de vivre dans la p\u00e9nitence et la retraite, n&rsquo;\u00e9taient rattach\u00e9s \u00e0 aucun ordre religieux, ils n&rsquo;\u00e9taient ni moines ni pr\u00eatres, mais des \u00ab\u00a0\u00e9lectrons libres\u00a0\u00bb per\u00e7us par le pouvoir comme une menace : que se passerait-il si ces communaut\u00e9s d&rsquo;individus aux id\u00e9es sulfureuses, et appartenant \u00e0 l&rsquo;\u00e9lite du pays, se mettaient \u00e0 se multiplier ? Le pouvoir entreprit \u00e0 plusieurs reprises de les disperser.<\/p>\n<h2>Les grandes controverses (1643-1669)<\/h2>\n<p>La mort de Richelieu ne met pas fin aux luttes: Mazarin reprend le flambeau de la lutte anti-jans\u00e9niste. En 1649, le syndic de Sorbonne demande l&rsquo;examen de sept propositions cens\u00e9es reproduire l&rsquo;opinion de Jans\u00e9nius dans l&rsquo;Augustinus, mais sans citer le texte. Ces propositions se r\u00e9duisirent rapidement \u00e0 cinq. En d\u00e9pit d&rsquo;une d\u00e9fense acharn\u00e9e du camp augustinien, la d\u00e9cision du pape Innocent X tombe comme un couperet le 31 mai 1653, dans la bulle <em>Cum occasione<\/em> qui condamne les \u00ab\u00a0Cinq propositions\u00a0\u00bb et les attribue \u00e0 Jans\u00e9nius. Mazarin fait recevoir rapidement la bulle en France, et obtient la soumission du Parlement, de la Sorbonne et de la presque totalit\u00e9 des \u00e9v\u00eaques. La d\u00e9faite est totale pour les amis de Port-Royal, qui essuient un premier et cuisant revers: le pape ne d\u00e9fend pas m\u00eame explicitement la doctrine de saint Augustin. Les j\u00e9suites exploitent de fa\u00e7on ind\u00e9cente leur victoire, ne reculant pas m\u00eame devant les campagnes diffamatoires: ils firent publier un almanach injurieux o\u00f9 les \u00ab\u00a0malheureux jans\u00e9nistes\u00a0\u00bb, condamn\u00e9s par l&rsquo;Eglise, se r\u00e9fugient dans les bras de Calvin&#8230;<\/p>\n<p>Les augustiniens ne d\u00e9sarment pas pour autant. Dans la <em>Seconde lettre \u00e0 un duc et pair<\/em>, Antoine Arnauld op\u00e8re la distinction du droit et du fait: certes, les Cinq Propositions sont condamnables en un certain sens, explique-t-il, mais, dans ce sens h\u00e9r\u00e9tique, elles ne sont pas dans Jans\u00e9nius, et nulle autorit\u00e9 ne peut nous contraindre \u00e0 voir dans un texte ce qui ne s&rsquo;y trouve pas: c&rsquo;est \u00e0 partir de cette date que les \u00ab\u00a0jans\u00e9nistes\u00a0\u00bb sont regard\u00e9s comme les d\u00e9fenseurs de la libert\u00e9 de conscience. Cette esquive n&rsquo;\u00e9tait possible que parce que les propositions n&rsquo;\u00e9taient pas des citations textuelles de Jans\u00e9nius.<\/p>\n<p>Mais en f\u00e9vrier 1656, Mazarin fait condamner Arnauld en Sorbonne: il perd son titre de docteur, ainsi que tous les th\u00e9ologiens qui l&rsquo;avaient d\u00e9fendu. Il ne lui reste qu&rsquo;\u00e0 se retirer aux Granges o\u00f9 il se consacre \u00e0 des travaux apolog\u00e9tiques, aid\u00e9 par Pierre Nicole, professeur aux Petites Ecoles.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s cette nouvelle d\u00e9faite, les port-royalistes changent de tactique, et tentent de faire descendre la th\u00e9ologie dans les salons mondains, pour se gagner la confiance de ce qu&rsquo;on n&rsquo;appelait pas encore \u00ab\u00a0l&rsquo;opinion publique\u00a0\u00bb: ce sera la t\u00e2che \u00e0 laquelle se livrera Pascal, dans les <em>Provinciales<\/em>. La victoire morale remport\u00e9e par les \u00ab\u00a0Petites Lettres\u00a0\u00bb du provincial ont donn\u00e9 une victoire morale aux augustiniens, mais sans rien changer \u00e0 leur situation: la pers\u00e9cution continue de plus belle.<\/p>\n<p>Les port-royalistes n&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9 tent\u00e9s de fomenter aucune r\u00e9bellion contre l&rsquo;Etat ou l&rsquo;institution eccl\u00e9siastique, et leur opposition s&rsquo;est toujours cantonn\u00e9e aux discussions th\u00e9ologiques; ils n&rsquo;\u00e9taient pas les dangereux \u00ab\u00a0R\u00e9publicains\u00a0\u00bb que d\u00e9non\u00e7aient leurs adversaires. Mais cela n&rsquo;\u00e9tait pas assez pour Louis XIV, qui ne supportait aucune remise en cause, m\u00eame l\u00e9g\u00e8re, de son pouvoir absolu. D\u00e8s 1661, apr\u00e8s la mort de Mazarin, il reprit personnellement les choses en main. Il obtint de l&rsquo;archev\u00each\u00e9 de Paris que tout le clerg\u00e9 de France signe un Formulaire condamnant Jans\u00e9nius. Ce Formulaire causa des d\u00e9chirements terribles dans le camp augustinien: fallait-il signer ou non? Alors que plusieurs, comme Arnauld et Nicole, s&rsquo;orientent vers des solutions de compromis, les religieuses, all\u00e9guant qu&rsquo;elles n&rsquo;ont pas lu l&rsquo;<em>Augustinus<\/em>, refusent de signer. La r\u00e9action ne se fait pas attendre: les 21 et 26 ao\u00fbt 1664, l&rsquo;archev\u00eaque de Paris Hardouin de P\u00e9r\u00e9fixe vient en personne \u00e0 Port-Royal et d\u00e9porte vers d&rsquo;autres couvents douze religieuses, dont la M\u00e8re Agn\u00e8s, s\u0153ur de M\u00e8re Ang\u00e9lique. En 1665, les religieuses qui accept\u00e8rent de signer (les \u00ab\u00a0signeuses\u00a0\u00bb) purent demeurer \u00e0 Paris, tandis que les autres furent rassembl\u00e9es \u00e0 la maison des Champs.<\/p>\n<h2>La paix de l&rsquo;Eglise (1669-1679)<\/h2>\n<p>La pers\u00e9cution connut une d\u00e9cennie d&rsquo;accalmie: l&rsquo;\u00e9lection d&rsquo;un nouveau pape, Cl\u00e9ment IX, et un souci tactique de Louis XIV alors occup\u00e9 par la guerre de Hollande favorisa un apaisement provisoire. Le pape promulgua le 14 janvier 1669 un bref, \u00ab\u00a0La Paix de l&rsquo;Eglise\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ces ann\u00e9es sont, dit Sainte-Beuve, le \u00ab\u00a0bel automne de Port-Royal\u00a0\u00bb: les Solitaires exil\u00e9s peuvent revenir, le monast\u00e8re retrouve sa libert\u00e9, \u00e0 condition de ne plus envenimer la querelle. Aussi les Messieurs s&rsquo;adonnent-ils \u00e0 des travaux p\u00e9dagogiques, \u00e0 la controverse antiprotestante, et m\u00eame \u00e0 la po\u00e9sie (ils font publier en 1671 un <em>Recueil de po\u00e9sies<\/em> <em>chr\u00e9tiennes et diverses<\/em>).<\/p>\n<p>Le rayonnement de Port-Royal est immense : Boileau, Mme de S\u00e9vign\u00e9 \u00e9taient des amis du monast\u00e8re, mais aussi Racine, brouill\u00e9 pendant un temps, ou La Fontaine m\u00eame, que Robert d&rsquo;Andilly chargea de composer en vers une <em>Vie de saint Malc<\/em>.<\/p>\n<p>Le grand ouvrage de Port-Royal, au plan litt\u00e9raire, fut la traduction de la Bible: les Messieurs souhaitaient donner \u00e0 lire en fran\u00e7ais les textes sacr\u00e9s, pour les mettre \u00e0 la port\u00e9e des fid\u00e8les. Le ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre fut Le Maistre de Sacy, fr\u00e8re d&rsquo;Antoine Le Maistre et confesseur des religieuses, s&rsquo;attelle en 1672 \u00e0 une t\u00e2che qui ne s&rsquo;ach\u00e8vera qu&rsquo;apr\u00e8s sa mort. Cette Bible de Port-Royal est celle qu&rsquo;ont lu tous les grands \u00e9crivains fran\u00e7ais, de Voltaire \u00e0 Flaubert et Rimbaud; elle est disponible aux \u00e9ditions Bouquins.<\/p>\n<h2>L&rsquo;hiver de Port-Royal (1679-1711\/1713)<\/h2>\n<p><em><em>Les pers\u00e9cutions de 1679<\/em><\/em><\/p>\n<p>En 1679, les pers\u00e9cutions reprennent: le trait\u00e9 de Nim\u00e8gue, qui laisse \u00e0 Louis XIV les mains libres, et la mort de la duchesse de Longueville, protectrice de Port-Royal, encouragent le roi \u00e0 reprendre le combat. En vrai roi de la Contre-R\u00e9forme, il ne supportait les forces centrifuges oppos\u00e9es \u00e0 son pouvoir et \u00e0 celui de l&rsquo;Eglise; bient\u00f4t, ce serait au tour des protestants de subir les contrecoups du catholicisme conqu\u00e9rant de Louis-le-Grand.<\/p>\n<p>Le 16 mai 1679, Fran\u00e7ois de Harlay, archev\u00eaque de Paris, se rend \u00e0 Port-Royal des Champs et prive les moniales de sacrements: confession et communion ne pourront plus avoir lieu que clandestinement; il chasse \u00e9galement les pensionnaires et interdit d&rsquo;en recevoir de nouvelles. Les jans\u00e9nistes sont contraints de s&rsquo;exiler: Arnauld se fixe \u00e0 Bruxelles o\u00f9 il restera jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort (1694). Nicole, qui commen\u00e7a par s&rsquo;exiler, accepta un compromis avec l&rsquo;archev\u00each\u00e9 de Paris: son retour contre son silence (il meurt en 1695). L&rsquo;oratorien Pasquier Quesnel s&rsquo;exila aussi et rejoint Arnauld. C&rsquo;est lui qui dirigerait le mouvement apr\u00e8s la mort d&rsquo;Arnauld.<\/p>\n<p><em><em>La destruction du monast\u00e8re (1711) et la bulle Unigenitus (1713)<\/em><\/em><\/p>\n<p>Quesnel, qui a, bien davantage qu&rsquo;Arnauld, un temp\u00e9rament de chef de parti, inqui\u00e8te le pouvoir. Il est arr\u00eat\u00e9, et l&rsquo;on d\u00e9couvre sa correspondance et ses archives qui semblent attester de l&rsquo;existence d&rsquo;un r\u00e9seau clandestin de \u00ab\u00a0jans\u00e9nistes\u00a0\u00bb. Le pouvoir veut en finir: en 1706, il interdit l&rsquo;\u00e9lection de toute nouvelle abbesse. En 1709, il fait disperser les religieuses. En 1711 enfin, il fait d\u00e9truire le monast\u00e8re et disperser les cendres des d\u00e9funts enterr\u00e9s dans le cimeti\u00e8re de Port-Royal. L&rsquo;opinion publique est profond\u00e9ment touch\u00e9e par la fin dramatique de l&rsquo;abbaye martyris\u00e9e, dont les ruines deviennent alors l&rsquo;objet d&rsquo;un p\u00e8lerinage de la part des jans\u00e9nistes. Un ouvrage mi-pamphl\u00e9taire mi-po\u00e9tique, les <em>G\u00e9missements d&rsquo;une \u00e2me vivement touch\u00e9e de la destruction du saint monast\u00e8re de Port-Royal<\/em>, compos\u00e9s par Le Sesne d&rsquo;Etemare, exploite l&rsquo;affaire au profit des jans\u00e9nistes.<\/p>\n<p>Deux ans plus tard, en 1713, encourag\u00e9 par Louis XIV, Cl\u00e9ment XI signe la bulle Unigenitus qui condamne 101 propositions extraites, cette fois terme \u00e0 terme, d&rsquo;un ouvrage de Quesnel. A cette date, l&rsquo;Eglise catholique a rejet\u00e9 la terrible doctrine augustienne de la pr\u00e9destination, et s&rsquo;est rang\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 moderniste: le premier \u00ab\u00a0jans\u00e9nisme\u00a0\u00bb est mort, le second, celui du XVIIIe si\u00e8cle, sera avant tout une affaire politique. Mais ceci est une autre histoire&#8230;<\/p>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-37 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><dl class='gallery-item'>\n\t\t\t<dt class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/wp-content\/uploads\/2010\/04\/champaigne_saint-cyran.jpg'><img width=\"140\" height=\"140\" src=\"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/wp-content\/uploads\/2010\/04\/champaigne_saint-cyran-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"Ph. de Champaigne, Portrait de Saint-Cyran\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" aria-describedby=\"gallery-1-38\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/dt>\n\t\t\t\t<dd class='wp-caption-text gallery-caption' id='gallery-1-38'>\n\t\t\t\tPh. de Champaigne, Portrait de Saint-Cyran\n\t\t\t\t<\/dd><\/dl><dl class='gallery-item'>\n\t\t\t<dt class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/wp-content\/uploads\/2010\/04\/dispersion_religieuses.jpg'><img width=\"140\" height=\"140\" src=\"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/wp-content\/uploads\/2010\/04\/dispersion_religieuses-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"Dispersion des reigieuses\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" aria-describedby=\"gallery-1-39\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/dt>\n\t\t\t\t<dd class='wp-caption-text gallery-caption' id='gallery-1-39'>\n\t\t\t\tDispersion des reigieuses\n\t\t\t\t<\/dd><\/dl>\n\t\t\t<br style='clear: both' \/>\n\t\t<\/div>\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qu&rsquo;est-ce que le \u00ab\u00a0jans\u00e9nisme\u00a0\u00bb? Comment le nom de Port-Royal, monast\u00e8re mod\u00e8le de la Contre-R\u00e9forme, reste-t-il attach\u00e9 \u00e0 ce terme sulfureux? Il faut remonter dans le pass\u00e9 r\u00e9cent &#8212; fin XVIe-d\u00e9but XVIIe &#8212; pour comprendre les enjeux d&rsquo;une crise qui d\u00e9chirera &hellip; <a href=\"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/fantome-ou-realite\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":38,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","template":"","meta":[],"categories":[5],"tags":[36],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/37"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=37"}],"version-history":[{"count":8,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/37\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1872,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/37\/revisions\/1872"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/38"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=37"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=37"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.amisdeportroyal.org\/societe\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=37"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}