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Marc Ruggeri

Louis-Isaac Le Maistre de Sacy et Pierre Nicole, Traduction des quatrième et sixième Livres de l’Énéide de Virgile (1666)

 



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 Remarques sur la présente édition

Il n’existe à ce jour aucune réédition des traductions pédagogiques des Messieurs de Port-Royal. Elles sont pourtant nombreuses et ont contribué à former quelques-uns des esprits les plus brillants du XVIIe siècle en leur donnant le goût des lettres anciennes et celui de la langue française. Parmi les auteurs latins, Virgile occupe la première place : Thomas Guyot traduit les Bucoliques en 1666 et les Géorgiques en 1678, mais c’est la Traduction des quatrième et sixième Livres de l’Énéide, parue en 1666, qui a sans doute connu le plus vif succès. Bien avant son édition, alors qu’il n’était encore qu’un manuscrit, Gaspard de Tende cite le texte en modèle dans ses Règles de la traduction  [1], tandis que l’Énéide de Michel de Marolles est présentée comme un repoussoir. Il s’en suivit une querelle de « traductologie » qui, dans les années 1660, eut un grand retentissement [2].

Attribués à des maîtres de la traduction, d’abord Arnauld d’Andilly, puis Le Maistre de Sacy et Nicole, les livres IV et VI de l’Énéide offrent un site privilégié pour observer les tensions esthétiques et les savantes polémiques où s’élabore, pour reprendre l’expression de Roger Zuber, « la formation du goût classique ».

Nous portons cette traduction port-royaliste à la connaissance des lecteurs d’aujourd’hui, avec, en appendices, un choix de textes écrits par Michel de Marolles sur une période de plus de 15 ans, tant fut vive la controverse avec Gaspard de Tende.

L’édition de la Traduction des quatrième et sixième Livres de l’Énéide de Virgile paraît en 1666, sous le pseudonyme collectif du Sieur De Bonlieu, chez le libraire Pierre Le Petit. Le volume bénéficie d’un privilège signé le 19 juillet 1665 et valable dix ans. Le livre se présente sous la forme d’un in-4° de cent soixante-quinze pages, avec la traduction française imprimée sur les pages impaires et le texte latin en regard sur les pages paires.

Nous reproduisons la traduction en français sans le texte latin. Notre édition est établie à partir de deux exemplaires conservés, l’un à la Bibliothèque Nationale sous la cote YC-633, l’autre à la bibliothèque Sainte Geneviève sous la cote 4 Y 270 INV 350. L’orthographe a été modernisée ; la ponctuation, élaborée selon des règles propres au XVIIe siècle, respecte le texte original. Pour les noms des personnages et des lieux, on a adopté, quand elle n’altérait pas l’harmonie sonore de la phrase, la graphie des traductions contemporaines.

Les deux exemplaires consultés présentent les mêmes corrections manuscrites : dans l’Ile d’Aulide est rayé et remplacé par à Aulide [p. 51], de branches par de feuilles [p. 53]. L’exemplaire de la bibliothèque Sainte Geneviève porte en page de titre la mention Mons. Arnauld d’andilly.

Nous donnons en variantes des fragments de la Traduction des quatrième et sixième Livres de l’Énéide de Virgile avant son édition de 1666. Ces « lambeaux d’une […] traduction, qui n’a point paru jusques ici », selon l’expression de M. de Marolles [3], nous sont connus par Gaspard de Tende qui, dans ses Règles de la traduction de 1660, les propose en exemples « tirés de quelques-unes des meilleures Traductions du Temps ». Pour chaque variante, nous indiquons la règle de traduction qui introduit l’exemple dans le traité de Gaspard de Tende. L’ « autre traducteur » cité est, bien entendu, Michel de Marolles, dans son édition des Œuvres de Virgile traduites en prose…, [1649], Paris, G. de Luyne, 1655. Comme on le suggère dans la note 18, Jean Regnault de Segrais fait sans doute aussi référence à cet état antérieur du texte, bien connu de la République des Lettres dans les années 1660.

 Traduction

Avis au lecteur

Mon cher Lecteur,

L’Auteur de cette Traduction l’ayant faite il y a plusieurs années, seulement pour se divertir & pour voir par cet essai si la prose française pourrait conserver quelque ombre de la majesté des vers de Virgile, qui ayant été la merveille de leur siècle font l’étonnement du nôtre, & passeront pour un miracle de l’esprit humain dans tous les âges à venir, il avait toujours gardé ce petit ouvrage en résolution de ne lui laisser jamais voir le jour. Mais un de ses amis à qui il l’avait confié n’a pas fait de scrupule de lui manquer de secret en le publiant : & a espéré qu’il lui pardonnerait cette innocente trahison, dans la créance qu’il a que la jeunesse en pourra recevoir de l’utilité, en considérant de quelle sorte on peut dans deux styles aussi opposés que sont la prose & les vers, conserver les grâces de l’un sans faire tort à la noblesse des pensées de l’autre. Si vous jugez que l’effet réponde à son intention, je ne doute point qu’au lieu de blâmer cette espèce d’infidélité qu’il a faite à son ami, vous ne lui en sachiez quelque gré.

Traduction du quatrième livre de l’Enéide

DIDON [p. 3] qui était déjà troublée par de cuisantes inquiétudes cache une blessure secrète dans le secret de son cœur, & se sent brûler par un feu qu’elle ne connaît point encore [4]. Les éminentes vertus d’Énée & l’illustre grandeur de sa race passent & repassent sans cesse dans son esprit : son visage & ses paroles demeurent profondément gravés dans sa mémoire ; & les agitations de son âme ne peuvent permettre à ses yeux de trouver du repos dans le sommeil.

A peine l’aurore toute éclatante des premiers rayons de soleil eut dissipé les ombres humides qui couvraient le ciel, & ramené le jour sur la terre, que cette Princesse dans le trouble de sa passion naissante parle ainsi à sa Sœur qui était une autre soi-même.

[p. 5] Anne ma chère Sœur : D’où me viennent ces agitations qui me dérobent le sommeil & portent l’étonnement dans mon esprit ? Quel est ce Prince étranger que la tempête a poussé sur nos rivages ? Que de majesté reluit sur son front ! que de générosité paraît dans son âme & dans ses combats ! Je crois certes & avec raison, qu’il tire son origine du sang des Dieux. La lâcheté fait assez connaître les âmes basses : mais avec quelle confiance n’a-t-il point soutenu la persécution des destins ; & que de guerres ne nous a-t-il point raconté avoir achevées ? Si après que toutes mes joies se furent évanouies lorsque la mort m’eut ravi le premier objet de mon amour, je n’avais fait une résolution inviolable de ne rentrer jamais en d’autres liens, & n’avais de l’aversion pour le mariage ; cette seule rencontre aurait peut-être été capable de me faire commettre la faute de penser à de secondes noces. Car je vous confesse, ma Sœur, que depuis la fin tragique de mon cher Sychée, & que mon frère eut par un crime abominable souillé de son sang nos Dieux tutélaires, ce Prince a été le seul qui a pu me toucher le cœur : & il a fait une telle impression dans mon esprit, que j’y remarque les traces de mon ancienne & première flamme [5]. Mais que la terre s’ouvre pour m’engloutir, ou que Jupiter par un coup de foudre me précipite dans cet abyme de ténèbres où l’enfer ne voit que des ombres [p. 7] pâles & défigurées, plutôt, ô ma pudeur, que vous souffriez la moindre tache, & que je viole vos lois en la moindre chose. Celui qui le premier s’est rendu maître de mon cœur a emporté avec lui toutes mes affections. Qu’il les garde donc & les conserve pour jamais dans son sépulcre. En achevant ces paroles elle noie de pleurs son visage, & sa Sœur lui répond en cette sorte :

Ô ma Sœur qui m’êtes plus chère que la lumière même du jour, voudriez-vous donc passer toute votre jeunesse dans une triste solitude, sans éprouver par la joie que donnent les enfants la douceur des fruits du mariage ; & vous imaginez-vous que l’ombre & les cendres de Sychée en aient du sentiment dans le tombeau ? Je ne trouve point étrange que durant la violence de votre douleur vous ayez dédaigné la recherche de tous les Souverains de la Libye [6] ; refusé même le Roi Iarbas, & méprisé ensuite tant d’autres grands Princes & de grands Capitaines que porte l’Afrique, cette terre si fertile en victoires & en triomphes. Mais voudriez-vous maintenant résister aussi à un amour qui vous est si agréable ? & ne considérez-vous point quel est le pays où vous vous trouvez obligée de vous établir ? D’un côté vous êtes environnée par les villes belliqueuses des Gétuliens, par les Numides qui ne connaissent point le frein que donnent les lois, & par les bancs de sable de cette Syrte déserte [p. 9] & inaccessible. De l’autre vous avez pour limites ce pays qu’une excessive chaleur rend inhabitable [7], & les Barcéens qui étendent si loin leur farouche & violente domination. Ajouterai-je à cela les guerres qui se préparent contre votre empire naissant, & l’appréhension que vous devez avoir des menaces de mon frère ? Certes je crois que c’est par la conduite des Dieux, & par la faveur particulière de Junon que la tempête a jeté la flotte Troyenne sur cette côte [8]. Jusques à quelle grandeur verrez-vous s’élever votre ville & s’étendre votre Royaume par un tel mariage ? Et jusques à quel comble de réputation montera la gloire de vos armes par les hautes actions qu’elles seront capables de produire lorsqu’elles se trouveront jointes à celles d’Énée ? Demandez seulement aux Dieux la permission de vous remarier ; & après vous les être rendus favorables par vos sacrifices chérissez le bonheur d’avoir un tel hôte, & trouvez toujours de nouveaux prétextes de l’arrêter, tandis que l’hiver & le pluvieux signe d’Orion règnent avec tant de fureur sur la mer, que ses vaisseaux sont encore tout brisés de la tempête, & que le ciel est si contraire à la sûreté de ceux qui naviguent.

Anne par ces paroles augmente le feu qui brûlait déjà le cœur de Didon ; fait naître l’espérance dans son âme qui ne savait à quoi se résoudre, & l’affranchit des craintes que donne la honte.

[p. 11] Elles vont sans différer davantage au Temple implorer l’assistance des Dieux aux pieds des autels ; & sacrifient selon la coutume des brebis de deux ans à Cérès, à Apollon & à Bacchus ; mais particulièrement à Junon parce qu’elle préside aux mariages. La Reine tenant elle-même une coupe dans ses belles mains verse du vin entre les cornes d’une vache blanche [9] : Puis se promène devant les autels ; recommence ses sacrifices ; & demeure attentive à considérer les entrailles des victimes tandis qu’elles respirent encore.

Hélas que la connaissance des augures est aveugle dans ses prédictions ! Que servent à cette Princesse transportée d’amour tant de vœux & tant de sacrifices, puisqu’en même temps une flamme qui se glisse insensiblement dans ses veines ne laisse pas de ronger son cœur, & d’y conserver toujours vive cette ardeur secrète qui le dévore ?

L’infortunée Didon brûle plus que jamais dans ce feu, & court toute hors d’elle-même par toute la ville : ainsi que dans les forêts de Crète une biche blessée de loin par un chasseur qu’elle n’apercevait point, & qui lui laisse sans le savoir son fer volant dans le corps, s’enfuit à travers les bois & les buissons ; mais cette flèche mortelle demeure toujours dans son flanc.

Tantôt elle mène Énée se promener sur ses nouvelles murailles, lui montre les grandes richesses [p. 13] qu’elle a apportées à Tyr ; la magnificence de cette superbe ville qu’elle bâtissait, puis commence à lui parler, & s’arrête au milieu de son discours. Tantôt sur la fin du jour elle cherche quelque divertissement dans les festins, ou comme troublée de son esprit elle prie Énée de lui raconter encore les malheurs de Troie, & ne demeure pas moins attentive que la première fois au nouveau récit qu’il lui en fait. Mais quand la lumière obscure de la Lune a chassé la clarté du Soleil ; que l’heure de se retirer est venue, & que les astres qui se couchent invitent les hommes au repos, elle demeure avec peine sur son lit, & s’ennuie dans son palais, qui n’est plus qu’un désert pour elle lorsqu’elle n’y trouve plus Énée. Tout absent qu’il est, elle croit toujours le voir & l’entendre : & quelquefois elle arrête auprès d’elle le bel Ascagne pour tâcher à tromper sa passion par la ressemblance qu’il a avec son père. Elle perd le souvenir de tout le reste. On ne continue plus d’élever ces tours si superbement commencées : la jeunesse ne s’exerce plus aux armes : on ne travaille plus à ces ports & à ces grands bastions qui mettent les villes en assurance durant la guerre : ces hautes murailles dont la force donne de l’étonnement : ces bâtiments magnifiques qui semblent se vouloir égaler au ciel, & tous les autres ouvrages demeurent.

Junon voyant cette infortunée Princesse [p. 15] dans un si violent amour, sans que le soin de sa réputation soit capable d’arrêter les cours de sa fureur, aborde Vénus, & lui parle ainsi [10] : Certes je ne me suis point trompée. J’ai bien jugé qu’une ville consacrée à mon honneur vous donnerait de l’ombrage, & que le séjour d’Énée dans Carthage vous serait un sujet de défiance & de crainte. Mais vous & Cupidon votre fils dont le nom est si grand & si célèbre, remporterez un illustre trophée, & recevrez sans doute de merveilleuses louanges lorsque l’on verra qu’une femme seule & sans défense aura été vaincue par les artifices de deux si puissantes Divinités [11]. Nos inimitiés ne finiront-elles donc jamais, & demeurerons-nous toujours ainsi dans des contestations continuelles ? Que ne jurons-nous plutôt une éternelle paix par le moyen d’un saint mariage ? Vous êtes venue à bout de ce que vous souhaitiez avec tant d’ardeur. Didon brûle d’amour pour Énée, & il ne reste aucune partie de son cœur que la violence de ce feu ne pénètre & ne dévore [12]. Régissons les sujets de cette Princesse avec une égale puissance. Je consens qu’elle épouse Énée ; qu’elle le révère comme son mari, & qu’elle soumette à votre autorité les États qu’elle lui apportera en mariage.

Vénus qui n’eut pas peine à connaître que ce discours n’était qu’une pure dissimulation, & que le dessein de Junon était de transporter à Carthage [p. 17] l’Empire de Rome, lui répondit : Il faudrait être bien déraisonnable pour refuser des offres si avantageuses en cas que les effets y puissent répondre, & pour aimer mieux demeurer avec vous dans une guerre perpétuelle. Mais je doute de la volonté des destins, & si Jupiter aura agréable que les Carthaginois & les Troyens devenant habitants d’une même ville, se mêlent & s’allient ensemble. C’est à vous qui êtes sa femme à le porter par vos prières à y consentir [13]. Travaillez-y donc ; & je vous seconderai de tout mon pouvoir.

Je me charge de ce soin, réplique Junon, & vous dirai cependant en peu de mots de quelle sorte nous pourrons exécuter ce que nous venons de résoudre. Énée & l’infortunée Didon se préparent pour aller ensemble à la chasse dans la forêt aussitôt que le Soleil fera demain paraître ses premiers rayons & rendra la terre visible. Or quand dans la plus grande ardeur de cette chasse tout ce qu’il y aura de cavaliers piqueront en foule dans le bois, & que les veneurs après l’avoir environné par leur enceinte mettront les limiers sur la piste des bêtes sauvages, je verserai d’en haut sur eux une grande & noire nuée de grêle, & ferai retentir les airs par l’épouvantable bruit du tonnerre. Tous ceux qui accompagneront ce Prince & cette Princesse prendront la fuite à travers cette épaisse obscurité, & Didon & Énée [p. 19] se rencontreront seuls dans une même caverne. Je m’y trouverai avec le Dieu des noces ; & si vous continuez dans la résolution que nous prenons, je les unirai par un nœud inviolable, & donnerai à votre fils cette Reine en mariage. Vénus demeura d’accord de la proposition de Junon, & se rit en son cœur de ses finesses.

L’Aurore sortait du sein de la mer lorsqu’une troupe choisie de jeunes gens partit de la ville. On porte des filets de toutes sortes, et des dards propres pour la chasse. La cavalerie Massylienne se presse pour sortir à la campagne, et on mène quantité de meutes de chiens. Les principaux Seigneurs de Carthage attendent devant la porte la Reine qui n’était pas encore sortie de sa chambre ; et son cheval couvert d’écarlate et de lames d’or mâche dans sa fougue son mors qui blanchit d’écume.

Enfin cette Princesse suivie d’une grande foule sort de son palais vêtu d’un manteau à la sidonienne, dont les bords sont enrichis de broderie. Un carquois d’or pend sur ses épaules : ses cheveux sont noués avec un nœud d’or ; & une agrafe d’or attache par dessous sa robe de pourpre. Les Troyens & le gentil Iule s’avancent en même temps pour la suivre ; & Énée incomparablement plus beau que nul autre se présente aussi pour l’accompagner, & se joint à cette superbe troupe.

[p. 21] Ainsi quand Apollon abandonne la Lycie après y avoir passé l’hiver, & quitté le fleuve Xanthe pour aller revoir l’Ile de Délos qui se glorifie d’être le lieu de sa naissance, on voit lorsqu’il y recommence ses danses sacrées, les Peuples de Crète, les Dryopes, & les Agathyrses mêlés ensemble chanter à l’entour des autels ; & on le voit lui-même dans ce jour de magnificence marchant sur la montagne de Cynthe armé d’un carquois qui résonne sur ses épaules, tresser avec des cordons d’or ses beaux cheveux tout dégouttants de parfums, les arranger sur son front, & les relever avec une couronne de laurier. Énée ne paraissait pas moins beau dans cette journée ; tant une royale majesté éclate sur son visage.

Quand on fut arrivé sur les montagnes & dans les forts les plus épais, quantité de chevreuils lancés du haut des rochers descendent avec vitesse dans les vallées ; & d’autre côté plusieurs cerfs abandonnent aussi les lieux élevés, & pressés ensemble dans leur fuite élèvent des tourbillons de poussière, & traversent en courant les grandes plaines.

Alors le jeune Iule devance à la course dans le milieu de ces vallons tantôt les uns, & tantôt les autres : Il se plaît en la vitesse de son cheval ; & souhaite avec passion qu’entre ces bêtes timides, quelque sanglier écumant, ou quelque lion furieux descende de la montagne.

L’air commence cependant à retentir de tous [p. 23] côtés du bruit du tonnerre, & les éclairs sont suivis d’un orage de grêle & de pluie mêlées ensemble. Les Tyriens, les Troyens, & Ascagne se retirent de çà & de là en tous les endroits de la campagne où ils peuvent trouver du couvert dans cette surprise, & éviter les torrents qui tombent comme autant de rivières du haut des montagnes.

Didon & Énée se rencontrent dans une même caverne. La Terre & la Déesse Junon qui préside aux cérémonies nuptiales sont les premières qui donnent le signal de ce mariage. Le Feu comme étant aussi l’un des Dieux des noces se fait voir par des éclairs. L’Air témoigne par son retentissement qu’il est consentant de ce qui se passe ; & les Nymphes des bois jettent de grands cris du haut des montagnes.

Ce jour fut la première cause de tous les malheurs & de la mort tragique de cette Princesse. Le soin de sa réputation ne la touche plus : elle ne dissimule plus son amour : mais elle l’appelle un mariage ; & croit excuser sa faute en la couvrant d’un nom si saint & si honorable.

La Renommée vole incontinent par toutes les villes de la Libye : la Renommée qui entre les plus dangereuses Divinités est celle de toutes qui est la plus prompte & la plus vite. Elle croît par son agitation, & acquiert toujours en marchant de nouvelles forces. D’abord la crainte la rend petite : Mais tout d’un coup elle s’élève dans l’air [14] ; & quoique ses pieds [p. 25] marchent sur la terre, sa tête se cache dans les nuées. La terre sa mère, à ce que l’on dit, étant animée de fureur contre les Dieux, conçut & mit au jour cette dernière sœur de ces redoutables Géants Cée & Encelade, & lui donna des pieds & des ailes également vites & légers. Ce monstre est grand & épouvantable. Mais ce qui va au-delà de toute créance, c’est qu’autant qu’elle a de plumes, elle a dessous autant d’yeux qui veillent continuellement, autant de bouches & de langues qui parlent sans cesse, & autant d’oreilles toujours attentives à écouter ce qui se dit dans le monde [15]. Elle vole la nuit au milieu de l’air, & fait bruire ses ailes dans l’obscurité, sans que la douceur du sommeil lui fasse jamais fermer les paupières. Le jour elle s’assied comme une sentinelle sur les hautes tours & sur le sommet des palais des Rois, & épouvante les grandes villes en assurant aussi hardiment les choses fausses que les véritables.

Cette monstrueuse Divinité répandit alors avec joie divers bruits parmi les peuples [16], & publia également ce qui était vrai & ce qui ne l’était pas. Elle dit que le Troyen Énée étant abordé en Afrique la belle Didon n’avait pas dédaigné de le choisir pour son amant ; & que ce Prince & cette Princesse sans plus se soucier de leurs royaumes, se plongeaient dans une honteuse volupté, & ne pensaient qu’à passer l’hiver ensemble dans toutes sortes [p. 27] de délices. Cette infâme Déesse après avoir semé ces nouvelles de tous côtés prend sa course vers le Roi Iarbas, enflamme son esprit par ses discours, & redouble son indignation & sa colère.

Ce Prince, qu’un rapt avait fait naître de Jupiter & de la Nymphe Garamante, avait dans ses vastes royaumes bâti en l’honneur de ce Dieu cent temples superbes & autant d’autels : il y avait consacré des lampes dont le feu ne s’éteignait point, & l’on y veillait sans cesse pour rendre un hommage perpétuel à cette puissante Divinité. La terre était toujours grasse du sang des victimes qu’on immolait, & l’entrée de ces temples toujours parfumées des diverses fleurs que l’on y répandait en abondance.

Ce Roi transporté de fureur par cette cruelle nouvelle éleva ses mains vers le ciel, & fit cette ardente prière à Jupiter en présence des autels & des simulacres des Dieux : Ô tout-puissant Jupiter à qui la nation Maure offre la liqueur de Bacchus dans ces festins solennels qu’elle fait sur des lits peints ensuite de ses sacrifices : Pouvez-vous, grand Dieu que j’ai l’honneur d’avoir pour père, voir des crimes si horribles sans les punir ? Est-ce donc en vain que nous craignons votre justice lorsque vous lancez la foudre ? Et ce feu qui sort de l’obscurité des nuées nous épouvante-t-il sans sujet par le bruit qu’il forme dans l’air, & qui fait si souvent trembler la terre ? Une femme réfugiée en mon pays, qui bâtit une [p. 29] ville dans une place qu’elle a acquise pour un peu d’argent : à qui je n’ai donné à cultiver que les sablons infertiles du rivage de la mer, & que j’ai obligée de recevoir les lois établies dans mon empire, refuse avec mépris de me prendre pour mari, & reçoit Énée pour son maître. Ainsi ce nouveau Pâris qui avec sa troupe de demi-hommes couvre d’un chapeau à la Lydienne sa tête & ses cheveux parfumés, jouit de ce qu’il m’a ravi, parce que je charge sans cesse vos autels de dons, & que je fais trop de cas de la vaine qualité de votre Fils [17].

Le Roi des Dieux touché de cette prière mêlée de plaintes, tourna sa vue vers les royales murailles de Carthage, & vers ces amants qui sans se soucier de leur réputation étaient ensevelis dans les délices. Il appelle Mercure & lui fait ce commandement : Partez vite, mon fils, servez-vous du zéphyr, déployez vos ailes, volez promptement, & allez trouvez ce chef des Troyens, qui sans penser au royaume que les Destins lui préparent se plonge à Carthage dans les délices. Dites-lui de ma part, que ce n’est pas ce que la belle Vénus sa mère m’avait fait espérer de lui, & que ce n’a pas été pour vivre dans cette mollesse qu’elle l’a garanti deux fois de la mort qu’il était prêt de recevoir de la main des Grecs. Mais qu’elle m’avait assuré qu’il assujettirait à sa domination cette Reine des Rois, cette superbe Italie, qui ne respire que la guerre : qu’il se témoignerait [p. 31] digne par ses actions d’être descendu du haut sang de Troie, & qu’il réduirait sous ses lois toutes les nations du monde. Que si la gloire de ces grands succès ne lui enflamme point le cœur : si l’amour de sa réputation ne l’anime point à entreprendre des travaux si héroïques : Est-il si mauvais père que d’envier à son fils l’empire de Rome ? Que prétend-il faire ? Quelle espérance l’arrête dans un pays ennemi ? Et comment ne considère-t-il point ni sa postérité, ni le royaume qui lui est préparé dans l’Italie ? En un mot, je veux qu’il s’embarque. Portez-lui de ma part ce commandement.

Jupiter ayant ainsi parlé, Mercure se prépare à lui obéir. Il commence par attacher à ses talons ses brodequins d’or dont les ailes le soutiennent en l’air, & le portent aussi vite que le vent sur les terres & sur les mers. Il prend ensuite cet admirable Caducée qui peut retirer les âmes des enfers ou les y faire descendre, qui peut donner ou ravir le sommeil, & par celui de la mort fermer pour jamais les yeux des hommes. L’ayant à la main il chasse les vents devant lui, passe au travers des nuées les plus épaisses, & aperçoit déjà en volant le sommet & les côtés élevés de l’infatigable Atlas qui ne se lasse point de porter le ciel. Sa tête couverte de Pins est toujours environnée de brouillards & battue du vent & de la pluie : ses épaules sont cachées sous la neige : des torrents tombent avec violence de son [p. 33] menton, & sa barbe affreuse est toute raide de glace.

Mercure en se soutenant sur ses ailes égalées s’arrête premièrement en ce lieu, & s’élance ensuite de tout son corps vers la mer : & comme le plongeon vole à fleur d’eau entre les rivages & les rochers qui servent de retraite aux poissons : de même ce Dieu au partir de chez son aïeul maternel fend les airs & vole entre le ciel & la terre le long de la côte sablonneuse de la Libye.

Aussitôt qu’il eut touché de ses pieds ailés les cabanes des pasteurs qui sont autour de Carthage il aperçut Énée qui traçait des forteresses, & cherchait de nouveaux enrichissements pour des palais. La garde de son épée brillait de l’éclat des pierres précieuses dont elle était enrichie, & son manteau de pourpre Tyrienne [18] si vive qu’elle éblouissait les yeux était un présent de la magnifique Didon, qui en avait elle-même embelli l’étoffe avec une broderie d’or très délicate.

Mercure l’aborde & lui dit : Est-ce donc ainsi que pour plaire à une femme vous vous occupez à jeter les fondements de la superbe Carthage & à bâtir cette grande ville, sans vous souvenir de votre royaume & de votre fortune ? [19] Le Roi des Dieux, ce dominateur tout-puissant de l’univers m’a lui-même envoyé du plus haut du ciel vous porter ce commandement : Quelle est votre pensée, & quelle espérance vous fait de la sorte perdre votre temps dans la Libye ? Si vous n’êtes point touché de l’honneur [p. 35] de tant de grandes actions où vos destinées vous appellent ; & si l’amour de votre propre gloire ne vous porte point à entreprendre des travaux illustres : considérez au moins Ascagne qui est déjà grand, & ne trompez pas les espérances de ce généreux successeur qui doit un jour régner sur l’Italie & sur la terre où sera fondée la ville de Rome. Mercure ensuite de ces paroles quitte la forme humaine qu’il avait prise, & s’évanouit en l’air sans lui donner le loisir de lui répondre.

Énée demeure effrayé de cette vue : ses cheveux se dressent de crainte, sa langue s’attache à son palais, & l’épouvante que de si grands reproches lui donnent joint au commandement absolu de Jupiter lui font désirer avec ardeur d’abandonner par la fuite ce pays qui lui est si doux & si agréable. Mais hélas ! comment exécuter ce dessein ? Avec quelles paroles aborder la Reine si passionnée de son amour, & par où commencer un tel discours ? Son esprit agité se porte tantôt d’un côté, tantôt d’un autre. Il se tourne de toutes parts, & ne sait quel conseil prendre. Enfin après avoir bien balancé il juge que cette résolution est la meilleure [20]. Il fait venir Mnesthée, Sergeste, & le valeureux Cloanthe, leur commande de faire le plus secrètement qu’ils pourraient équiper sa flotte, rassembler ses gens sur le port, & préparer toutes choses pour faire voile, sans rien dire de la cause qui les porte à un si soudain [p. 37] changement. Il ajoute que de son côté, lorsque Didon à qui il était si obligé, s’imaginerait le moins qu’il pût dans la violence de leur amour se résoudre à l’abandonner, il tâcherait de lui parler aussitôt qu’il en rencontrerait une occasion favorable & trouverait quelque moyen d’exécuter son entreprise. Tous reçoivent avec joie ce commandement, & l’exécutent avec diligence [21].

Mais que ne découvre point une amante ? La Reine qui craignait lors même qu’il n’y avait nul sujet de craindre, fut la première à se douter & s’apercevoir de ce dessein. Cette même cruelle Renommée lui rapporte, que les Troyens équipent leur flotte, & que l’on se prépare à lever l’ancre [22]. Elle frémit de rage à cette nouvelle, & transportée de fureur court comme une insensée par toute la ville : ainsi qu’on voit courir une Bacchante dans ses premières agitations, lorsqu’au commencement de ces sacrifices solennels que l’on fait tous les trois ans à Bacchus elle entend la voix de ce Dieu qui l’appelle la nuit avec de grands cris de dessus la montagne de Cithéron. Enfin elle parle ainsi à Énée.

Avez-vous donc espéré, perfide, de pouvoir me cacher une telle infidélité, & de quitter mon pays sans que je le susse ? Ni notre amour, ni votre foi, ni la mort tragique qui avancera mes jours ne sont-ils capables de vous arrêter ? Cruel que vous êtes, ne craignez-vous point de faire voile durant la [p. 39] rigueur de cette saison, & d’exposer votre flotte en pleine mer à la violence des vents ? [23] Quand même le pays que vous allez chercher ne vous serait pas étranger & inconnu, & que la grande Troie serait encore florissante, pourriez-vous pour y retourner vous résoudre d’abandonner vos vaisseaux à la fureur des vagues qui les menacent, & vous suis-je donc devenue insupportable ? Je vous conjure par mes larmes ; par la foi que vous m’avez jurée ; par vous-même, puisque je suis si malheureuse que de vous avoir donné tout le reste ; par notre mariage ; par ce que je puis avoir mérité de vous, & par tout ce que vous avez trouvé en moi qui vous ait pu plaire, d’avoir pitié de mon royaume dont votre retraite serait la ruine, de n’être pas insensible à mes prières, & de changer cette cruelle résolution. Les nations de la Libye, & les Rois des Nomades me haïssent à cause de vous : Vous m’avez attiré l’aversion de mes propres sujets ; & votre seul amour m’a fait oublier ma pudeur, & perdre cette haute réputation qui portait ma gloire jusques dans le ciel. Entre les mains de qui me laissez-vous sans avoir plus d’autre refuge que la mort ? Car puisque vous voulez que je ne regarde désormais que comme un étranger celui que j’ai considéré jusques ici comme mon mari, que dois-je attendre à tout moment, sinon que mon frère détruise ma nouvelle ville, ou que le superbe Iarbas [p. 41] me mène captive en triomphe ? Au moins si avant votre fuite vous m’aviez laissé un successeur ? & si je voyais dans mon palais jouer quelque petit Énée qui portât votre ressemblance sur son visage, je ne croirais pas dans votre infidélité être entièrement abandonnée.

Durant qu’elle parlait ainsi, Énée qui avait toujours présent dans l’esprit le commandement de Jupiter, tenait les yeux arrêtés en terre. Il résistait en lui-même aux persuasions de cette Princesse, & cachait sa peine dans le secret de son cœur. Enfin il lui répond en peu de mots. Je ne désavouerai jamais, grande Reine, les extrêmes obligations dont je vous suis redevable. Elles vont encore beaucoup au-delà de tout ce que vous sauriez les représenter ; & mon âme cessera plutôt d’animer mon corps que je ne cesserai de les reconnaître. Mais permettez-moi de vous dire, que je n’ai point prétendu de vous cacher ma retraite, ni de vous épouser pour contracter avec vous & votre peuple une si étroite alliance. Si les Destins m’avaient permis de suivre mon inclination & de n’avoir pour règle de mes désirs que ma propre volonté, j’aurais rendu mes premiers devoirs à mon pays & aux chères reliques des miens ; j’aurais bâti les superbes palais de Priam, & j’aurais fondé de nouveau en faveur des vaincus une autre Troie. Mais les oracles d’Apollon me pressent de passer en Italie : [p. 43] cette si noble partie du monde est devenue ma passion ; & je la regarde maintenant comme mon pays. Que si les palais de Carthage & les autres beautés d’une ville que vous bâtissez dans la Libye vous charment & vous arrêtent, quoique vous soyez Phénicienne : trouvez-vous étrange que les Troyens veuillent s’établir dans l’Italie ; & ne nous sera-t-il pas aussi permis de chercher des royaumes en des terres étrangères ? Toutes les fois que la nuit vient avec ses voiles humides couvrir la terre, & que les astres se lèvent pour répandre leurs feux dans le ciel, l’ombre de mon père Anchise se présente en songe à moi d’une manière épouvantable. J’ai continuellement dans l’esprit le tort que je ferais à Ascagne, & la honte que je recevrais de faire perdre à une personne qui m’est chère l’empire de l’Italie où sa destinée l’appelle. Mercure envoyé par Jupiter même, je les en prends tous deux à témoins, m’a apporté du ciel ses commandements. J’ai vu de mes yeux ce Dieu entrer dans Carthage, & j’ai entendu sa voix frapper mes oreilles. Cessez donc je vous supplie de vous affliger & de m’affliger par vos plaintes, puisque c’est une nécessité inévitable qui me contraint de m’embarquer pour aller en Italie.

Dès le commencement de ce discours Didon le regardait de travers, & observait sans daigner arrêter les yeux sur lui jusques à ses moindres actions. Enfin transportée de colère elle lui dit :

[p. 45] Perfide, vous n’avez jamais eu une Déesse pour mère, ni Dardanus pour auteur de votre race. Mais l’effroyable Caucase vous a engendré du sein de ses durs rochers, & des tigresses d’Hyrcanie vous ont nourri du lait de leurs mamelles. Car pourquoi dissimuler les outrages que je reçois ? & pourquoi me retenir comme si je pouvais en appréhender de plus grands ? A-t-il soupiré en voyant mes pleurs ? A-t-il daigné jeter les yeux sur moi ? La compassion lui a-t-elle fait verser des larmes ? & a-t-il eu quelque pitié de mon amour ? Laquelle de tant d’injures dois-je ressentir davantage ? & la grande Junon, et Jupiter même peuvent-ils regarder sans indignation une si épouvantable ingratitude ? A qui se peut-on fier désormais ? La tempête ayant jeté ce barbare sur mes rivages, non seulement je l’ai reçu dans mon royaume ; mais folle que je suis, je lui en ai donné une partie ; j’ai recueilli sa flotte toute dissipée, & retiré tous les siens d’entre les bras de la mort. Qui ne serait point transporté de fureur lorsqu’il ose dire : tantôt que les oracles d’Apollon le pressent, & tantôt que Mercure envoyé par Jupiter même lui apporte du ciel des commandements si redoutables ? Certes il y a grande apparence que ce soin tourmente beaucoup les Dieux, & inquiète fort les morts dans le repos de la sépulture. Je ne te retiens point, ingrat, & ne m’arrête point à te répondre. Va, cherche des vents qui te [p. 47] portent en Italie : cherche des royaumes au travers des mers. Si les justes Divinités ont quelque pouvoir, j’espère que tu feras naufrage entre cent écueils ; que tu recevras le châtiment de ton crime, & que dans cette extrémité tu répèteras mille et mille fois le nom de Didon. Quoiqu’absente je te poursuivrai & te persécuterai par ces feux horribles que tu verras luire à mes funérailles. Et lorsque le froid de la mort aura séparé mon âme d’avec mon corps, mon ombre sera toujours présente à tes yeux. Tu payeras, perfide, la peine que mérite ta cruauté, & j’en apprendrai les nouvelles jusques dans le plus profond des enfers.

Ce fut là tout ce que la violence de la douleur de Didon lui permit de dire ; & la lumière du jour lui devenant insupportable elle quitte Énée, qui plein de trouble se préparait de répondre à ses reproches. Ses femmes l’emportent évanouie dans sa chambre, & la jettent sur son lit.

Or quoique ce pieux Prince souhaitât extrêmement de pouvoir soulager par ses paroles l’affliction de cette Reine : quoiqu’il jetât de profonds soupirs, & quoiqu’il sentît son âme ébranlée par la force de son amour : néanmoins pour obéir au commandement de Jupiter, il va voir en quel état est sa flotte.

Sa présence redouble l’ardeur des Troyens. Ils tirent leurs grands vaisseaux du rivage dans la mer, [p. 49] & ils commencent déjà d’y flotter. Leur passion de se mettre à la voile pour s’enfuir leur fait apporter de la forêt des avirons à peine ébranchés, & des mâts où l’écorce paraît encore [24]. On les voit sortir de la ville à grandes troupes : de même que quand les Fourmis se souvenant de la rigueur de l’hiver pillent un grand monceau de blé & l’emportent dans leurs magasins, on voit cette petite armée noirâtre traîner par des sentiers étroits sa proie à travers les herbes : Les unes toutes courbées soutiennent sur leurs épaules ces grains si pesants : les autres rassemblent leurs troupes, châtient la paresse de celles qui ne vont pas assez vite ; & toutes dans ce chemin s’animent de chaleur pour leur ouvrage.

Princesse infortunée, quels sentiments n’aviez-vous point dans cette rencontre ; & de quels soupirs ne remplissiez-vous point l’air, lorsque du lieu le plus élevé de votre palais vous voyiez de tous côtés travailler avec tant d’ardeur sur le rivage, & la mer se troubler au bruit des cris qui retentissaient de toutes parts ? Cruel amour, à quelles extrémités ne réduisez-vous point les hommes ? Cette Reine est encore contrainte de recourir aux larmes & aux prières, & de faire céder sa colère à sa passion, afin de tenter avant sa mort, bien qu’inutilement, toutes choses.

Vous voyiez dit-elle, ma Sœur, avec quelle diligence ils travaillent sur le rivage [25] : ils se sont rassemblés [p. 51] de toutes parts : leurs voiles appellent déjà les vents ; & les matelots pleins de joie ont déjà couronné de fleurs les poupes de leurs vaisseaux. Que si j’ai bien pu prévoir ce malheur, j’espère d’avoir assez de force pour le supporter. Mais puisque vous êtes la seule pour qui ce perfide a du respect ; qu’il vous confie même ses secrets, & que personne ne connaît si bien que vous son humeur ni les temps propres à l’aborder, je vous conjure de me rendre encore ce bon office dans mon extrême douleur. Allez ma Sœur, parlez en mon nom comme suppliante à ce cruel ennemi, & dites-lui :

Je ne me suis point trouvée à Aulide [26] avec les Grecs pour jurer la perte de Troie : je n’ai point envoyé de flotte pour joindre à la leur dans ce grand siège : & je n’ai point fouillé dans le tombeau de son père Anchise pour en dérober les cendres & troubler son ombre. Pourquoi donc se rend-il inexorable à mes prières, & où veut-il aller avec une telle précipitation ? Qu’il accorde au moins pour dernière grâce à mon amour, d’attendre que la saison soit plus propre & les vents plus favorables à sa fuite. Je ne lui parle plus de mon mariage dont il a si cruellement violé la foi : je ne lui parle plus de ne point aller en Italie & d’abandonner ses prétentions sur ce grand royaume. Je lui demande seulement un peu de ce temps qui est si contraire à son voyage : je lui demande un peu de soulagement [p. 53] & de relâche dans ma fureur, jusques à ce qu’étant comme domptée par l’excès de ma mauvaise fortune, je sois plus accoutumée à la supporter. Ayez pitié de moi ma chère Sœur, & ne me refusez pas cette grâce qui sera la dernière que je vous demanderai jamais.

Anne ayant le cœur percé de douleur, porte & reporte ces paroles & ces conjurations à Énée. Mais il ne se laisse fléchir ni à ses pleurs ni à ses prières : les Destins & Jupiter même rendent ses oreilles sourdes à tant de plaintes. De même qu’on voit sur les Alpes les vents déployer à l’envi toutes leurs forces pour arracher un vieux chêne. Ils le poussent avec violence tantôt d’un côté, tantôt d’un autre [27] : un sifflement aigu s’élève dans l’air, & la terre est tout à l’entour couverte de feuilles [28] par les secousses que souffre sa tige. Il demeure néanmoins malgré ces efforts toujours attaché aux rochers ; & ses profondes racines s’étendent aussi loin vers le centre de la terre, que sa cime superbe s’élève dans l’air. Ainsi ce grand Héros est attaqué de tous côtés par ces instances si continuelles & si pressantes, & sent son cœur s’émouvoir de compassion. Mais son esprit qui demeure ferme, voit couler tant de larmes inutilement.

Didon, épouvantée de voir que les Destins lui sont si contraires souhaite la mort. La lumière du soleil lui devient insupportable ; & pour la confirmer dans ce sentiment elle remarque avec [p. 55] horreur, que lorsqu’elle fait ses offrandes sur les autels, les liqueurs sacrées qu’elle verse se noircissent à l’instant, & que le vin qu’elle répand se change en un sang tout corrompu. Elle considère ce prodige sans en parler même à sa Sœur : & un autre dont il est suivi augmente encore son étonnement & son trouble. Il y avait dans son palais un temple de marbre dédié à son premier mari qu’elle y honorait comme un Dieu : elle en avait couvert la porte de laine blanche, & avait mis tout à l’entour des rameaux sacrés. Elle croit avoir entendu de ce lieu la voix de Sychée qui l’appelait ; & qu’un hibou faisait résonner du haut du palais ses tristes plaintes avec des accents lamentables. Elle est d’ailleurs épouvantée par les étranges prédictions des Augures, & parce qu’elle voit en songe, ou s’imagine de voir, le cruel Énée dont la perfidie augmente sans cesse sa fureur, l’abandonner & la laisser seule dans un long exil, où elle cherche en vain ses sujets dans une terre étrangère. De même que Penthée dans ses transports s’imagine de voir une grande troupe de Furies, & deux Thèbes & deux soleils : ou tout ainsi qu’Oreste, dont la terreur a paru tant de fois sur le théâtre, s’enfuit devant sa mère qui le poursuit avec des flambeaux ardents en ses mains & des serpents épouvantables, & se voit assiégé de tous côtés par les Furies vengeresses de son crime.

[p. 57] Didon ne pouvant plus alors résister à l’excès de sa douleur se porte par un dernier désespoir dans la résolution de mourir. Elle arrête en elle-même le temps & les moyens de l’exécuter. Mais pour cacher son dessein elle fait semblant de concevoir quelque espérance, & le témoigne par la tranquillité qu’elle fait paraître sur son visage. Elle parle ensuite ainsi à sa Sœur qui était comblée de tristesse. Réjouissez-vous avec moi, ma Sœur, j’ai enfin trouvé le moyen, ou de rengager ce perfide dans mon amour, ou de me délivrer de celui que je lui porte. Du côté du soleil couchant, & vers les rivages de l’océan les plus reculés est l’extrémité de l’Éthiopie où le grand Atlas soutient sur ses épaules ce ciel tout brillant du feu des étoiles. C’est de ce pays que l’on m’a enseigné une Prêtresse Massylienne qui était commise à la garde du jardin des Hespérides. Elle en conservait les fruits sacrés, & nourrissait de miel et de pavot le dragon qui veille sans cesse pour ce sujet. Cette Prêtresse promet d’affranchir par ses charmes ceux qu’elle voudra des peines insupportables de l’amour [29], & de les donner à d’autres : d’arrêter le cours des fleuves, & de contraindre les astres de retourner en arrière. Vous verrez si vous le désirez les ombres des morts sortir la nuit du tombeau au bruit de sa voix, la terre trembler sous ses pieds, & les ormes descendre du haut des montagnes. Je prends les Dieux à [p. 59] témoins, & vous aussi, ma chère Sœur, que c’est avec beaucoup de regret que je me trouve contrainte d’avoir recours à la magie. Allez donc, je vous en conjure, dresser en secret un grand bûcher au lieu du palais le plus reculé. Mettez au dessus l’épée que cet impie a laissée dans ma chambre : ajoutez-y tout ce qu’il m’a donné, & ce lit nuptial qui a été la cause de ma perte. La Prêtresse m’ordonne de réduire en cendres toutes les marques qui me restent de l’amour de ce parjure.

Anne voit qu’elle pâlit en achevant ces paroles, & ne saurait néanmoins s’imaginer qu’elle veuille couvrir le dessein de sa mort par cette nouvelle sorte de sacrifices. La pensée d’une si horrible fureur ne peut lui entrer dans l’esprit : elle ne peut croire qu’il y ait plus de sujet de craindre que lors de la perte de Sychée : & ainsi elle exécute son commandement.

Après que ce grand bûcher composé de chênes & de sapins eut été élevé dans le lieu le plus secret du palais, la Reine qui savait à quoi elle le destinait le couvre de fleurs & l’environne de cyprès funestes : met au-dessus avec l’épée d’Énée tous les présents qu’elle avait reçus de lui, & attache son portrait au chevet du lit. Des autels étaient dressés tout alentour ; & la Prêtresse les cheveux épars invoque par diverses fois à haute voix toutes les Divinités des enfers : mais particulièrement Hécate, qui sous trois divers visages & sous trois formes [p. 61] différentes paraît au ciel, dans le monde, & sous la terre. Elle répand aussi l’eau qu’elle feint avoir été puisée dans la source du lac d’Averne ; fait jeter dessus des herbes coupées encore tendres avec des faux d’airain à un certain jour de la lune et dégouttantes d’un suc vénéneux, & y ajoute ce morceau de chair que le poulain apporte sur le front en naissant, & qui ne lui est pas plus tôt arraché que sa mère perd tout l’amour qu’elle avait pour lui. Didon elle-même ayant un pied nu & sa robe détachée offre avec ses mains pures les gâteaux sacrés sur les autels : & comme elle sait qu’elle est proche de sa mort elle appelle pour la dernière fois les Dieux à témoins de la perfidie d’Énée, accuse la malignité des astres qui ont contribué à son infortune, & s’il y a quelque Divinité qui prenne soin de ces malheureux amants dont l’affection n’est récompensée que d’ingratitude, elle implore sa justice & sa vengeance.

La nuit couvrait le ciel de ses voiles, & les hommes lassés des travaux du jour reprenaient de nouvelles forces par le repos. Les forêts étaient sans bruit, et la mer sans agitation : les astres avaient fourni la moitié de leur carrière : le silence régnait dans l’air, & sur les campagnes : & dans les forts les plus épais, les buissons les plus touffus, & les eaux les plus profondes, les bêtes, les oiseaux, & les poissons ensevelis dans le sommeil d’une nuit [p. 63] tranquille adoucissaient leurs ennuis, & oubliaient leurs peines passées. Mais l’infortunée Didon ne connaît plus l’usage du sommeil [30] : elle ne reçoit plus ni dans les yeux ni dans son cœur la douceur du repos que donne la nuit : ses inquiétudes se redoublent ; & son amour plus violent que jamais assiège & irrite son âme par les flots impétueux du désespoir.

Dans ce trouble qui l’agite de tant de diverses pensées elle parle ainsi en elle-même : Que ferai-je donc ? Irai-je après un si grand outrage rechercher ceux qui m’ont recherchée ? Irai-je comme suppliante demander en mariage quelqu’un de ces Princes Numides que j’ai si souvent dédaigné d’avoir pour maris ? Suivrai-je la flotte des Troyens : & parce qu’ils m’ont tant d’obligation & qu’ils m’en témoignent une si grande reconnaissance, me soumettrai-je à leurs superbes commandements ? [31] Mais quand je le voudrais, le voudraient-ils ? & après s’être ainsi moqués de moi, me recevraient-ils sur leurs vaisseaux ? Hélas misérable que je suis ! Ignorai-je quelle est la perfidie de la race du parjure Laomédon, & y suis-je encore insensible ? Quoi donc, suivrai-je ainsi seule dans leur fuite ces ingrats qui triomphent de m’avoir trompée ? ou bien les poursuivrai-je avec une armée de tous mes sujets, & exposerai-je une seconde fois aux périls de la mer ces peuples que j’ai arrachés de Tyr avec tant de peine ? Mourons plutôt : mon imprudence [p. 65] l’a bien mérité. Mourons, & mettons fin à nos douleurs en finissant notre vie par nos propres mains. Ce fut vous, ma Sœur, qui en vous laissant vaincre à mes larmes au lieu de résister à la violence de ma passion, fûtes la première à me précipiter dans un abyme de malheurs, & à me livrer à mon ennemi. Pourquoi n’eussé-je pu comme une chaste tourterelle achever ma vie sans m’engager dans le crime de ce second mariage, & dans les cuisants regrets qui me dévorent ? Est-ce là donc l’inviolable fidélité que j’avais promis de garder jusques au dernier soupir aux cendres de mon cher Sychée ?

Tandis que Didon dans la violence de son désespoir faisait ainsi éclater ses plaintes, Énée résolu de partir, & toutes choses étant préparées, dormait sur la poupe de son vaisseau. Alors Mercure lui apparut pour une seconde fois sous la même forme qu’auparavant, avec ce même ton de voix, ce même visage, ces mêmes cheveux blonds, & cette même taille dont la beauté faisait voir la vigueur de sa jeunesse : & il lui sembla qu’il lui fit cette remontrance.

Fils de Déesse pouvez-vous dormir dans une occasion si importante ? Pouvez-vous être insensible à tant de périls qui vous environnent ; & n’entendez-vous point le souffle favorable du Zéphyr qui vous appelle ? Didon résolue de mourir ne pense dans les transports de sa rage qu’à se venger de vous d’une [p. 67] manière épouvantable [32]. Que ne vous hâtez-vous donc de vous enfuir tandis qu’il est encore en votre puissance ? Voulez-vous attendre que la mer soit couverte de feux & de vaisseaux ennemis, & que le flambeau à la main on vienne embraser votre flotte, comme il arrivera sans doute si l’aurore vous trouve encore sur ce rivage ? Hâtez-vous : ne tardez pas un moment : car qu’y a-t-il de plus inconstant & de plus léger qu’une femme ? Ce Dieu ayant parlé de la sorte rentra dans l’obscurité de la nuit & disparut.

Énée épouvanté de cette vision se lève aussitôt & presse ses compagnons. Éveillez-vous, leur dit-il : placez-vous sur les bancs ; prenez vos rames, & déployez promptement les voiles [33]. Un Dieu envoyé du ciel m’ordonne pour la seconde fois de hâter ma fuite & de lever l’ancre. Nous vous suivons qui que vous soyez, ô grande Divinité, & vous obéissons avec joie. Ne nous abandonnez point s’il vous plaît, & faites par votre assistance que les astres nous soient favorables dans ce voyage que nous entreprenons sous votre conduite. En achevant ces paroles il tire son épée & coupe les cordages qui retenaient son navire à l’ancre. Chacun poussé d’une même ardeur se presse à qui exécutera le plus tôt ses commandements : ils abandonnent le rivage : la mer est couverte de leurs vaisseaux, & blanchit d’écume sous le violent effort de leurs rames.

[p. 69] L’Aurore sortait du lit de Tithon & faisait voir sur la terre les premiers rayons de sa lumière, lorsque la Reine aussitôt que l’horizon commença de s’éclaircir, vit de dessus les tours de son palais qu’il ne restait plus personne dans ses ports ni sur ses rivages, & que la flotte Troyenne fendait la mer à pleines voiles. Elle frappe trois et quatre fois son sein, arrache ses beaux cheveux, & s’écrie : Quoi donc, ô grand Jupiter, cet étranger se sera ainsi moqué de moi dans mon royaume ? & l’on ne prendra point les armes ? & l’on ne fera point en diligence sortir mes vaisseaux ? Allez mes sujets : que tardez-vous à vous armer du fer et du feu, à vous embarquer, & à faire voile ? Mais que dis-je ? où suis-je ? & quelle fureur me transporte ? Malheureuse Didon, ne vois-tu pas à quelle extrémité les Destins te réduisent maintenant ? Tu pouvais parler ainsi lorsque tu donnais des couronnes. Est-ce donc là la foi inviolable de ce Prince qu’ils disaient emporter avec lui ses Dieux domestiques ; qu’ils disaient avoir sauvé sur ses épaules son père accablé de vieillesse ? Ne pouvais-je pas le mettre en mille pièces & les semer dans la mer ? Ne pouvais-je pas traiter de même tous ses compagnons ? Ne pouvais-je pas tuer Ascagne & le faire manger à ce barbare ? [34] Mais le succès de mon entreprise eût été douteux. Qu’importe : que pouvais-je craindre étant résolue de [p. 71] mourir ? J’eusse la première le flambeau à la main porté le feu dans sa flotte : j’eusse fait périr le père : j’eusse fait périr le fils : j’eusse fait périr toute leur race : & ma vengeance étant satisfaite je me fusse précipitée dans ces mêmes flammes. Soleil, qui dans votre cours lumineux voyez tout ce qui se passe sur la terre : Et vous, grande Junon, témoin et consentante de tous mes malheurs : Et vous Hécate dont l’on célèbre la puissance par ces hurlements qui se font la nuit au milieu des places publiques : Et vous Furies vengeresses des impiétés & des crimes : Et vous Dieux de l’infortunée & mourante Élise, entendez mes plaintes. Faites souffrir à ces méchants & à ces ingrats les peines qu’ils ont méritées ; & laissez-vous toucher à mes dernières prières. S’il faut nécessairement, parce que c’est la volonté des Destins, que ce perfide arrive en Italie, & qu’il y prenne terre après un naufrage : faites au moins qu’il se trouve réduit aux dernières extrémités par les armes d’une nation belliqueuse ; & qu’après avoir été arraché d’entre les bras de son cher Iule, il soit contraint d’aller comme un vagabond implorer du secours chez les étrangers. Faites qu’il voie devant ses yeux la mort tragique des siens ; & que lorsqu’il sera soumis aux lois d’une paix honteuse, il ne jouisse ni de son royaume, ni de la lumière du jour ; mais qu’il tombe par une mort précipitée, & que son corps demeure abandonné sur le rivage sans recevoir les honneurs de la [p. 73] sépulture. Ce sont là les seules choses que je vous demande, & à quoi se terminent toutes ces prières que je vous offre avec mon sang. Et vous, ô Carthaginois, faites sentir à cette perfide nation & à toute sa postérité la grandeur de votre haine : donnez à mes cendres pour dernière marque de votre affection, qu’il n’y ait jamais de paix ni d’alliance entre ces deux Peuples : qu’il s’élève de mon sang un vengeur illustre, qui en poursuivant les Troyens porte la flamme & le fer jusques dans le centre de leur empire. Et soit maintenant ou à l’avenir, je vous conjure qu’en quelque temps que l’occasion s’en offre, vos rivages soient opposés à leurs rivages, vos mers à leurs mers, vos armes à leurs armes, & que cette guerre si sanglante passe jusques à vos arrière-neveux.

Après avoir achevé ces paroles, son impatience de se délivrer d’une vie qui lui était devenue insupportable, lui fait passer & repasser en un moment cent diverses choses dans l’esprit [35]. Elle appelle ensuite Barcène autrefois nourrice de Sychée (car la sienne était morte en son pays) & lui dit : Ma chère nourrice, faites venir ma Sœur : dites-lui qu’elle se hâte de se laver avec de l’eau pure ; qu’elle fasse conduire avec elle les victimes, & qu’elle fasse apporter tout ce que je lui ai ordonné. Qu’elle vienne vite : & quant à vous mettez à l’entour de votre tête une bandelette sacrée. Car j’ai résolu d’achever avec toutes les [p. 75] cérémonies nécessaires ce sacrifice que j’ai préparé au Dieu des enfers ; & de jeter dans le feu sacré tout ce qui me reste d’Énée, afin de me détacher de l’affection que je lui porte, & me délivrer de tant de souffrances. Elle lui parle ainsi & la nourrice se hâte de lui obéir avec toute l’ardeur que son âge lui peut permettre.

Alors Didon tremblante d’horreur dans la vue de la cruelle résolution qu’elle était sur le point d’exécuter jette des regards enflammés : ses joues sont couvertes de taches : la pâleur de la mort paraît déjà sur son visage ; & étant comme hors d’elle-même elle passe dans le lieu le plus reculé de son palais, monte avec fureur sur ce haut bûcher, & tire du fourreau l’épée dont Énée lui avait fait un présent, mais non pas pour s’en servir à un si cruel usage. Quand elle aperçoit ce lit & cette écharpe qui ne lui étaient que trop connus, elle s’arrête un peu, les considère, verse des larmes, se jette sur le lit, & dit ces dernières paroles.

Heureux gages de mon amour tandis que les Dieux & les Destins l’ont eu agréable, Recevez mon âme, & la délivrez de tant de douleurs qui l’accablent. J’ai vécu ; j’ai achevé la course que la fortune avait prescrite à ma vie, & mon ombre glorieuse s’en va maintenant prendre sa place dans les enfers. J’ai bâti une grande ville ; j’ai rendu sa force redoutable, & j’ai fait souffrir à mon frère par la [p. 77] vengeance de la mort de mon mari le châtiment que son crime avait mérité. Heureuse, hélas ! & trop heureuse, si les vaisseaux Troyens n’eussent jamais abordé mes rivages. Elle ajoute, en pressant le lit de ses lèvres : Mourrons-nous sans être vengée ? Mais mourons, dit-elle, tout mon souhait maintenant est d’aller parmi les ombres. Que ce barbare ait le plaisir dans sa fuite, de repaître ses yeux cruels du feu qui me va consumer, & qu’il emporte avec lui pour présage malheureux l’agréable nouvelle de ma mort.

En finissant ces paroles, ses femmes la voient tomber les bras étendus, & aperçoivent l’épée toute fumante de son sang. Un cri épouvantable se répand dans le palais : la Renommée sème le trouble & l’effroi par toute la ville : les femmes remplissent les maisons de pleurs & de cris ; & l’air retentit du bruit de tant de gémissements & de plaintes. De même que si les portes de l’ancienne Tyr, ou de la nouvelle Carthage ayant été ouvertes aux ennemis, on voyait arriver la destruction d’une si superbe ville, & les flammes dans leur fureur n’épargner non plus les temples consacrés aux Dieux que les maisons des particuliers.

A cette épouvantable nouvelle, Anne vient à demi-morte, se jette au travers de la presse, se déchire le visage avec ses ongles, se noircit le sein de coups, & appelant à haute voix sa Sœur qui [p. 79] respire encore lui crie dans le transport de son désespoir : Est-ce donc là, ma Sœur, ce que vous aviez résolu de faire ? Est-ce là la confiance que vous feigniez d’avoir en moi ? Est-ce là la consolation que je devais recevoir de ce bûcher, de ces feux, & de ces autels ? Dans l’état où vous me laissez, par où commencerai-je à me plaindre ? Avez-vous dédaigné d’avoir votre Sœur pour compagne de votre mort ? Pourquoi n’avez-vous pas voulu que j’eusse ma part à votre infortune, & qu’une même douleur, une même épée, & un même moment nous aient à toutes deux ôté la vie ? Ai-je donc moi-même de mes mains élevé ce bûcher funeste, & appelé à haute voix nos Dieux tutélaires, afin que par votre cruauté je me visse ainsi séparée de vous ? Vous ne vous êtes pas seulement donné la mort : vous me l’avez aussi donnée : vous l’avez donnée à tout votre peuple, à toute votre noblesse, & à toute cette grande & superbe ville. Apportez-moi de l’eau pour laver sa plaie, afin que s’il lui reste encore quelque soupir je le reçoive dans ma bouche. En achevant ces paroles elle achève de monter tous les degrés, jette mille sanglots, embrasse sa Sœur, la tient toute mourante dans son sein, & essuie avec son voile le sang qui coule de sa plaie.

Alors cette Reine infortunée s’efforce d’ouvrir ses paupières appesanties. Mais sa faiblesse la [p. 81] contraint de les refermer. On entend siffler sa plaie : elle se leva par trois fois en s’appuyant sur son coude, & par trois fois elle retomba sur le lit : elle chercha avec des yeux égarés la lumière du jour, & soupira après l’avoir aperçue.

Junon touchée de la voir souffrir si longtemps envoie Iris du haut du ciel pour séparer d’avec son corps son âme qui avait tant de peine à s’en détacher. Car comme elle ne mourait ni par l’arrêt des Destins, ni d’une mort qu’elle eût méritée : mais que ses jours lui étaient avancés malheureusement par la violence de son amour, Proserpine ne lui avait point encore arraché ce cheveu fatal auquel sa vie était attaché, ni dévoué sa tête au Roi des ténèbres. Iris toute dégouttante de rosée, & peinte de mille couleurs que l’opposition du soleil lui donne, vole au travers les airs avec ses ailes dorées, s’arrêtant sur la tête de Didon : J’obéis, dit-elle, au commandement que j’ai reçu d’emporter ce cheveu consacré à la Déesse des enfers, & vous délivre de la prison de ce corps. En achevant ces paroles elle coupe ce cheveu fatal. Alors tout ce qui restait de chaleur s’éteint, & l’âme s’enfuit & abandonne le corps.

FIN

Traduction du sixième livre de l’Enéide

ÉNÉE [p. 83] parlant ainsi les larmes aux yeux se met à la voile, & arrive enfin à la côte de Cumes en Italie. Ses matelots tournent les proues du côté de la mer : mouillent l’ancre ; & sa flotte couvre toute la rade. Une troupe de jeunes gens saute avec ardeur sur le rivage. Les uns tirent du feu des cailloux : les autres coupent du bois dans les forts des bêtes sauvages, & montrent à leurs compagnons les rivières qu’ils ont reconnues.

Mais le pieux Énée va chercher assez loin de là le temple où le grand Apollon préside, & l’antre effroyable & reculé de la Sibylle que ce Dieu inspire de ses fureurs & à qui il découvre les choses futures. Il entre dans le bois dédié à Proserpine, & passe ensuite dans ce temple si magnifique. Dédale, si l’histoire [p. 85] est véritable, s’enfuyant du royaume de Crète osa se hasarder dans l’air avec des ailes qu’il s’était faites ; & volant vers le septentrion par des routes inconnues s’arrêta enfin sur le château de Calcide. S’étant sauvé en ce pays il consacra ses ailes à Apollon, & lui bâtit ce superbe temple. Il grava au dehors la mort d’Androgée & la déplorable punition des Athéniens, qui étaient obligés de donner tous les ans au Roi Minos sept de leurs enfants tirés au sort dont on voyait là l’urne fatale. De l’autre côté s’élevait dans la mer l’Ile de Crète, où était représenté l’exécrable amour qu’eut Pasiphaé pour un taureau ; & comme par un artifice qui fait honte à la nature elle conçut de lui ce Minotaure, dont le mélange de deux espèces différentes portait les marques d’une lascivité abominable. Là était aussi ce merveilleux labyrinthe, des tours & retours duquel il était impossible de se démêler. Mais Dédale ayant pitié de l’extrême passion d’Ariane pour Thésée lui en découvrit le secret, & lui donna un peloton de fil pour lui servir de guide dans l’égarement de ces chemins inconnus. Et toi Icare, tu n’eusses pas eu peu à ce grand ouvrage, si l’excès de la douleur de ton père le lui eût permis. Il tâcha deux fois de représenter en or ton infortune : & deux fois le ciseau lui tomba des mains.

Énée aurait vu tout le reste de ces admirables figures, si Acate ne fût arrivé, & avec lui [p. 87] la Prêtresse d’Apollon & de Proserpine, qui lui dit : Ce n’est pas ici le temps de considérer ces ouvrages ; mais plutôt de sacrifier sept jeunes taureaux, & autant de vaches de deux ans choisis selon la coutume.

Ce Prince pour obéir à la Prêtresse donne ordre à l’instant aux sacrifices. Et elle de son côté appelle à haute voix les Troyens pour aller au temple. Il était taillé en forme de grotte dans un grand rocher proche de Cumes, & il y avait cent grandes entrées & pareil nombre de portes, d’où sortaient autant de voix quand la Sibylle rendait ses oracles.

Énée était arrivé au portique du temple lorsque la Prêtresse lui dit que le temps était venu auquel il fallait consulter l’oracle. En parlant ainsi elle s’écria : Voici le Dieu, voici le Dieu. Aussitôt elle change de couleur & de visage ; ses cheveux se mettent en désordre, & toute hors d’haleine & transportée d’une divine fureur elle paraît plus grande, & le son de sa voix semble tout autre que ne porte la condition des hommes. Lorsqu’elle fut entièrement possédée par Apollon, Énée, dit-elle, que tardez-vous à offrir vos vœux & à faire vos prières ? Les portes de cet antre vénérable par où sortent les oracles ne s’ouvriront point que vous ne commenciez vos sacrifices. A ces paroles une froide crainte saisit les Troyens, & Énée fit du fond de son cœur cette prière.

[p. 89] Ô vous puissante Divinité qui avez toujours eu pitié des malheurs de Troie, Apollon qui conduisîtes la main & les flèches de Pâris pour lui faire tuer Achille. J’ai traversé vous ayant pour guide tant de vastes mers : je suis entré jusque dans le fond de l’Afrique dont les bords sont remparés par tant de périlleux bancs de sable ; & enfin après mille travaux j’ai gagné le rivage d’Italie qui semblait s’enfuir de moi. N’est-il pas temps désormais que la mauvaise fortune de Troie cesse de me persécuter ? Et vous Dieux & Déesses à qui la gloire de notre nation a osé faire quelque résistance : ne devez-vous pas maintenant avoir compassion de nos malheurs ? Et vous sage Prêtresse qui lisez dans l’avenir, si en demandant de régner dans l’Italie je ne demande rien qui ne me soit dû par les Destins, faites que les Troyens & leurs Dieux agités par tant de traverses puissent enfin y établir leur empire. Pour marque de ma reconnaissance j’élèverai des temples de marbre en l’honneur d’Apollon & de Proserpine, & consacrerai à ce Dieu des jours solennels qui porteront à jamais son nom. Vous aurez aussi dans mon royaume un temple où je ferai conserver les prédictions & les décrets cachés des Destins que vous nous annoncerez, & dont je ne confierai la garde qu’à des personnes illustres. Mais je vous prie de ne point rendre vos oracles sur des feuilles, de crainte que devenant le jouet des vents elles [p. 91] ne se mêlent ensemble. Je vous conjure de les prononcer de votre bouche.

Cependant qu’Énée parle ainsi la Prêtresse se tourmente dans son antre, & ne veut point encore se soumettre à Apollon. Elle tâche de faire sortir ce Dieu hors de son sein : mais il l’agite toujours de plus en plus, & se rend maître de ce cœur qui veut résister à sa puissance. Les cents portes de l’antre s’ouvrent alors d’elles-mêmes, & font retentir en ces mots les réponses de la Sibylle.

Grand Prince, qui êtes enfin échappé de tant de périls que vous avez courus sur les mers, j’en vois de beaucoup plus grands qui vous attendent sur la terre. Les Troyens, & cessez d’en être en peine, entreront assurément dans le royaume de Latinus. Mais ils y entreront de telle sorte qu’ils auront regret d’y être rentrés. Je vois, je vois des guerres épouvantables, & le Tibre tout rouge de sang. Vous y trouverez un autre Simoïs, un autre Xanthe, d’autres armées Grecques. Déjà l’Italie porte un autre Achille qui est aussi bien que le premier né d’une Déesse ; & Junon votre capitale ennemie vous persécutera autant que jamais. Lorsque vous serez réduit à une telle extrémité, quelles nations & quelles villes d’Italie n’implorerez-vous point à votre secours ? Une autre Princesse étrangère & un autre mariage seront encore la cause de tous ces maux. Mais au lieu de vous laisser abattre à tant [p. 93] de malheurs, allez généreusement à leur rencontre, & redoublez votre courage malgré votre mauvaise fortune. Une ville Grecque, ce que vous n’auriez osé espérer, sera la première cause de votre bonheur.

La Sibylle parlant ainsi du plus profond de son antre prédit des événements étranges, & en couvre la vérité par des termes obscurs selon qu’Apollon qui la pousse comme il lui plaît, lui inspire ses mouvements, & lui fait sentir la violence de ses divines agitations. Aussitôt que son transport fut cessé, & que son visage qui était tout furieux se fut remis, Énée lui parla en cette sorte.

Nuls travaux, ô Vierge admirable, ne sont capables de me surprendre & de m’étonner. Je les ai tous prévus, & en ai considéré toutes les suites. Mais puisqu’on dit qu’en ce lieu est la porte des enfers, & que l’Achéron répand ses noires eaux jusques ici, la seule grâce que je vous demande est de me permettre d’aller voir Anchise mon cher père, de m’en montrer le chemin, & de m’en ouvrir l’entrée. Je l’ai arraché moi seul du milieu des ennemis, & l’ai porté sur mes épaules à travers la flamme & le fer. Il m’a suivi en tous mes voyages, & a souffert avec moi toutes les injures du ciel & tous les travaux de la mer avec une force & un courage qui surpassait de beaucoup son âge. Ses prières jointes à ses commandements m’ont obligé de venir implorer votre assistance. Ayez pitié, je vous conjure, du père & [p. 95] du fils. Vous le pouvez, puisque Proserpine ne vous a pas donné en garde les forêts qui sont autour de l’Averne sans vous y avoir aussi donné une pleine & entière puissance. Si Orphée a pu par les charmes de sa lyre ramener des enfers l’ombre de sa femme. Si Pollux en a retiré son frère en souffrant la mort à son tour, & en partageant avec lui sa divinité. Et si je puis encore alléguer Thésée, & le grand Alcide : pourquoi ne m’accorderez-vous pas ma demande, puisque je suis aussi bien qu’eux descendu de Jupiter ?

Il pria ainsi en tenant le coin de l’autel, & la Sibylle lui répondit : Généreux fils d’Anchise qui tirez votre origine du sang des dieux, il est facile de descendre dans les enfers : la porte de ce ténébreux séjour est incessamment ouverte. Mais de revenir sur ses pas pour revoir la lumière du soleil : c’est en quoi consiste la difficulté. Peu d’entre ceux que Jupiter a particulièrement favorisés & qui sont descendus des Dieux, ou que leurs vertus héroïques ont élevés jusque dans le ciel, ont eu ce rare privilège. L’espace qui nous sépare est plein de bois que le Cocyte environne avec ses noires eaux. Mais si vous avez tant d’envie de passer deux fois le Styx : de voir deux fois les enfers ; & que vous vouliez tenter une si téméraire entreprise, apprenez premièrement ce que vous avez à faire. Une branche dont le bois & les feuilles sont toutes d’or, est cachée dans un arbre touffu dédié à Proserpine ; & cet arbre est couvert [p. 97] de toute une forêt & de l’ombre obscure des vallées ; Il n’est permis de descendre dans le sein de la terre qu’à celui qui peut cueillir cette branche précieuse. C’est le présent que le belle Proserpine veut qu’on lui offre. Aussitôt qu’elle est arrachée il en renaît une autre qui est d’or comme la première. Cherchez-la donc dans le plus épais de la forêt, & la prenez si votre bonheur vous la fait trouver. Car si les Destins l’ont ordonné vous n’aurez point de peine à la rompre. Sinon, tous vos efforts, ni même le fer ne seront capables de l’arracher. Mais tandis que vous vous arrêtez dans ce temple à consulter les oracles la mort d’un de vos amis porte malheur à votre flotte. Commencez par lui rendre les honneurs de la sépulture : prenez pour victimes des bêtes noires ; & que ce premier sacrifice serve pour vous purifier avec toute votre suite. Ainsi vous pourrez entrer dans les forêts stygiennes, & dans ces royaumes inaccessibles aux vivants.

La Prêtresse finit par ces mots, & Énée au sortir de l’antre marche les yeux baissés en terre, & pense & repense sans cesse aux événements incertains qu’il venait d’entendre. Son fidèle Acate l’accompagne avec non moins d’inquiétude. Ils parlent ensemble de diverses choses, & s’entredemandent qui pouvait être celui de leurs compagnons dont la Sibylle leur avait appris la mort, & quel était ce corps qu’elle leur avait ordonné de mettre en terre.

[p. 99] Mais en arrivant ils virent Misène étendu sur le rivage par une mort qu’il n’avait point méritée, Misène fils d’Éole que nul autre n’égalait à exciter les hommes au combat, & à redoubler l’ardeur des batailles par le son de sa trompette. Il avait été compagnon du grand Hector qu’il suivait dans tous les périls, & ne s’était pas moins signalé par son épée que par cette musique guerrière. Après que ce Héros lui fut ravi par les mains d’Achille il suivit la fortune d’Énée qui ne cédait point à celle d’Hector. Mais ayant osé défier les Dieux lorsqu’il faisait retentir les mers par le bruit de sa trompette, Triton en conçut une telle envie, s’il est permis de le croire, qu’il le précipita dans la mer & l’écrasa contre les rochers. Les Troyens en soupirant jetaient des cris à l’entour de ce corps, & la douleur du pieux Énée surpassait celle de tous les autres. Ils exécutent avec pleurs le commandement de la Prêtresse, & travaillent à l’envi à dresser un bûcher en forme d’autel qu’ils élèvent jusques aux nues. Ils vont dans une vieille & profonde forêt, où les bêtes les plus sauvages trouvent leur retraite, y abattent des pins ; font retentir l’air des coups qu’ils donnent contre les chênes, coupent des frênes & des érables, & roulent de grands ormes du haut des montagnes.

Énée lui-même prend la cognée, met la main à l’ouvrage, & y exhorte ses compagnons. Il passe [p. 101] & repasse ensuite avec tristesse dans son esprit les choses qui lui ont été dites, & jetant les yeux sur cette grande forêt il prie en cette sorte. Si les Dieux avaient agréable que cette branche sacrée se présentât maintenant à nous dans cette vaste forêt, puisque jusques ici la Sibylle nous a toujours dit la vérité, & qu’elle ne l’a que trop dite sur votre sujet, ô mon cher Misène.

A peine eut-il achevé ces mots qu’il aperçut en l’air deux colombes qui s’abattirent sur l’herbe devant ses yeux : il reconnut les oiseaux de Vénus sa mère, & fit cette prière avec joie : Soyez mes guides s’il y a quelque chemin : volez devant moi ; & conduisez mes pas dans l’endroit du bois où ce précieux rameau couvre l’heureuse terre qui le produit. Et vous, ô ma divine mère, ne m’abandonnez pas en ce besoin. Après avoir ainsi parlé il s’arrête pour remarquer quel signe ces colombes lui donneraient, & de quel côté elles prendraient leur vol. Elles en paissant & en voletant ne s’avançaient pas si loin qu’elles pussent toujours être aperçues par ceux qui les voudraient suivre. Lorsqu’elles furent à l’entrée de l’Averne dont la puanteur est si grande, elles s’élevèrent jusque dans le plus pur de l’air, & fondant ensuite tout d’un coup elles vinrent s’asseoir sur cet arbre dont les branches étaient de deux espèces différentes, & d’où l’on voyait l’éclat de l’or reluire à travers des [p. 103] feuilles : de même qu’au fort de l’hiver on voit reluire la glu qui ne procède pas de l’arbre, & environner ses petites branches. Ainsi paraissait ce rameau d’or dans ce chêne épais ; & un petit vent faisait craqueter ses feuilles. Énée le rompt à l’instant avec ardeur, quoiqu’il semblait lui faire peu de résistance, & le porte dans l’antre de la Sibylle.

Les Troyens continuaient cependant de pleurer Misène sur le rivage, & de rendre à ces cendres insensibles leurs derniers devoirs. Ils lui élèvent un grand bûcher mêlé de pins & de chênes, dont les côtés sont couverts de branches d’arbres funestes. Ils mettent au devant des cyprès, & placent sur le haut ses armes luisantes. Les uns font chauffer de l’eau dans des chaudières d’airain, lavent le corps du mort, & après l’avoir frotté avec des liqueurs précieuses le mettent dans le cercueil, & jettent sur lui les vêtements de pourpre qui le rendaient remarquable. D’autres pour s’acquitter d’un triste devoir portent ce cercueil sur leurs épaules, & allument le bûcher en tournant la tête de l’autre côté selon la coutume. Ils jettent ensuite de l’encens dans le feu, des viandes, & des coupes pleines d’huile. Après que le corps fut consumé & que la flamme fut éteinte, ils versent du vin sur les cendres pour les purger, & Corynée les met dans une urne de bronze, jette par trois fois sur les assistants de [p. 105] l’eau sacrée avec un rameau d’olivier, les purifie, & dit les dernières paroles.

Ces cérémonies ainsi achevées le pieux Énée fait dresser un magnifique tombeau à Misène sur une montagne qu’il fait nommer de son nom qu’elle porte encore & qu’elle portera toujours, & met dessus ses armes, son aviron, & sa trompette. Il se hâte ensuite d’exécuter les autres commandements de la Sibylle.

Il y avait une caverne très profonde & fort pierreuse, dont l’ouverture effroyable était environnée des eaux noires d’un lac, & des ombres affreuses d’une forêt. Il s’élevait de cette ouverture une vapeur si puante qu’il n’y avait point d’oiseaux qui pussent sans mourir passer dessus [36] : ce qui fut cause que les Grecs lui donnèrent le nom d’Aornon.

Énée sacrifie en cet endroit quatre jeunes taureaux noirs, sur la tête desquels la Prêtresse verse du vin, prend un peu du poil d’entre leurs cornes & le jette dans le feu sacré : ce qui fut la première offrande qu’elle fit aux Dieux des enfers, en appelant à haute voix la Déesse Hécate si puissante dans le ciel & sous la terre. On égorge ensuite ces victimes, & on en reçoit dans des coupes le sang qui fumait encore. Énée lui-même sacrifie une brebis [p. 107] noire aux Euménides & à la Terre, & une vache stérile à Proserpine. Il frappe ces hosties avec son épée, & la nuit étant venue il élève un autel au Roi des enfers sur lequel il fait brûler les entrailles des taureaux, & répandre par-dessus de l’huile.

Comme le soleil ne faisait encore que commencer à paraître sur l’horizon, Énée sent la terre trembler sous ses pieds, voit branler le sommet des arbres de la forêt, & entend hurler les Furies au milieu des ombres à l’approche de Proserpine. Alors la Prêtresse s’écrie : Loin d’ici : loin d’ici, profanes, & sortez hors de tout ce bois. Mais vous ô grand Énée suivez-moi & mettez l’épée à la main : c’est maintenant qu’il faut témoigner de l’assurance & du courage. Ayant ainsi parlé elle se jette avec furie dans l’antre qui était ouvert ; & il la suit sans étonnement.

Ô Dieux à qui les âmes des morts sont assujetties : & vous Ombres muettes : vous Chaos : vous Phlégéthon : & vous lieux où règne le silence dans une éternelle nuit, permettez-moi de rapporter ce que j’ai appris, & de découvrir les choses cachées dans le centre de la terre.

Ils allaient à travers des ténèbres & d’une solitaire obscurité dans le royaume de Pluton où il n’y a ni corps ni rien de visible : de même que l’on marche dans un bois que la lune ne luit [p. 109] presque point, & que les nuages dont le ciel se couvre rendent la nuit encore plus noire, & font disparaître toutes les couleurs.

A l’entrée du gouffre épouvantable de l’Enfer paraissent sous des formes effroyables les Ennuis douloureux, les Inimitiés vindicatives, les Maladies pâles & défigurées, la triste Vieillesse, la Crainte tremblante, la Faim cette dangereuse conseillère, la Nécessité qui porte à tout, la Chagrin toujours inquiet, la Mort avec le Sommeil qui lui est si semblable, & les maudites Joies que l’on reçoit en commettant des actions criminelles.

L’autre côté de la porte est le séjour de la Guerre meurtrière, des Furies épouvantables, & de la Discorde enragée qui avec un bandeau sanglant relève ses cheveux de vipères. Au milieu de cet espace un grand Orme fort touffu étend bien loin ses vieilles branches ; & l’on tient que c’est la demeure des Songes vains qui s’attardent sur chacune de ses feuilles.

Là aussi sont plusieurs monstres comme des Centaures, des Scylles de deux natures différentes, un Briarée à cent mains, une Hydre dont le sifflement est épouvantable, une Chimère qui jette le feu par la gueule, des Gorgones, des Harpyes, & des Géryons à trois corps.

Énée surpris de crainte présente son épée nue à ces monstres qui venaient à lui. Et si la sage [p. 111] Prêtresse ne l’eût averti qu’ils n’avaient qu’une vaine forme sans corps, il se fût jeté sur eux, l’épée à la main, & eût en vain combattu contre des ombres.

Ils entrent de là dans le chemin qui conduit à l’Achéron. Ce fleuve qui est fort profond & fort trouble à cause de la bourbe dont il est plein, coule avec violence dans son large cours, & vomit ses sales eaux dans le Cocyte. Il est gardé par Charon qui en reçoit le péage. Ce nautonier est si couvert de crasse qu’il en est affreux : sa barbe est grande, blanche & mal en ordre : ses yeux sont sévères & étincelants : un méchant manteau tient à un bouton sur ses épaules : il conduit lui-même sa barque avec une perche : lui-même en tend les voiles, & passe les âmes des morts dans cette nacelle noirâtre & presque usée. Il est déjà vieil : mais à cause qu’il est Dieu sa vieillesse est forte & vigoureuse.

On voyait courir vers ce fleuve des âmes des personnes illustres, d’hommes, de femmes, de petits enfants, de filles, & de jeunes gens morts avant ceux qui leur ont donné la vie, en aussi grand nombre que l’on voit tomber les feuilles des arbres lors des premiers froids de l’automne, ou que l’on voit les oiseaux s’assembler pour passer la mer & chercher un climat plus doux quand la rigueur de la saison les oblige à changer de terre. Chacune de ces âmes presse Charon pour passer la première, & tend [p. 113] les bras vers lui pour l’en conjurer, tant est grande leur passion d’arriver à l’autre côté du rivage. Mais ce rude nautonier reçoit tantôt les unes, tantôt les autres, & en chasse quelques unes bien loin du bord.

Énée étonné de cette confusion : Apprenez-moi, dit-il à la Sibylle, d’où vient ce grand concours vers le fleuve ? Que désirent ces Âmes ? & par quelle différence les unes sont-elles chassées du rivage, & les autres passent-elles de l’autre côté ?

Illustre fils d’Anchise, lui répond la Prêtresse, ces eaux que vous voyez sont celles de l’Achéron, & du lac de Styx par lequel les Dieux appréhendent de jurer & de violer leur serment. Cette misérable troupe n’est point enterrée ; ce Péager est Charon ; & ceux qui passent ont reçu les honneurs de la sépulture : car il n’est permis aux âmes de quitter ce triste rivage & de traverser ces ondes bruyantes, qu’après que leurs corps jouissent du repos dans le tombeau. Elles errent durant cent ans sur les rives de ce fleuve, & sont enfin reçues dans la barque pour aller revoir celui de Léthé après lequel elles soupirent.

Énée touché de compassion d’un état si déplorable s’arrête pour penser & repenser à ce discours. Entre ces âmes affligées & privées des honneurs de la mort il reconnaît Leucaspe, & Oronte chef de [p. 115] la flotte Lycienne, qui étant venus avec lui de Troie furent emportés par un coup de vent & abymés dans la mer avec leurs vaisseaux.

Il vit aussi venir à sa rencontre son grand pilote Palinure, qui naguère au retour d’Afrique, lorsqu’il observait attentivement les astres, était tombé du haut de la poupe dans la mer. Énée le reconnut à peine au travers de cette grande obscurité ; & le voyant extrêmement triste lui parla le premier en cette sorte : Dites-moi je vous prie, mon cher Palinure, quel Dieu vous a arraché d’entre mes bras pour vous ensevelir dans les ondes ? Car Apollon que j’avais toujours auparavant trouvé véritable ne m’a trompé qu’en cela seul. Il m’assura que vous ne péririez point dans les eaux, & que vous arriveriez à la côte d’Italie. Est-ce là donc l’inviolable fidélité de ses promesses ?

Magnanime chef des Troyens, lui répondit Palinure, l’oracle ne vous a point trompé, ni aucun des Dieux ne m’a précipité dans la mer. Mais y étant tombé j’entraînai avec moi le gouvernail commis à ma garde ; Je jure par les eaux qui m’ont été si cruelles, que je n’eus pas tant peur pour moi-même que j’appréhendai que votre vaisseau dépourvu de timon & de pilote ne pût résister à l’effort des vagues [37]. Un vent furieux m’emporta fort loin à travers la mer durant trois jours & trois nuits que dura cette tempête. Le quatrième jour ayant [p. 117] avec peine élevé ma tête au-dessus de l’eau, j’aperçus de loin l’Italie, & nageai peu à peu vers la terre. J’y arrivai enfin, & j’étais sauvé du naufrage, si des gens impitoyables dans la fausse créance qu’ils eurent de s’enrichir de mes dépouilles, ne m’eussent attaqué à coups d’épée lorsque chargé de mes habits que l’eau rendait encore plus pesants, je m’efforçais de gravir avec les ongles sur les rochers. Ainsi mon corps flotte dans la mer, & les vents s’en jouent sur le rivage. Ayez compassion de mon infortune. Je vous en conjure par la douce lumière du jour, par l’air que vous respirez sur la terre, par votre cher père Anchise, & par les espérances du jeune Iule. Délivrez-moi, grand Héros, de la misère où je suis, soit en me faisant enterrer comme vous le pouvez si vous voulez envoyer chercher mon corps au port de Vélie, soit par quelque autre moyen que votre divine mère vous pourra apprendre. Car je ne crois pas que vous osiez sans la permission des Dieux vous préparer à traverser le Styx : Donnez la main à ce misérable, & faites-moi passer ce fleuve avec vous, afin qu’au moins après la mort je jouisse de quelque repos.

Alors la Prêtresse prenant la parole : D’où vous vient, dit-elle, ô Palinure, un désir si déraisonnable ? Quoi ! vous voudriez sans être enterré passer les eaux du Styx ? Oseriez-vous bien regarder cet épouvantable fleuve habité par les [p. 119] Furies, & entreprendre contre la volonté des Dieux d’aller de l’autre côté du rivage ? Cessez, cessez d’espérer de pouvoir fléchir les Destins par vos prières : Mais écoutez ce qui doit servir à vous consoler dans votre infortune. Les peuples de la province où l’on vous a si cruellement ôté la vie seront affligés dans toutes leurs villes par des châtiments célestes, & pour apaiser la colère des Dieux rendront à votre corps les honneurs de la sépulture. Ils vous dresseront un tombeau : y offriront tous les ans des sacrifices ; & ce lieu sera pour jamais nommé Palinure. Ces paroles adoucirent sa peine, & soulagèrent un peu sa douleur par la joie d’apprendre qu’il y aurait un jour un pays qui porterait son nom, & qui immortaliserait sa mémoire.

Énée & la Prêtresse poursuivent ensuite leur chemin & s’approchent toujours du fleuve. D’aussi loin que Charon qui était sur l’eau dans sa barque les aperçut marcher à travers ces bois où il n’avait point accoutumé d’entendre de bruit, il s’avança vers le rivage, & leur parla ainsi le premier avec menaces :

Qui que tu sois qui t’approches de ce fleuve avec des armes, arrête-toi, & me dis quel est le sujet qui t’amène : C’est ici le lieu des ombres, de la nuit, & du sommeil ; & on ne peut sans crime passer dans cette barque des personnes encore vivantes. Aussi me suis-je mal trouvé d’y avoir autrefois reçu Hercule, Thésée, & Pirithoüs, quoiqu’ils fussent [p. 121] du sang des Dieux, & qu’ils surpassassent en valeur & en force les autres hommes. Le premier enchaîna Cerbère & l’entraîna tout tremblant d’auprès le trône de Pluton ; & les autres osèrent entreprendre d’enlever la Déesse des enfers.

Ne vous emportez point de la sorte, lui répondit la Sibylle [38], nous n’avons aucun dessein semblable à celui des Héros dont vous nous parlez ; & les armes que vous voyez ne sont point pour faire violence. Rien n’empêchera Cerbère d’épouvanter de dedans son antre par ses hurlements continuels les ombres des morts ; & la chaste Proserpine peut demeurer sans crainte dans son palais. Ce Prince est le Troyen Énée si connu par sa vertu & par son courage ; & il ne descend dans les enfers que pour voir son père Anchise. Si vous n’êtes point touché d’une piété si rare ; reconnaissez au moins cette branche. En parlant ainsi elle découvrit le rameau qui était caché sous sa robe.

Charon ne l’eut pas plutôt vu que sa colère s’apaise. Il n’en dit pas davantage : mais admirant le don précieux de cette branche fatale qu’il y avait si longtemps qu’il n’avait vue, il tourne sa barque vers eux, & l’approche du rivage. Il fait ensuite sortir de dessus les bancs les âmes qui s’y étaient déjà placées pour passer, & son bate au étant vide il reçoit dedans le grand Énée. La faible barque gémit sous ce poids, & se remplit d’eau de tous côtés. [p. 123] Enfin la Prêtresse & Énée passent heureusement, & mettent pied à terre sur un limon tout fangeux & sur des herbes marécageuses.

L’épouvantable Cerbère couché à l’entrée de sa grotte remplit tous ces lieux des hurlements qui sortent de ses trois gueules : & la Prêtresse voyant qu’il hérisse déjà son poil de serpent, lui présente pour l’endormir une pâte composée de miel & de plusieurs herbes. Il ouvre son triple gosier pour la recevoir, & sa faim enragée la lui fait avaler avec une avidité nonpareille. Le sommeil le renverse aussitôt tout étendu le long de son antre. Énée se hâte d’entrer, & franchit ainsi le bord du Styx que l’on ne repasse jamais.

Alors il entend les pleurs & les cris des âmes de ces jeunes Enfants que le Destin a privés de la lumière du jour, & arrachés de la mamelle de leurs mères par une mort précipitée.

Auprès de là sont ceux qui ont perdu la vie par des crimes supposés : & ce séjour ne leur est ordonné qu’avec connaissance de cause. Minos comme juge tient l’urne & jette le sort pour voir qui sera jugé le premier, assemble le conseil des ombres, & examine tous les crimes & toutes les actions des âmes sur qui s’étend son autorité.

Les lieux les plus proches sont habités par ces personnes affligées, qui bien qu’innocentes se sont elles-mêmes donné la mort par le dégoût qu’elles [p. 125] avaient de la vie. Ô combien souhaiteraient-elles maintenant d’être encore au monde, quand même elles y devraient souffrir toutes sortes de travaux & de misères ! Mais les Destins s’y opposent, & le Styx qui les enferme dans les neuf replis de ses tristes eaux, les retient & les arrête.

On voit ensuite les vastes campagnes de deuil & de pleurs, car c’est ainsi qu’on les nomme. Et là ceux qui par la violence d’un amour infortuné ont eu le cœur rongé de mille peines, se cachent dans des sentiers détournés, & cherchent l’obscurité d’une forêt de myrte qui les couvre. Les inquiétudes qu’ils souffraient durant leur vie ne les abandonnent pas même après la mort [39]. Énée y remarque Phèdre, Procris, & la triste Ériphyle qui montre les blessures qu’elle a reçues de son cruel fils. Il y voit aussi Évadné et Pasiphaé, Laodamie, & Cénée qui ayant autrefois été changée en garçon est maintenant fille, le destin ayant voulu qu’elle retournât en son premier sexe.

Didon, dont la plaie était encore toute sanglante errait aussi dans cette grande forêt. Sitôt qu’Énée fut proche d’elle, & qu’il l’eut reconnue à travers de l’ombre, ainsi qu’au nouveau croissant on voit ou l’on pense voir la lune à travers l’obscurité des nuages, l’amour qu’il conservait pour elle lui fit répandre des larmes, & lui parler en cette sorte.

[p. 127] Princesse infortunée, la nouvelle que j’avais reçue de votre mort, & que vous vous l’étiez donnée par vos propres mains, est donc véritable ; & je suis si malheureux que d’en avoir été cause. Je vous jure par les cieux, ô grande Reine, par les Divinités qui y commandent, & par toute la sincérité qui peut être dans les enfers, s’il s’y en trouve quelqu’une, que je me fis une incroyable violence pour me résoudre à vous quitter [40]. Mais les mêmes Dieux qui me contraignent d’errer maintenant parmi les ombres & dans ces lieux affreux que le Soleil n’éclaire jamais, me forcèrent de vous abandonner par leurs commandements absolus ; & j’avoue n’avoir pu m’imaginer que mon absence vous dût causer une douleur si excessive. Arrêtez-vous, je vous prie : ne vous dérobez point à mes yeux : pourquoi me fuyez-vous ? Hélas c’est pour la dernière fois que le Destin me permet de vous parler.

Énée par ces mots mêlés de pleurs tâchait d’adoucir l’esprit de Didon qu’il voyait brûler de colère & le regarder de travers. Mais elle lui tourne le dos, tient les yeux en terre ; & n’étant non plus touchée de son discours que si elle eût été de marbre, elle le quitte pour lui témoigner sa haine, & s’enfuit dans un bois épais, où son cher mari Sychée ne lui cède point en affection, & l’aime autant qu’elle l’aime. Énée qui nonobstant cette violente aversion qu’elle lui faisait paraître ne [p. 129] laissait pas d’être vivement touché du triste accident de sa mort, la suivit des yeux en pleurant, & eut une extrême compassion d’elle.

Il continue après avec la Sibylle le voyage que les Dieux lui avaient permis de faire, & arrive à ces campagnes les plus reculées de toutes, où habitent loin des autres ceux qui par leurs grandes actions se sont signalés dans la guerre. Là viennent devant lui le brave Tydée, le généreux Parthénope, & l’ombre pâle et défigurée du vaillant Adraste. Là étaient ces magnanimes Troyens qui en tombant sous le sort des armes avaient tant fait verser de pleurs dans le monde. Il ne put s’empêcher de soupirer lorsqu’il reconnut entre les autres Glauque, Médonte, Thersiloque, les trois fils d’Anténor, Polybète Prêtre de Cérès, & Idées qui avait encore à la main & ses armes & les rênes du chariot du combat de l’infortuné Priam son cher maître. Ces grandes âmes l’environnent en foule de tous côtés ; & ne se contentant pas de ne le voir qu’en passant, ne peuvent s’empêcher de s’arrêter longtemps à le regarder, de s’approcher de lui, de la suivre, & de lui demander le sujet qui l’amène ainsi dans les enfers.

Mais les principaux Seigneurs d’entre les Grecs, leurs officiers & leurs soldats ne l’eurent pas plutôt aperçu à travers de l’ombre, & vu reluire ses armes, qu’ils furent saisis d’une telle crainte, que les [p. 131] uns s’enfuirent de la même sorte qu’ils avaient fait autrefois pour regagner leurs vaisseaux, & les autres jetèrent des cris, mais fort faibles, parce que leur voix mourrait en leur bouche aussitôt presque qu’elle commençait de s’y former.

Il voit là tout défiguré de coups l’un des fils de Priam nommé Déiphobe, qui par une cruauté plus que barbare avait le visage couvert de plaies, les deux mains coupées, les deux oreilles & le nez même, dont la blessure faisait horreur. A peine le put-il reconnaître en cet état, parce qu’il en avait tant de honte qu’il se cachait de crainte d’être aperçu. Mais aussitôt qu’il fut assuré que c’était lui, il lui parla en cette sorte :

Brave Déiphobe qui tirez votre origine du haut sang de Troie, qui a donc osé entreprendre de vous traiter si cruellement ? La renommée m’avait seulement appris qu’en la dernière nuit de notre patrie étant las de tuer les Grecs vous étiez tombé mort pêle-mêle avec eux sur un monceau de corps dont vous aviez fait le carnage. Tout ce que je pus alors fut de vous élever un vain tombeau sur le rivage de Troie, & d’appeler votre ombre par trois fois à haute voix pour venir participer à mes sacrifices. Votre nom est gravé sur ce sépulcre, & vos armes y sont encore : mais je n’ai pu trouver votre corps, & avant que de partir lui donner place dans le même terre d’où il avait tiré sa naissance.

[p. 133] Vous n’avez, ô mon fidèle ami, lui répond Déiphobe, rien oublié de ce que vous pouviez faire pour moi, & vous avez accompli jusques aux moindres choses que je pouvais désirer pour la représentation de mes funérailles. Mais le malheur de ma destinée joint à l’horrible méchanceté d’Hélène m’ont mis en l’état où vous me voyez, & ces blessures sont des preuves de son amour. Car lorsque ce funeste cheval dont le ventre était plein de soldats armés sauta par-dessus les remparts de la grande Troie, vous savez aussi bien que moi, & nous avons tous deux trop de sujet de nous en ressouvenir, de quelle sorte nous passâmes cette dernière nuit dans de fausses joies. Cette malheureuse sous prétexte de faire une danse sacrée & de mener les Dames Troyennes aux sacrifices de Bacchus, tenait à la main au milieu d’elles un grand flambeau allumé, & donnait ainsi du haut du château le signal aux Grecs. Comme j’étais accablé de travail & d’envie de dormir, j’allai pour mon malheur me mettre au lit, & entrai aussitôt dans un sommeil si profond & si agréable qu’on l’aurait plutôt pris pour une douce mort que pour un sommeil. Cependant ma fidèle épouse fait emporter toutes les armes de ma maison, m’ôte même mon épée, fait avertir Ménélas de s’avancer ; & dans l’espérance de pouvoir par un signalé service faire oublier à ce premier mari les outrages qu’il avait reçus d’elle, elle lui [p. 135] ouvre la porte. Et pour ne me point arrêter à vous raconter des particularités inutiles, il entre avec fureur dans ma chambre accompagné d’Ulysse qui ne manquait jamais d’éloquence pour animer les autres à commettre des actions criminelles. Ô Dieux, si c’est avec justice que je vous demande vengeance des Grecs, récompensez-les de leur inhumanité par un traitement semblable à celui qu’ils m’ont fait souffrir. Mais dites-moi je vous prie à votre tour quelle aventure vous amène vivant dans les enfers ? Est-ce quelque tempête qui en est cause, ou un commandement des Dieux, ou la fortune qui vous persécute jusques à vous contraindre de venir dans cet affreux & sombre séjour que le soleil n’éclaire jamais ?

Comme ces deux Princes s’entretenaient de la sorte, l’aurore qui traversait le ciel dans son char tiré par des chevaux de couleur de pourpre, avait déjà fourni la moitié de sa carrière, & ils eussent peut-être consumé en pareils discours tout le temps qui restait à Énée. Mais la Sibylle l’en avertit. La nuit se passe, lui dit-elle, & nous employons en des plaintes inutiles toutes les heures qui nous restent. Voici le lieu où le chemin se sépare en deux : Celui de main droite conduit au palais de Pluton ; & c’est par là que nous devons aller aux champs Élysées. Celui de main gauche mène dans le profond de l’enfer, où les méchants souffrent pour [p. 137] jamais les supplices si justement dus à la grandeur de leurs crimes. Ne vous fâchez point, sainte Prêtresse, lui répondit Déiphobe, je vais me séparer de vous pour retourner dans les ténèbres. Adieu grand Énée l’honneur & la gloire de notre nation. Si mes vœux sont exaucés, les Destins vous seront aussi favorables qu’ils m’ont été contraires. Il les quitte en achevant ces paroles, & s’en retourne.

Énée n’eut pas plutôt jeté les yeux sur ce qui s’offrait à lui qu’il aperçut à sa main gauche auprès d’un rocher de grands remparts environnés de triples murailles, à l’entour desquelles le rapide Phlégéthon roule ses torrents de flamme, & entraîne avec un bruit épouvantable tous les cailloux qu’il rencontre. Il y a au devant une grande porte soutenue par deux colonnes de diamant, que la force de tous les hommes ensemble, ni même celle des Dieux quand ils y emploieraient avec le fer toute leur puissance, ne serait pas capable d’abattre. Une tour de fer s’élève en ce même lieu jusques dans le plus haut des airs, & Tisiphone avec sa robe retroussée & toute sanglante en garde jour & nuit l’entrée, sans que le sommeil lui fasse jamais fermer les paupières.

Énée entend sortir de ce lieu des gémissements effroyables, un retentissement horrible de coups, un bruit épouvantable de fouets, & celui des chaînes traînées par un si grand nombre de [p. 139] misérables. Il s’arrête, & dit tout effrayé à la Sibylle : Apprenez-moi je vous prie qui sont ces criminels : quelles sont leurs peines ; & pourquoi ils jettent de si grands cris.

Illustre chef des Troyens, lui répondit-elle, il n’est pas permis aux gens de bien d’entrer où l’on renferme ces méchants. Mais lorsque Proserpine me donna le commandement des forêts de l’Averne, elle-même me fit entendre & voir quelles sont les peines dont les Dieux punissent leurs impiétés.

Rhadamanthe Roi de Crète exerce un rigoureux empire dans cet horrible séjour. Il examine les crimes : il les punit ; & contraint ces malheureux de confesser toutes les méchancetés qu’ils se réjouissaient en vain de cacher aux hommes durant leur vie, puisque leur châtiment qui n’était que différé les attendait après leur mort.

Sitôt que leur sentence est prononcée Tisiphone tenant son fouet d’une main, & leur présentant de l’autre ses effroyables serpents, leur reproche tous leurs crimes, & appelle les autres Furies ses sœurs pour l’aider encore à les tourmenter. Alors ces portes horribles s’ouvrent avec un bruit épouvantable pour recevoir ces condamnés. Voyez je vous prie à qui la garde en est commise, & combien est affreux le visage de cette Mégère.

Une hydre à cinquante têtes, & qui est encore plus cruelle qu’elle, demeure au-dedans de ce lieu [p. 141] maudit, dont l’abyme dans son infinie profondeur s’enfonce deux fois autant dans l’obscurité de la terre, qu’il y a d’espace depuis la plus basse région de l’air jusques au plus élevé de tous les cieux.

Les Titans ces premiers enfants de la terre ont été jetés par un coup de foudre dans le plus creux de cet abyme. J’y ai vu les deux Aloïdes ces géants énormes qui entreprirent de renverser le ciel avec leurs mains, & de chasser Jupiter même de son trône.

J’y ai vu aussi le terrible supplice qu’endure Salmonée pour avoir voulu contrefaire la foudre du Roi des Dieux & le bruit épouvantable du tonnerre. Ce Prince par une vanité sans pareille, pour se faire honorer comme un Dieu courrait sur un pont de bronze dans un char d’airain au milieu des peuples de Grèce dedans la ville d’Élide, & lançant des flambeaux ardents s’imaginait par une étrange folie de pouvoir ainsi imiter une chose inimitable. Mais Jupiter par un coup de foudre qu’il lança du milieu des nuées, & non pas par un feu artificiel, le précipita dans les enfers.

J’ai vu en ce même lieu Tycie ce prodigieux enfant de la terre, dont le corps est d’une grandeur si démesurée qu’il couvre des arpents entiers. Un vautour se repaît sans cesse des entrailles de ce misérable qui renaissent continuellement afin de rendre sa peine éternelle.

[p. 143] Que dirais-je des Lapithes, d’Ixion, & de Pirithoüs ? Une pierre horrible pend sur leur tête, & semble devoir à toute heure tomber sur eux.

Tantale voit toujours devant lui des festins superbes préparés sur des tables d’or avec une magnificence royale. Mais Tisiphone qui ne le quitte jamais l’empêche d’y toucher, & s’élance contre lui le flambeau à la main avec des cris épouvantables.

Là sont aussi ceux qui durant leur vie ont haï leurs frères. Ceux qui ont maltraité leurs pères & leurs mères. Ceux qui ont trahi les personnes qui s’étaient mises sous leur protection. Ceux qui par une ardente avarice ont conservé pour eux seuls toutes leurs richesses, & ceux-là sont en très grand nombre. Ceux qui ont été tués à cause de leurs adultères. Et ceux qui se sont engagés en d’injustes guerres sans craindre de manquer de fidélité à leurs Princes.

Tous ces méchants sont enfermés dans le Tartare & souffrent les peines qu’ils ont méritées. Ne me demandez point quelles elles sont, ou par quelle cause & quelle rencontre ils ont été plongés dans cet abyme. Les uns roulent une grosse pierre : les autres pendent attachés à des roues. Le malheureux Thésée est & sera éternellement prisonnier dans ce lieu de tourment & de désespoir : Et l’impie Phlégyas avertit tous les hommes de devenir sages [p. 145] à son exemple, en criant à haute voix du milieu de ces affreuses ténèbres : Apprenez par l’exemple de mon châtiment à vivre selon la justice, & à ne pas mépriser les Dieux.

Ceux-ci ont pour de l’argent trahi leur patrie, & l’ont fait tomber sous une domination tyrannique. Ceux-là se sont laissés corrompre pour établir & pour abolir des lois. Les autres par une abominable impudicité ont attenté à l’honneur de leurs propres filles. Et tous ayant osé entreprendre des méchancetés horribles sont venus à bout de les commettre. Quand j’aurais cent bouches, autant de langues, & une voix de fer, il ne serait pas en ma puissance de vous raconter les divers crimes de ces impies, & de vous dire les noms des supplices qu’ils endurent.

La Prêtresse ayant ainsi parlé à Énée ajouta encore : Mais ne tardons pas davantage à continuer notre chemin, & à nous acquitter du présent que nous devons faire à Proserpine. J’aperçois les murs du palais de Pluton forgés par les mains des Cyclopes, & ce portail au devant duquel il y a une grande voûte. C’est là où la loi des enfers nous oblige d’offrir le rameau d’or que nous apportons pour être présenté à la Déesse.

Ensuite de ces paroles ils marchent par des chemins obscurs, & s’approchent de la porte du palais. Énée pour se purifier s’arrose avec de l’eau pure, [p. 147] & attache le rameau d’or à cette porte.

Ces choses ainsi achevées, & après avoir offert son présent à Proserpine, ce Prince passe avec la Sibylle dans ces campagnes agréables & ces bois délicieux qui sont le séjour des âmes heureuses. Un air plus grand & plus pur répand sur ces champs fortunés une lumière éclatante : & l’on y voit un autre soleil, & d’autres étoiles.

Les uns s’exercent sur l’herbe à la course : d’autres à divers jeux : quelques uns luttent : quelques autres dansent aux chansons : & cet admirable chantre de Thrace le divin Orphée ce Prêtre des Muses avec sa robe trainante accorde sa voix aux différents tons de sa lyre, qu’il touche tantôt avec ses doigts, & tantôt avec un archet d’ivoire.

Énée y voit toute cette ancienne & illustre race de Teucer, ces magnanimes Héros, Ilus, Assaracus, & Dardanus fondateur de Troie, qui ont eu l’avantage de naître dans un siècle plus heureux. Enée est surpris de voir assez loin d’eux leurs armes & leurs chariots de combat qui leur étaient alors si inutiles. Leurs piques toutes debout sont enfoncées dans la terre, & leurs chevaux sans être attachés paissent deçà & delà dans les prairies. Le même plaisir qu’ils prenaient durant leur vie aux armes, aux chevaux, & aux chariots les suit encore après leur mort ;

Il en voit d’autres à droit & à gauche assis sur [p. 149] l’herbe qui chantent ensemble un hymne en l’honneur des Dieux dans un bois de lauriers odoriférants que le fleuve d’Éridan traverse en allant se répandre sur la terre.

Il y voit aussi en grand nombre ceux qui ont reçu des blessures honorables en combattant pour leur patrie ; & ces excellents & vertueux Poètes qui ont composé des vers dignes d’Apollon.

Là sont aussi ceux qui ont rendu leur nom célèbre par les arts qu’ils ont inventés ; & ceux dont la mémoire est en bénédiction dans l’esprit des hommes par les biens qu’ils ont faits durant leur vie. Ils ont tous la tête ceinte d’une bandelette blanche ; & la Sibylle les voyant à l’entour d’elle leur parle en cette manière, & adresse son discours à Musée qui paraissait élevé de toute la tête au dessus des autres, & que cette grande troupe regardait avec respect :

Heureuse âmes, & vous, ô sage Musée, apprenez-moi je vous prie quel est le séjour ordinaire d’Anchise, & où nous pourrons le trouver. C’est lui que nous cherchons : & le seul désir de le voir nous a fait traverser tous les fleuves des enfers.

Nul de nous, lui répond Musée, n’a de retraite assurée. Tantôt nous cherchons l’ombre des forêts : tantôt nous nous couchons sur les rivages des fleuves : & tantôt nous nous arrêtons dans les prairies que la fraicheur des ruisseaux rend toujours vertes [p. 151] & agréables. Mais s’il vous plaît de monter sur cette colline nous y trouverons un chemin facile par lequel vous pourrez aller où est Anchise. Il marche ensuite devant eux, & leur ayant montré d’en-haut ces riches campagnes ils descendent pour y arriver.

Anchise faisait alors par hasard la revue de ses illustres descendants dans un beau vallon où les âmes de ceux qui devaient un jour passer dans le monde étaient enfermées, & considérait avec soin quelles seraient leurs destinées, leurs aventures, leurs inclinations, & leurs courages.

Lorsqu’il vit Énée venir à lui à travers de la prairie, il étendit les bras avec joie pour l’embrasser, versa quantité de larmes, & lui parla en cette sorte : Vous êtes donc enfin venu, ô mon cher fils, & votre affection pour moi a surmonté tous les obstacles d’un chemin si difficile. J’ai le bonheur de vous voir, de vous entendre, & de vous répondre. J’avais bien toujours cru en comptant le temps, que ce contentement m’arriverait à cette heure : & mon espérance n’a pas été vaine. Quels pays & quelles mers n’avez-vous point traversés ? Quels périls n’avez-vous point courus avant que de venir jusques à moi ? Et combien ai-je appréhendé que le royaume de Carthage ne vous fût funeste ?

Votre ombre, mon Père, répondit Énée, qui se présentait souvent à mes yeux en une forme triste [p. 153] & dolente m’a contraint de venir ici, & mes vaisseaux m’attendent à la côte de Toscane. Donnez-moi la main je vous prie, & souffrez que je vous embrasse. Il parle ainsi & noie de pleurs son visage. Par trois fois il s’efforce d’embrasser Anchise : par trois fois son ombre s’enfuit de ses mains, semblable à un vent léger, ou à un songe qui s’envole.

Énée aperçoit cependant dans une vallée un bois à l’écart dont les branches agitées par un vent fort doux faisaient quelque bruit : & le fleuve Léthé arrosait ces lieux tranquilles & agréables. Des peuples & des nations sans nombre volaient autour de ce fleuve, ainsi qu’aux beaux jours d’été on voit les abeilles dans les prairies se répandre de tous côtés sur les fleurs, & particulièrement sur les lys, & remplir de leur bourdonnement toute la campagne.

Énée surpris de cette vue & n’en sachant point la cause, demande à Anchise quel est ce fleuve ; & quelle était cette multitude qui en remplissait les rivages. Les âmes, lui répond Anchise, qui par l’ordonnance des Destins doivent animer d’autres corps boivent de l’eau de ce fleuve. Elle les délivre de tous soins, & leur fait perdre le souvenir de ce qu’elles ont autrefois vu dans le monde. Il y a longtemps que pour augmenter votre joie de régner un jour dans l’Italie je désire de vous parler de cette illustre suite de nos descendants, & de les faire tous paraître en votre présence.

[p. 155] Est-il croyable, mon père, réplique Énée, que des âmes aillent d’ici dans le monde pour revoir encore la lumière, & rentrer dans des corps pesants & qui ne sont plus que poussière. Quelle si folle passion peut les porter à désirer une nouvelle vie pour éprouver de nouveaux tourments ? Je vous le dirai, mon fils, sans différer davantage, repart Anchise, & ensuite il le lui explique en cette manière.

Toute l’étendue de la terre, les campagnes liquides des mers, les voûtes azurées des cieux, le globe luisant de la lune, & tous ces astres qui empruntent leur lumière au soleil, reçoivent leur soutien & comme leur vie d’un esprit qu’ils ont au-dedans, & qui étant mêlé & répandu dans toutes les parties du vaste corps de la nature, est la cause de tous les mouvements de cette grande machine du monde. C’est de cette âme que tiennent leur être les hommes & les animaux qui marchent sur la terre, les oiseaux qui volent en l’air, & les poissons qui nagent dans l’eau. C’est d’elle qu’ils reçoivent avec la vie l’impression de cette origine céleste qui leur donne une activité vigoureuse, & qui ne serait pas moindre que celle du feu si elle n’était ralentie par la nature grossière & pesante de leurs corps faibles & terrestres qui tendent sans cesse vers la mort. De là viennent leurs craintes, leurs désirs, leurs tristesses, & leurs joies, sans que cette prison ténébreuse où ils sont renfermés leur permette de [p. 157] s’élever vers le ciel d’où ils ont tiré leur origine. Lors même que la mort a fermé leurs yeux à la lumière du jour, leur malheur ne les abandonne pas encore, & ils ne sont pas purifiés des souillures qu’ils ont contractées par leur longue communication avec ces misérables corps, parce qu’il ne se peut faire qu’elle n’ait de beaucoup accru leurs vices. C’est pourquoi ils sont châtiés dans les enfers, & portent la peine de leurs démérites. Les uns pendus en haut sont exposés à toutes les injures de l’air : les autres pour l’expiation de leurs fautes sont purgés par le feu, ou lavés dans l’eau. Chacun de nous endure la punition due à ses péchés ; & l’on nous envoie après aux champs Elysées, où nous ne sommes qu’un petit nombre qui habitons cet agréable séjour jusques à ce que le long terme ordonné par les Destins étant accompli, nous soyons purifiés de toutes nos taches, & qu’il ne reste en nous que la substance toute subtile et toute pure de ce feu divin & de cet esprit céleste dont nos âmes sont composées. Ainsi après qu’elles ont demeuré dans les enfers durant le cours de mille années, les Dieux les font venir à grandes troupes boire des eaux du fleuve Léthé, afin qu’elles perdent le souvenir de tout ce qu’elles ont autrefois vu dans le monde, & veuillent bien y retourner pour s’enfermer de nouveau dedans la prison du corps.

Ensuite de ce discours Anchise mène Énée & la Sibylle au milieu de cette multitude bruyante, & [p. 159] monte sur un petit tertre d’où il pouvait les voir au visage & les considérer tous l’un après l’autre lorsqu’ils s’avançaient vers le fleuve.

C’est maintenant, dit-il, mon fils, que je veux vous informer de vos destinées, & vous apprendre quelle doit être à l’avenir la grandeur de la race des Princes Troyens, & l’illustre postérité de ces généreux descendants qui sortiront de vous & conserveront la gloire de votre nom dans l’Italie. Voyez-vous ce jeune Prince qui s’appuie sur une pique : C’est celui qui doit le premier de tous passer d’ici dans la lumière de l’autre monde. Il sortira de votre sang mêlé de celui des Rois d’Italie, & portera le nom de Silvius, que ses descendants porteront aussi. Sa naissance n’arrivera qu’après votre mort, parce que la Reine Lavinia votre femme ne vous donnera cet enfant qu’en votre vieillesse. Elle l’élèvera dans les forêts, & il sera Roi & père des Rois qui descendront de vous & qui porteront le sceptre d’Albe.

Celui qui est tout proche de lui est Procas la gloire de la nation Troyenne. Voyez-vous ensuite Capys, Numitor, & Énée Silvius. Ce dernier portera votre nom : & s’il monte jamais sur le trône d’Albe, il ne se signalera pas moins par sa piété que par son courage. Considérez quelle vigueur & quelle générosité témoignent tous ces jeunes Princes, & comme ils ont le front environné de couronnes [p. 161] de chênes pour marque de leur extrême bonté envers leurs peuples. Ils fonderont les villes de Nomente, Gabies, Fidènes, Collatie qu’un illustre exemple de chasteté rendra si remarquable, Pomérie, le Château de Pan, Bole, & Coram dont les noms jusques ici inconnus seront un jour si célèbres.

Romulus fils de Mars & d’Ilia descendu de notre race assistera Numitor son aïeul pour le rétablir dans son royaume. Voyez ces deux grandes plumes qui parent sa tête ; & comme son père lui donne déjà les marques des honneurs divins qu’il doit recevoir après sa mort. Ce sera, mon fils, sous la conduite & sous les auspices de ce grand Héros que la superbe Rome égalera son empire à la terre, & s’élèvera par son courage jusques dans le ciel. Elle enfermera sept montagnes dans son enceinte, donnera au monde un nombre infini de grands capitaines, & sera par le bonheur d’une fécondité si glorieuse semblable à Cybèle, lorsqu’ayant la tête couronnée de tours elle est traînée dans son char au travers des villes de Phrygie, & que transportée de joie de se voir mère de tant de Dieux, elle embrasse ce grand nombre de ses enfants qui ont pour demeure éternelle les plus hautes régions du ciel.

Tournez les yeux & considérez attentivement cette illustre nation Romaine qui doit un jour descendre de vous. Voyez César & toute la race de votre fils Iule qui augmentera un jour le nombre [p. 163] des immortels. Voici ce Prince incomparable que l’on vous a si souvent promis, cet Auguste César descendu des Dieux. Ce sera lui qui ramènera dans l’Italie l’heureux siècle d’or dont elle jouissait sous le règne de Saturne, & qui étendra son empire jusque sur les Indiens & les Garamantes, dans ces pays si reculés que le soleil n’éclaire jamais ; & où le grand Atlas soutient sur ses épaules ce ciel tout étincelant du feu des étoiles. Déjà les peuples voisins de la mer Caspienne, ceux qui habitent la Scythie, & les sept bouches du Nil tremblent aux prédictions de son arrivée dans le monde. Car jamais Hercule n’a traversé tant de pays, quoiqu’il ait tué à coups de flèches en Arcadie la Biche aux pieds d’airain ; terrassé le Sanglier d’Érymanthe, & fait tomber sous l’effort de son arc le Serpent épouvantable de Lerne : Ni Bacchus lorsque retournant de la Conquête des Indes il poussait le char de son triomphe du haut en bas de la montagne de Nyse, & conduisait avec des rênes de pampre les tigres qui le traînaient. Et vous craindriez après cela de faire éclater votre vertu par vos actions, & de vous affermir dans le dessein de vous rendre maître de l’Italie par l’appréhension des périls qui vous y attendent ?

Mais qui est celui que j’aperçois de loin couronné d’olivier, & offrir des sacrifices ? Je le reconnais à sa chevelure blanche. C’est ce Roi qui le [p. 165] premier affermira l’empire de Rome par la majesté des lois, & qui de particulier qu’il était dans la petite ville de Cures & dans un pauvre pays, sera élevé sur le trône d’un grand royaume.

Il sera suivi de Tullus Hostilius qui rompra cette profonde paix dont jouissait Rome, & fera reprendre les armes à cette belliqueuse nation qui se plongeait dans l’oisiveté, & oubliait ses victoires & ses triomphes.

Celui qui marche après lui est le glorieux & fier Ancus, qui ne se plaît déjà que trop aux applaudissements des peuples.

Voulez-vous voir les superbes Tarquins, & l’âme héroïque de Brutus qui vengera l’outrage fait à la dignité Romaine, & l’affranchira du joug d’un Tyran ? Ce sera lui qui jouira le premier de la puissance consulaire, & fera marcher devant lui ces haches effroyables aux méchants. Père infortuné qui pour conserver à ses citoyens le trésor précieux de leur liberté éteindra dans le sang de ses propres enfants les troubles qu’ils voulaient exciter pour la détruire : & quoique puisse dire la postérité d’une action si extraordinaire, sa passion pour son pays & son ardent amour pour la gloire, lui feront surmonter dans son esprit les mouvements si vifs & si tendres de l’affection paternelle.

Voyez plus loin les Décies, les Druses, le sévère Torquatus, & Camille qui regagnera sur les Gaulois [p. 167] les étendards qu’ils remporteront sur les Romains.

Ces deux autres que vous voyez avec des armes également reluisantes, & qui sont si unis à cette heure qu’ils sont encore parmi les ombres : de quelles guerres, hélas ! de quels combats, & de quels carnages ne remplieront-ils point la terre par leurs cruelles inimitiés, si jamais ils voient le jour ? Le beau-père franchira avec ses troupes les barrières des Alpes du côté de la Ligurie : & le gendre sera accompagné de toutes les forces de l’Orient. Ah ! mes enfants, ne vous engagez pas dans une si funeste & horrible guerre : mais que l’amour de votre patrie vous empêche de déchirer ses entrailles, & de tourner l’effort de ses armes contre elle-même ; Et vous mon fils, qui tirez votre origine du sang des Dieux, soyez le premier à quitter les armes, & à témoigner de la clémence.

Cet autre que vous voyez se signalera par la victoire qu’il remportera sur les Grecs, & triomphera de Corinthe sur le haut du Capitole. Cet autre détruira Argos, & Mycènes qui se vante de la naissance d’Agamemnon, surmontera Pyrrhus même ce successeur du vaillant Achille, & vengera le sang de Troie & les sacrilèges commis dans le temple de Minerve.

Pourrais-je ne point vous parler du grand Caton, du brave Cossus, de l’illustre race des Gracques, des deux Scipions ces foudres de guerre qui [p. 169] ruineront Carthage : de Fabrice qui du milieu d’une extrême pauvreté se verra élevé dans Rome à une extrême puissance ; & de Serranus qui passera de la charrue à la dictature ?

Et vous généreux Fabiens à quoi m’obligez-vous encore lorsque je suis las de raconter les hautes actions de tant de grands capitaines ? Ce sera vous, ô grand Fabius, qui par votre sage conduite & par votre extrême patience rétablirez vous seul les affaires de la République Romaine lorsqu’elles sembleront être désespérées.

D’autres peuples excelleront à animer par leur art des statues de bronze : & il pourra même partir de leurs mains des figures de marbre qui paraîtront vivantes. Quelques-uns arriveront jusques à un plus haut point d’éloquence. Et d’autres connaîtront plus parfaitement les mouvements des cieux & le cours des astres. Mais quant à vous, Peuple Romain, votre science et votre partage sera de bien commander à ceux qui seront soumis à votre empire : d’établir de justes lois pour les maintenir en paix : d’user de clémence envers ceux qui se soumettront à votre domination, & de dompter l’orgueil des superbes.

Anchise par ce discours remplit Énée & la Sibylle d’admiration a d’étonnements, & ajouta ensuite : Voyez quelle est la gloire de Marcellus pour s’être signalé par le plus grand & le plus illustre de [p. 171] tous les triomphes. Il soutiendra par un combat à cheval l’empire Romain ébranlé par une puissante guerre, vaincra les Carthaginois, domptera les Gaulois si souvent rebelles, & consacrera au temple de Romulus les troisièmes dépouilles remportées sur un chef des ennemis tué par un chef des romains.

Énée voyant marcher avec Marcellus un jeune Prince qui n’était pas moins remarquable par sa beauté que par l’éclat de ses armes ; mais qui avait le visage triste & les yeux baissés contre terre : Qui est celui, mon Père, dit-il à Anchise, qui accompagne ce grand capitaine ? Est-ce son fils, ou quelque autre de l’illustre race de ses neveux ? Que d’applaudissements retentissent autour de lui ! que de majesté reluit sur son front ! Mais j’aperçois un nuage qui l’environne d’une ombre funeste.

Mon fils, lui répondit Anchise les larmes aux yeux, n’ayez point la curiosité d’apprendre ce qui comblera Rome d’affliction. Le ciel ne fera que montrer ce jeune Prince à la terre : & vous auriez cru, ô grands Dieux, rendre notre empire trop puissant & trop redoutable, si après lui avoir fait un si grand présent vous le lui eussiez conservé. Combien de sanglots & de gémissements des Romains rempliront le champ de Mars à ses funérailles : & quel deuil ne verrez-vous point, ô Tibre, lorsque vous coulerez le long de ce tombeau aussitôt qu’il sera élevé sur votre rive ! Nul autre de notre [p. 173] race ne fera concevoir de lui à ses illustres aïeux de si hautes espérances ; & cette ville destinée à la monarchie du monde ne se vantera jamais avec tant de sujet de la naissance d’aucun autre de ses enfants. Quelle perte que de perdre un Prince dont la vertu et la piété égaleront celles des premiers siècles, & que sa valeur & son courage auraient rendu invincible dans la guerre ! Personne n’aurait pu lui résister l’épée à la main, soit qu’il combattît à pied, ou que sur un cheval plein de fougue il se fît faire place dans les batailles. Jeune Prince que je déplore, si vous pouvez un jour fléchir l’injuste rigueur des destinées, vous serez le grand Marcellus. Donnez-moi des lys & des roses pour les répandre sur lui à pleines mains, afin qu’au moins par cet office de piété je donne une marque, quoique vaine, de mon affection à l’un des plus grands ornements de ma race.

Énée & la Sibylle allèrent ainsi de tous côtés voir ce qu’il y a de plus remarquable dans les champs Élysées, où l’air si pur & si net n’a rien de sombre & de ténébreux comme le reste des enfers. Et après qu’Anchise eut montré toutes choses à son fils avec un extrême soin, & enflammé son esprit de l’amour de la gloire qu’il devait acquérir par ses grandes actions, il l’informa des guerres qu’il aurait à soutenir, des coutumes & de l’humeur du peuple de Laurentium, de la cour du Roi Latinus, & de quelle [p. 175] sorte il pourrait éviter avec prudence, ou soutenir avec courage les divers accidents de la fortune.

Il y a deux portes du sommeil : l’une de corne par laquelle on dit que sortent les songes qui sont véritables : & l’autre d’ivoire par où sortent ceux qui ne le sont pas. Anchise après avoir conduit son fils & la Sibylle en les entretenant toujours, les fit sortir par cette dernière porte. Énée prend le chemin de ses vaisseaux pour aller retrouver ses compagnons, & vogue ensuite le long de la côte pour gagner le port de Cajète où il arrête sa flotte & fait mouiller l’ancre.

FIN

Extrait du Privilège du Roi

Par grâce & Privilège du Roi, donné à Paris le 19. de juillet 1665. signé, CADET. Il est permis au sieur DE BONLIEU de faire Imprimer par tel Imprimeur ou Libraire qu’il voudra, un Livre intitulé, Traduction des quatrième & sixième Livres de l’Énéide de Virgile ; & ce pendant le temps & espace de dix ans, à compter du jour que ledit Livre sera achevé d’imprimer pour la première fois. Et défenses sont faites à tous Imprimeurs ou Libraires d’imprimer ledit Livre sans le consentement dudit Exposant, à peine de trois mille livres d’amende, de confiscation des exemplaires, & de tous dépens, dommages & intérêts ; comme il est plus au long porté par ledit Privilège.

Et ledit sieur DE BONLIEU a cédé le Privilège ci-dessus à PIERRE LE PETIT,

Imprimeur & Libraire ordinaire du Roi.

Achevé d’imprimer pour la première fois le 10. Octobre 1665.

 Appendices

1. Michel de Marolles, Remarques sur le quatrième Livre de l’Énéide , dans L’Énéide en latin et en français, Paris, G. de Luyne, 1662, p. 449-526.

[p. 451] 1. La Reine agitée depuis longtemps. Le Poète [p. 452] comprend ici beaucoup de choses en peu de mots : & je pense en avoir fait une Traduction assez élégante & assez fidèle. Cependant un Critique de peu de nom, & qui sans doute a essayé de chercher de la gloire au dépens de mon ouvrage, lui veut préférer certains fragments que j’allèguerai fidèlement dans tous les lieux où l’occasion s’en offrira pour en examiner le mérite, & voir si ce que j’écris n’est pas digne d’être mis en comparaison de ce qu’il a fait sur un même sujet. Je ne dirai ni son nom ni le titre de son Livre, dont il a cherché longtemps le débit, parce que je ne veux pas faire connaître ce qui n’a pas besoin de sortir de l’obscurité : mais je ne laisserai pas d’examiner ses raisons, & je pense qu’il ne me sera pas difficile de répondre aux objections qu’il me fait, quand ce ne serait que pour avoir occasion de parler, & d’apporter quelque sorte d’illustration à ces remarques. Il ne se contente donc pas d’abord de ma Version, comme elle est dans ce Livre, & tient que celle-ci de sa façon est bien meilleure, lorsqu’il se met lui-même au rang des plus grands Écrivains de son siècle. C’est en la pag. 16. de son Livre, où il veut qu’on traduise. Mais Didon qui était déjà troublée par de cuisantes inquiétudes cache une blessure secrète dans le secret de son cœur, & se sent brûler par un feu qu’elle ne connaît point encore. Si cela s’appelle plus élégant que l’autre traduction, dont il parle, sans déclarer de quel Auteur, je ne m’y connais point du tout. Troublée par de cuisantes inquiétudes est fort mal parlé, & cache une blessure secrète dans le secret de son cœur, est une mauvaise réduplication de terme qui n’est [p. 453] point dans l’original ; Vulnus alit venis : & ainsi du reste. […]

[p. 454] 20. Car, Anne ma chère Sœur (je l’avouerai franchement) etc. C’est ainsi que j’ai traduit. Anna (fatebor enim), & non pas, je t’avouerai, ce qui serait aussi mal que celui qui a rendu les mêmes paroles en cette sorte dans les pages 58. et 84. de son livre de Grammaire. Car je t’avouerai, ma sœur, que depuis la mort de mon cher mari Sichée, & que le crime de mon frère m’eut fait quitter mon pays, Énée a été le seul qui a fléchi ma résolution, & qui a tellement frappé & ébranlé mon esprit, que j’y reconnais les traces de mon ancienne flamme. Cela n’est point merveilleux, & frappe & ébranle est un style de Solliciteur de procès, il corrige ensuite ces mots que j’ai employés, celui-ci seul a été capable de toucher mes sentiments, & met au lieu de cela Énée a été le seul qui a fléchi ma résolution, ajoutant ensuite, pour faire l’habile homme. Remarquez donc s’il vous plaît que celui-ci ne veut marquer autre chose qu’Énée, & qu’ainsi, il est beaucoup mieux de dire Énée que de [p. 455] dire celui-ci, parce que la Traduction en est beaucoup plus intelligible. Cela n’est point vrai du tout, & celui-ci seul est beaucoup mieux qu’Énée pour traduire Solus hic, & pour épargner la modestie de Didon qui ne veut pas nommer exprès celui qu’elle aime, outre que l’on ne peut ignorer de qui elle veut parler. C’est une misère d’avoir affaire à des gens qui se veulent mêler de reprendre toutes choses, & qui n’y entendent rien, qui ont fort mauvais goût des bonnes, & qui sont peu capables d’en juger.

25. Ou que le Père qui peut toutes choses me précipite avec sa foudre. Ceci est une suite de ce qui précède ; Mais que la terre s’ouvre pour m’abymer.

Sed mihi vel tellus optem prius ima dehiscat
Vel pater omnipotens, etc.

De sorte qu’il serait fort mal commencé de traduire ces vers par ces mots ; Mais que Jupiter par un coup de foudre me précipite, etc. comme le fait celui qui pense donner de si bons préceptes pour bien traduire, dans la 224. pag. de son Livre. Jupiter n’est pas si bien là, que le Père qui peut toutes choses, puisque le Poète a usé de cette périphrase, vel pater omnipotens, au lieu de dire simplement Jupiter. Il met ensuite avant que je viole la chasteté, & que je détruise ses Lois. Ce qui n’est pas rendre fort élégamment, ces mots Ante, pudor, quam te violem, etc. joint qu’il change la figure en ce lieu-là sans nécessité. […]

[p. 458] 35. Je demeure d’accord que jusqu’ici nul Amant n’ait pu fléchir votre âme blessée. Il ne fallait point, à mon avis, que le Grammairien ajoutât dans la 22. pag. de son Livre ; Un autre Auteur a traduit, etc. pour substituer en son lieu ces mots ; Je veux que jusques ici il n’y ait eu personne qui vous ait pu fléchir dans votre affliction : car il n’y a personne qui ne voie, qu’il n’est pas si fin qu’il se l’imagine. Cet homme n’a pas le goût délicat.

[p. 459] 40. D’un côté les villes de Gétulie. (…) Ici l’Auteur des belles règles de traduire, ayant grande opinion de son savoir & de sa politesse, rend ceci dans la 91. page de son l. D’un côté vous êtes environnée des Gétuliens, qui est un peuple belliqueux, des Numides barbares & effrénés, et par cette Syrte déserte & inaccessible ; & de l’autre il y a un pays inhabitable, à cause de la chaleur & des peuples qui font des courses au loin. Cet homme n’a garde d’être fort élégant, puisqu’il est à peine congru, quand il dit des Gétuliens qui est un peuple belliqueux, outre qu’il ne traduit pas heureusement le Poète : il est aisé, si je ne me trompe, de voir à son désavantage la différence de mon labeur et du sien : néanmoins, il est assez vain pour s’en glorifier, mais il doit faire plus de pitié que d’envie. […]

[p. 460-461] 45. Certes je crois que c’est un heureux présage des Dieux. (…) Le Grammairien dans les pages 18. et 62. de son l. pouvait alléguer ma Version sur ce passage du Poète que la sienne, puisqu’il n’y a presque rien voulu changer. […]

[p. 463] 60. La belle Didon tenant une coupe à la main, pour faire la cérémonie de l’offrande & du sacrifice propitiatoire, dans l’ordre des Libations ou des effusions de quelque liqueur. Le Grammairien se pouvait contenter de ma Version sur ce passage dans la 28. page de son l. & ne traduire pas la Reine tenant elle-même une coupe dans ses belles mains, au lieu de la belle Didon, etc. parce que l’épithète pulcherrima, du Latin n’est pas employée pour dextra, qui est à l’ablatif ; mais pour Dido qui est au nominatif, sans quoi les vers ne vaudrait rien, parce que la dernière syllabe de pulcherrima est brève, & non pas longue comme elle le serait & le serait très mal au lieu où elle est, si elle était jointe à dextra : mais le Grammairien n’y regarde pas de si près. […]

[p. 470] 90. Aussitôt que l’Épouse de Jupiter qui lui est si chère, etc. (…) Celui dont j’ai déjà parlé allègue ceci dans la page 96. de son l. & le rend de la sorte. Junon voyant cette malheureuse Princesse engagée dans une passion si violente & si excessive, sans que le bruit du monde puisse arrêter le cours de sa fureur, aborde Venus. Il traduit mal Quam simul ac tali persensit peste teneri, chara Iovis coniux puisqu’il ne répond point à la force des termes ni à l’agréable circonlocution, & qu’il ajoute sans sujet malheureuse Princesse, qui n’est point dans le texte, non plus que ces mots, passion si violente & si excessive, ce qu’il fallait dire figurément comme l’élégance du texte y oblige.

93. Sans mentir, vous êtes digne d’une grande louange : L’ironie en est évidente, & il importe de la marquer fortement, mais d’une manière agréable, & non pas de la sorte que l’a voulu exprimer un certain homme qui croit néanmoins avoir triomphé par la beauté de son élocution dans les pages 17. et 248. de son livre, où sans m’alléguer il prend de moi, ce qu’il y dit de meilleur.

[p. 471] 113. A vous qui êtes sa chère Épouse. Ceci est de la réponse de Vénus à Junon, où il n’y a pas moins de finesses & d’artifices que dans le discours de Junon. On allègue sans sujet la traduction de ce vers, Tu conjux, tibi fas, dans la page 268. du Livre qui n’a point de nom. […]

[p. 482] 181. Monstre horrible et d’une grandeur démesurée. C’est une chose agréable de voir sur ce sujet la bonne opinion d’un Critique qui fait l’entendu dans la 127. page d’un livre, qui n’a pas grande part à la Renommée dont il s’agit, La Traduction des mêmes vers, dit-il, faite par une autre personne fera voir la différence qu’il y a entre ces deux différentes façons de traduire les comparaisons. Voici donc la sienne. Cette Divinité est un Maître grand et épouvantable, & ce qui paraît étonnant : est qu’elle a par dessous ses plumes autant d’yeux, autant de langues, autant de bouches, & autant d’oreilles, qu’elle a de plumes sur le corps. Cela s’appelle-t-il traduire fort élégamment ces vers de Virgile ?

Monstrum horrendum, ingens, cui quot sunt corpore plumae
Tot vigiles oculi subtus (mirabile dictu) etc.

Sans mentir, il faut être bien flatté de l’opinion de son propre mérite, & n’avoir guère de discernement des bonnes choses, pour n’être pas touché de ce qui pourrait mériter des louanges des humeurs les moins obligeantes, pourvu qu’il s’y rencontrât le moindre rayon d’esprit & d’équité.

184. Elle vole la nuit entre le Ciel & la Terre, etc. Il était facile de se contenter de cette Version [p. 483] : mais celui dont je viens de parler n’est pas de cet avis dans la 121. page de son l. où il dit que la Renommée vole au milieu de l’air & fait bruire ses ailes dans l’obscurité qui est sur la terre, pour ces mots volat caeli medio terraeque ce qui n’est pourtant ni bien, ni mal.

186. Alors elle prenait plaisir de semer divers bruits, etc. Pourquoi notre Censeur, ajoute-t-il à cette expression sans nécessité dans la page 186. de son livre ? Cette monstrueuse Divinité prenait alors plaisir, etc. Pour ces mots haec tum multiplici, etc. Il ne faut point là de Monstrueuse Divinité, après avoir traduit au dessus Monstrum horrendum, etc. Mais il n’y regarde pas de si près, ou il ne s’y entend pas beaucoup. […]

[p. 486] 217. Nous portons des présents à votre Temple, etc. Celui qui tourne dans la 107. page de son Livre, sans doute, c’est parce que je charge sans cesse vos Autels de présents, & que je fais trop cas de ce vain honneur que j’ai d’être votre Fils ; n’y réussit pas admirablement, & n’y prend pas trop bien le sens de l’Auteur. Il eût mieux fait d’alléguer ma Version. […]

[p. 492] 265. Vous êtes maintenant bien occupé. C’est encore ici un lieu qu’on n’a pas voulu alléguer dans la page 63. du livre que j’ai marqué ci-devant, où l’on s’est voulu servir de cette interprétation peu fine. Tu jettes donc les fondements de la superbe Carthage : & pour plaire à une femme tu t’amuses à bâtir une grande ville. Mais passons outre. […]

287. Après avoir changé souvent d’opinion, enfin cet avis lui sembla le meilleur. Pourquoi l’inconnu n’allègue-t-il pas aussitôt cette version pour lui servir d’exemple, que celle de ce grand Homme qu’il veut point nommer dans la page 31. de son Livre, où il écrit après avoir bien balancé, je prends enfin cette résolution, comme la meilleure. Il en use de même en la page 23. pour le v. 294. qu’il tourne ainsi. Tout le monde reçut ses ordres avec joie, & les exécuta promptement. Au lieu de ceux-ci, ils obéissent tous promptement & avec joie, & firent ce qui leur était commandé. Et encore dans la page 293. pour le v. 298 où il aime mieux, pour marque de son grand jugement. Cette même cruelle Divinité rapporta à cette Princesse passionnée qu’on équipait [p. 493] la flotte, & qu’on se disposait à partir, que ces mots, La Renommée avec son impiété ordinaire lui vint rapporter que la flotte s’apprêtait, & qu’on se disposait à partir, pour ces paroles latines.

Eadem impia fama furenti
Detulit armari classem, cursumque parari.

Il n’est pas plus juste en la page 61. pour le v. 300. & les cinq qui sont ensuite, lesquels il ne rend pas de meilleure grâce ; De sorte que ma Version peut subsister sans qu’il ait été besoin d’y rien changer pour le tour de l’expression, qui ne dérobe rien à la pensée du Poète dans le discours qu’il prête à Didon, qu’on peut appeler certainement une pièce composée avec un grand art, pour le vaincre dans la résolution qu’il avait prise de la quitter. […]

[p. 503] 399. Les rames encore feuillues, qui ne venaient que d’être coupées dans le bois, frondentesque ferunt ramos, etc. ce passage n’est pas mieux traduit que cela dans la page 121 du l. d’un Grammairien qui ne dit pas son nom, & qui veut bien néanmoins qu’on croie qu’il ne sera pas malaisé de le deviner par la réputation qu’il se promet, se comptant déjà au rang des plus grands Écrivains du Siècle, quoique jusques ici il n’ait encore rien donné au public. Il traduit fugae studio, la passion qu’ils ont de s’enfuir, ce que j’avais rendu ; dans l’empressement où ils étaient de partir. Ce qui répond à un v. imparfait. Infabricata fugae studio. Que Mons. P. [M. Peyrarede de Guyenne] achève en cette sorte. Dant classica signum, ou bien Dux impiger urget, l’un & l’autre également bon, pour dire que les Trompettes, ou les cornets, donnent le signal de partir : ou bien que le Prince diligent presse de partir. […]

[p. 505] 416. Anne (dit-elle donc à sa Sœur) vous voyez, etc. Didon s’adresse à sa Sœur pour lui faire voir le juste sujet de sa douleur. Je voudrais bien demander à l’Écrivain qui n’a pas dessein de m’obliger, pourquoi dans la page 14. de son liv. en désignant ma version sans la nommer, écrit voici comment une autre personne a traduit ce même vers ? etc. Lui-même l’ayant tourné en cette sorte. Ma chère Sœur, tu vois avec quelle diligence on travaille sur le rivage. Cela n’en vaut pas la peine, mais il est incivil & malicieux. […]

[p. 507] 441. Comme quand les Vents du Nord s’efforcent d’arracher quelque vieux Chêne, etc. (…) Le Grammairien dans la page 80. de son livre, ne traduit pas fort justement cette belle comparaison de Virgile, où quelques autres n’ont guère mieux réussi. […]

[p. 512] 529. Mais la malheureuse Phénicienne agitée d’une passion qui ne lui donnait point de repos. Cela ne traduit-il pas mieux At non infelix animi Phoenissa etc, que d’user de cette façon de parler. Mais l’infortunée Didon tourmentée dans son esprit ne connaît plus l’usage du sommeil ? Quoique d’ailleurs, je ne la voudrais pas tout à fait blâmer, si l’intention de son Auteur, n’était aussi mauvaise qu’il a eu de dessein de me maltraiter sans sujet.

533. Ses inquiétudes redoublent & roulant ses pensées dans son esprit, & la traduction des six vers qui sont ensuite, n’a pas été alléguée par ce galant [p. 513] homme, qui dans la page 68. de son liv. les rend assez mal, où pour les mots.

En quid agam ? rursusne procos irrisa priores
Experiar, Nomadumque petam connubia supplex,
Quos ego sum totiens jam dedignata maritos ?

Il tourne. A quoi te résoudras-tu donc ? Iras-tu dans le mépris que l’on fait de toi, rechercher ceux qui auparavant t’avaient recherchés ? Iras-tu comme suppliante demander en mariage quelqu’un de ces Princes des Nomades, que tu as si souvent dédaignés d’avoir pour maris ? etc. ce qu’il ne faut que conférer avec ma Version où je n’ai rien voulu changer à cet égard. […]

[p. 514] 563. Elle conspire en son âme des ruses et des crimes horribles. (…) Le Critique peu intelligent traduit ce lieu de Virgile dans la 75. page de son liv. & ne le traduit pas élégamment : non plus que le vers 573. dans la page 37. qu’il tourne, cueillez-vous promptement, rangez-vous sur les bancs, & déployez vitement les voiles. […]

601. N’ai-je pu déchirer son corps, etc. Didon qui parle en cet endroit y fait allusion à l’histoire de Médée, aussi bien qu’à celles de Tantale et de Pélops. Un homme qui contrefait le capable traduit ceci assez mal dans la 151. page de son liv. Ne pouvais-je, dit-il, le mettre en mille pièces & puis le semer dans la mer ? Ne pouvais-je pas faire passer au fil de l’épée et ses gens & son fils même, & puis après le faire manger à ce cruel Père ? Ce n’est pas là le beau tour qu’il faut rechercher pour faire une élégante version. […]

[p. 524] 630. Elle tourna son esprit de tous côtés. Le Gr. n’a garde de citer cette version dans la page 109. de son livre, parce qu’elle vaut beaucoup mieux que la sienne, qui n’est ni juste ni élégante, & c’est la dernière qu’il ait tirée de ce Livre.

2. Michel de Marolles , Lettre de Monsieur l’Abbé de Villeloin à Monsieur l’Abbé de La Victoire touchant quelques Traductions de l’Énéide de Virgile, dans Catalectes, [s. l.], 1667-1668.

MONSIEUR,

Il faut avouer que la préoccupation est une étrange chose, puisqu’elle est l’un des plus grands empêchements que nous puissions avoir en l’esprit pour connaître la vérité. Un Libraire fameux de la rue saint Jacques, ayant imprimé force bons Livres qui se sont trouvés dignes de l’estime de tout le monde, l’on aurait presque de la peine à croire qu’il y en eût quelqu’un, qui tirant, comme les autres, sa naissance d’une illustre origine, ne fût pas néanmoins d’un égal mérite, ni d’un caractère si élevé : & comme il me regarde en quelque sorte pour avoir travaillé auparavant sur un même sujet, je vous demande la liberté de vous en dire franchement ma pensée. Il y a quelque temps que je fis une traduction de Virgile, dont il a paru deux éditions, la première in fol. en l’année 1659 et la 2e en trois volumes in 8e avec des remarques assez amples & assez recherchées, en l’année 1662, la seconde beaucoup meilleure que la 1e. Je suis persuadé, MONSIEUR, tant j’en ai conçu bonne opinion, que si quelque personnage de grand mérite avait composé cet Ouvrage, [p. 2] ceux qui sont capables de s’y connaître parfaitement, comme vous, en auraient peut-être ouï parler : & l’on en aurait fait quelque bruit ; mais en vérité, je ne sais si l’on y a seulement songé, ou du moins daigné y arrêter ses yeux un moment. Depuis (ce fut l’année dernière 1666) ce même Libraire Imprimeur du Roi si connu de tout Paris, a mis au jour une traduction des 4. et 6. Livres de l’Énéide de Virgile, choisis entre les autres comme un chef-d’œuvre, pour faire voir, sans doute, que tous ceux qui se sont mêlés jusques ici de travailler à un pareil dessein, n’y ont rien entendu en comparaison, ou qu’ils ne savent pas les règles qu’il faut observer pour traduire justement un ouvrage aussi élégant que celui de l’Énéide, lequel a été jusques ici l’admiration de tous les siècles. L’Auteur ne s’y nomme point, mais on se doute bien qui c’est : & si l’on en est bien informé, celui-là même s’est signalé par un grand nombre d’ouvrages qu’on a beaucoup estimés. Il dit dans son avertissement, Qu’il y a plusieurs années qu’il avait fait cette traduction seulement pour se divertir, & pour voir par cet essai si la Prose Française pourrait conserver quelque ombre de la majesté des vers de Virgile. Et quoiqu’il ait pu voir la mienne, comme il s’est abstenu d’en parler, j’ai pu croire qu’à peine l’a-t-il jugée digne qu’on l’eût mise au jour, & que pour nous en donner la confusion toute entière, il a bien voulu que la sienne fût enfin publiée. Ce qui me donne aussi la hardiesse de l’examiner en quelques endroits (car je serais trop long si je parcourais tout l’ouvrage sans en rien omettre). Nous verrons donc s’il a exprimé en prose le sens des vers de Virgile, avec beaucoup plus d’élégance que je ne l’ai fait sur les 4. et 6. Livres de L’Énéide. J’aurais grande joie, MONSIEUR, qu’étant parfaitement éclairé comme vous l’êtes, il vous plût à vos heures de loisir d’en faire quelque comparaison : car à moins que de cela, je suis assuré que toute la gloire d’un tel labeur me [p. 3] tournera le dos, & que vous-même auriez de la peine à me favoriser de votre suffrage & de votre protection en cette occasion.

Cependant la différence y est comme du jour & de la nuit. Mais faites-moi un peu de justice, & confessez ingénument, que pour travailler après un autre sur un même sujet, il faut beaucoup mieux faire que lui, ou ne s’en point mêler : car il ne suffit pas de faire aussi bien, & l’on s’éloignerait fort de son but, si l’on s’en écartait au lieu de s’en approcher, comme il me sera facile de le montrer. Voyons donc, s’il vous plait, si je ne suis point un peu téméraire de faire une si grande avance, & commençons par les cinq premiers vers du 4. Livre de l’Énéide, lesquels j’ai ainsi tournés. La Reine agitée depuis longtemps d’une violente inquiétude, nourrissait sa plaie dans ses veines, & sentait son âme atteinte d’un feu secret. Toutes les grandes qualités du Prince Troyen revenaient en son esprit, la gloire de sa race, les traits de son visage, & la douceur de son entretien : De sorte que l’on peut dire que ses soucis ne lui laissaient pas un seul moment de repos. Vous savez les vers du Poète, que l’Auteur, dont l’ouvrage est tant admiré, traduit ainsi. Didon qui était déjà troublée par de cuisantes inquiétudes cache une blessure secrète dans le secret de son cœur, & se sent brûler par un feu qu’elle ne connaît point encore. Les éminentes vertus d’Énée & l’illustre grandeur de sa race passent & repassent sans cesse dans son esprit : son visage & ses paroles demeurent profondément gravés dans sa mémoire ; et les agitations de son âme ne peuvent permettre à ses yeux de trouver du repos dans le sommeil. Trouveriez-vous, MONSIEUR, que cette version fût beaucoup plus juste & plus élégante que la première ? Ses périodes ont-elles un arrondissement & une harmonie que l’autre n’eût point égalés. Il n’était pas trop nécessaire de mettre Didon au lieu de la Reine, & agitée depuis longtemps d’une violente inquiétude [p. 4] pour ces mots, Gravi jamdudum saucia cura, vaut bien pour le moins, qui était déjà troublée par de cuisantes inquiétudes, ayant mis au pluriel le dernier mot que j’ai tourné au singulier, comme il est dans le Latin. Au reste, cache une blessure secrète dans le secret de son cœur, & se sent brûler par un feu qu’elle ne connaît point encore, pour ces paroles, Vulnus alit venis et caeco carpitur igni, est-ce un terme qui excelle au-dessus du mien ? Il ne traduit point Vulnus alit venis, & il y a grande apparence qu’il se trompe d’interpréter, caeco carpitur igni par un feu qu’elle ne connaît point encore, Didon le connaissait fort bien, parce qu’elle le sentait vivement & qu’elle en savait la cause ; mais toute la Cour l’ignorait, qui est le sens auquel se doit prendre infailliblement le mot caeco. J’ai observé dans mes remarques imprimées sur ce livre avec ma traduction, que cette blessure secrète dans le secret de son cœur, n’est pas une expression trop élégante pour ces mots, Vulnus alit venis. Ce qui me fait juger que ceci est du même ouvrage, dont voulait parler dans un misérable Livre qui fut imprimé il y a déjà quelques années, un Écrivain de nulle qualité & de nulle réputation, au sujet des règles de bien traduire, dont j’ai fait mention au même lieu. Si cet homme eût eu un peu de génie & plus de capacité qu’il n’en avait, il aurait beaucoup mieux jugé de ces choses-là : Et, de ce qu’il écrit encore, que ce que j’examine ici, vaut mieux que ce que j’ai fait, c’est une marque qu’il est tout à fait impertinent.

Les éminentes vertus d’Énée, etc. n’est pas ici si élégamment tourné que de dire, les grandes qualités du Prince Troyen, etc. le mot éminentes est corrompu à ce sujet ici par un autre usage. Quant à la façon de parler de laquelle il se sert, passent & repassent sans cesse, elle est basse pour le recursat du Latin. Tout le reste ne sera pas trouvé meilleur, si je ne me trompe au jugement de ceux qui s’y connaissent.

[p. 5] Il n’entend pas dans la suite le vers postera Phoebea, que j’ai tourné, l’Astre du jour commençait d’éclairer la terre, & l’Aurore avait chassé du Ciel les humides ombres de la nuit. Car postera est un nominatif qui s’entend du jour suivant, & qu’il ne faut pas prendre pour une Épithète ajoutée à Phoebea lampade, qui se doit interpréter du Soleil levant, comme le vers qui est ensuite parle de l’Aurore, qu’il sépare de ce qu’il a dit du Soleil, il tourne donc ainsi. A peine l’Aurore toute éclatante des premiers rayons du Soleil eut dissipé les ombres humides qui couvraient le Ciel. Le vers qui est ensuite Cum sic unaninem alloquitur male sana sororem. Est-il mieux traduit par cet Auteur qui dit  ; Cette Princesse dans le trouble de sa passion naissante parle ainsi à sa sœur qui était une autre soi-même, que s’il m’eût copié en cette sorte, Quand cette Princesse d’un esprit mal sain parla ainsi à sa sœur qui n’avait point d’autres volontés que la sienne ? Le mot Esprit mal sain vaut bien le trouble de sa passion naissante, qui est faible & languissant, à l’égard de la force des termes & un autre soi-même est chétif sans doute au lieu de qui n’avait point d’autres volontés que la sienne pour le mot unaninem. Il faudrait, ce me semble, avoir le goût bien mauvais pour ne faire pas le même discernement, & reconnaître non seulement ici, mais en tout le reste que les périodes sont beaucoup plus justes, plus agréables, & plus nombreuses dans la 1e version que dans la seconde. Je n’y entends rien du tout, si cela n’est clair comme le Soleil.

Pourquoi ajoute-t-il ensuite, Chère au mot de Anne ma sœur, car il n’y sert de rien : D’où me viennent ces agitations qui me dérobent le sommeil & portent l’étonnement dans mon esprit ? ne vaut pas assurément Vous dirai-je les songes qui troublent mon repos & me donnent de l’effroi ? pour ces mots, quae me suspensam insomnia terrent. Si ce n’était point abuser de votre [p. 6] patience, je vous pourrais faire quelques raisonnements sur la suite, pour vous faire observer la différence de l’un & de l’autre labeur, qui ne me serait peut-être pas trop désavantageuse. Mais vous avez l’une & l’autre édition, que je voudrais que vous eussiez le loisir de conférer ensemble. Faites au moins comparaison des deux traductions de ces paroles du poète ;

________________________Quid vota furentem,
Quid delubra juvant ? est mollis flamma medullas
Interea, et tacitum vivit sub pectore vulnus.

Je les tourne ainsi. Que servent les vœux & les temples à une âme insensée, si cependant une tendre flamme s’allume dans ses os, & si une plaie secrète s’envenime en son cœur ? Le second Traducteur les interprète en cette sorte. Que servent à cette Princesse transportée d’amour tant de vœux & tant de sacrifices, puisqu’en même temps une flamme qui se glisse insensiblement dans ses veines ne laisse pas de ronger son cœur, & d’y conserver toujours vive cette ardeur secrète qui le dévore ? Voilà bien des paroles qui n’entrent pas dans la vigueur du sens de celles du Poète. Y a-t-il donc tant de sujet de s’en écrier pour les admirer ? Quel homme de jugement & de connaissance du bel usage de notre langue les voudrait préférer aux premières ? Ce serait sans doute celui qui trouverait meilleure que la nôtre, cette traduction de la comparaison qui suit.

L’infortunée Didon brûle plus que jamais dans ce feu, & court toute hors d’elle-même par toute la ville : ainsi que dans les forêts de Crète une biche blessée de loin par un chasseur qu’elle n’apercevait point, & qui lui laisse sans le savoir son fer volant dans le corps, s’enfuit à travers les bois & les buissons ; mais cette flèche mortelle demeure toujours dans son flanc. Voilà une période fort traînante, & sans mentir son expression est bien faible pour la préférer de si loin à la mienne. Faites-moi l’honneur, s’il vous plait, de m’en dire quelque jour votre sentiment. Je l’ai donc ainsi rendue sans avoir [p. 7] emprunté, comme vous pouvez bien croire, de celui qui se montre au jour après moi. L’infortunée Didon brûlait de la même sorte : elle était transportée de fureur & courait par toute la Ville comme une Biche atteinte d’une flèche que lui a tirée de fort loin à tout hasard le chasseur qui la poursuit à coups de traits dans les forêts de Crète : la flèche volante qui lui fait une plaie mortelle demeure attachée à son flanc, tandis qu’elle fuit au travers des bois & parmi les buissons Dictéens : car je traduits Illa fuga sylvas saltusque peragrat Dictaeos, etc. à quoi l’autre n’a guère d’égard, non plus qu’à la généreuse vigueur de tout le reste : Comme incontinent après pour ces paroles, Sola domo maeret vacua stratisque relictis incubat qu’il traduit. Elle demeure avec peine sur son lit, il n’y comprend pas la force du terme relictis, & fait suivre ainsi chétivement ce qui précède, & s’ennuie dans son palais qui n’est plus qu’un désert pour elle, lorsqu’elle n’y trouve plus Énée. Serait-il possible que cela se dût préférer à ces paroles, Didon dans son vuide palais se lamentant toute seule se jetait sur son lit délaissé  ? Car outre qu’elles sont plus conformes au sens du Poète, l’expression en est aussi beaucoup plus vive & plus juste.

Jugez encore, s’il vous plait, du style de tout le discours que Junon fait à Vénus environ le 95. vers. En voici le commencement de ma traduction : Sans mentir, lui dit-elle, vous méritez de grandes louanges, & vous remportez avec votre fils de glorieuses dépouilles ? Vous êtes bien dignes l’une & l’autre d’un honneur immortel, si une femme a été vaincue par les artifices de deux puissantes Divinités. Cela sans doute est assez juste avec le tour & le sens des paroles du Poète, à quoi je vous assure que ne se rapporte pas de la même sorte cette traduction nouvelle qu’on veut tant estimer, & de laquelle on parle si fort sans rien dire de la nôtre. Il tourne donc ainsi. Certes je ne me suis point trompée. J’ai bien jugé qu’une ville consacrée à mon honneur [p. 8] vous donnerait de l’ombrage, & que le séjour d’Énée dans Carthage vous serait un sujet de défiance & de crainte. (cela n’est pas ainsi dans le Poète, & il est ici hors de sa place) Mais vous & Cupidon votre fils dont le nom est si grand & si célèbre, remporterez un illustre trophée, & recevrez sans doute de merveilleuses louanges lorsque l’on verra qu’une femme seule & sans défense aura été vaincue par les artifices de deux si puissantes Divinités. Voici ce qu’il avait à traduire ;

Egrediam vero laudem, et spolia ampla refertis
Tuque puerque tuus, magnum et memorabile nomen
Una dolo divum si foemina victa duorum est.

Conférez l’une avec l’autre version avec ces vers, où il ne nomme point Cupidon, comme je ne le nomme point aussi, & j’ai bien la vanité de croire, que si l’Auteur en voulait lui-même faire autant, il s’abstiendrait peut-être bien d’exalter si fort son Ouvrage au-dessus du nôtre. Mais que direz-vous de la description de l’appareil de chasse de Didon, qu’il traduit ainsi ? Une troupe choisie de jeunes gens partit de la ville. On porte des filets de toutes sortes, & des dards propres pour la chasse. La cavalerie Massilienne se presse pour sortir à la campagne, & on mène quantité de meutes de chiens. Les principaux Seigneurs de Carthage attendent devant la porte la Reine qui n’était pas encore sortie de sa chambre ; & son cheval couvert d’écarlate & de lames d’or mâche dans sa fougue son mors qui blanchit d’écume. Je serais au désespoir si vous étiez persuadé que ceci ne fût pas mieux. Sitôt que le jour parut, l’Elite de la Jeunesse sortit des maisons : on mit en campagne les filets, les toiles & les épieux à large fer. Les piqueurs Massiliens y accoururent en foule avec leurs meutes de chiens courants. Les plus apparents de la Cour de Carthage attendaient le réveil de la reine à la porte de son palais : Et aux pieds de l’escalier était son cheval tout prêt orné de housses de pourpre en broderie d’or, qui d’une fierté courageuse mâchait son frein que l’écume [p. 9] faisait blanchir en sa bouche. Vous savez les paroles du Poète. Je voudrais que vous eussiez la bonté de conférer la suite, & particulièrement la description de la Renommée qu’il a voulu traduire après moi en cette sorte. La Renommée vole incontinent par toutes les villes de la Lybie : la Renommée qui entre les plus dangereuses Divinités est celle de toutes qui est la plus prompte & la plus vite. Elle croît par son agitation, & acquiert toujours en marchant de nouvelles forces. D’abord la crainte la rend petite : Mais tout d’un coup elle s’élève dans l’air ; & quoique ses pieds marchent sur la terre, sa tête se cache dans les nuées. La terre sa mère, à ce que l’on dit, étant animée de fureur contre les Dieux, conçut & mit au jour cette dernière sœur de ces redoutables Géants Cée & Encelade, & lui donna des pieds & des ailes également vites & légers, etc. Voici de la façon que j’ai cru que les Vers de Virgile se devaient traduire. Aussitôt la Renommée courut par toutes les bonnes Villes de Lybie, il y a Extemplo Libyae magnas it fama per urbes, & continuant, Renommée le plus prompt, & le plus soudain de tous les maux. Elle est extrêmement mobile, il y a mobilitate viget, & ensuite, & acquiert de nouvelles forces en marchant. Elle est petite au commencement par la crainte : mais elle s’élève tout à coup dans le vuide l’air, & courant par le monde, (c’est-à-dire sur la terre) elle cache sa tête dans les nues. La Terre indignée la porta par le courroux des Dieux (c’est ainsi qu’il faut tourner ira irritata Deorum) & l’engendra, comme on dit, la dernière de ses enfants, sœur de Cée & d’Encelade, légère de pieds & vite d’ailes, etc. Puis le Poète ajoute des Vers que j’ai traduits en cette sorte. Monstre horrible & d’une grandeur démesurée, à qui, autant qu’il y a de plumes sur son corps (chose étrange à dire) autant y a-t-il d’yeux cachés qui ne dorment jamais, avec autant de langues & de bouches qui parlent, & autant d’oreilles ouvertes. Elle vole la nuit entre le Ciel & le Terre : & [p. 10] bruyant parmi les ombres solitaires, elle ne ferme jamais ses paupières par les douceurs du sommeil, etc. Mais le nouveau Traducteur en parle ainsi avec son style ordinaire ; Ce monstre est grand & épouvantable : mais ce qui va au-delà de toute créance, c’est qu’autant qu’elle a de plumes, elle a dessous autant d’yeux qui veillent continuellement, autant de bouches & de langues qui parlent sans cesse, & autant d’oreilles toujours attentives à écouter ce qui se dit dans le monde, etc. Il tourne ensuite, et glacie rigat horrida barba, & sa barbe affreuse est toute roide de glace (c’est au sujet d’Atlas) ce que j’ai rendu ainsi, Et sa barbe horrible se hérisse de glaçons. Il tourne la comparaison des fourmis au vers 400. On les voit sortir de la ville à grandes troupes : de même que quand les Fourmis se souvenant de la rigueur de l’hiver pillent un grand monceau de blé & l’emportent dans leurs magasins, on voit cette petite armée noirâtre traîner par des sentiers étroits sa proie à travers les herbes : Les unes toutes courbées soutiennent sur leurs épaules ces grains si pesants : les autres rassemblent leurs troupes, châtient la paresse de celles qui ne vont pas assez vite ; & toutes dans ce chemin s’animent de chaleur pour leur ouvrage. J’avoue que je ne m’y connais pas si cela se peut dire raisonnablement aussi bon & pour la beauté du langage, & par le sens de Virgile que cette traduction que j’ai faite. On les eût vus déloger & sortir en foule de la Ville. Tout ainsi que les fourmis lorsque se souvenant de l’hiver, elles fourragent un tas de blé & le serrent dans leurs petits toits. Ce noir escadron marche en campagne : & par un sentier étroit, il charroie le butin entre les herbes : une partie s’efforce des épaules de pousser les gros grains de froment : les autres semblent aller contraindre & presser les troupes paresseuses, & sont tellement échauffées au travail, que tout le chemin en frémit, & ainsi du reste : car c’est toute la même chose pour l’élocution. […]

[p. 23] Ne croyez pas, MONSIEUR, que j’aie choisi par affectation les endroits où j’ai cru qu’on avait moins réussi. Je ne l’ai pas fait : & cela n’était point nécessaire : Je vous assure, qu’il suffit à l’ouverture du Livre d’en prendre tout ce que l’on voudra pour en porter un jugement équitable. Car il n’est pas malaisé de voir que bien que nous ayons travaillé avec grande différence, ç’a été néanmoins chacun, selon sa créance, avec grande égalité, quoiqu’il pourrait bien être que mon second, en certaines petites occasions eût pris quelque chose de mon labeur.

Je serais ravi que Monsieur **** qui est un si excellent personnage en toutes choses, aussi bien que pour la piété, & qui se connaît si parfaitement aux belles Traductions, puisqu’il en fait lui-même qui ont trouvé tant de succès, si son âge & son loisir le lui pouvaient permettre, voulût donner une heure ou deux à examiner une petite partie de l’un & de l’autre Ouvrage, ce qui suffirait sans doute, pour bien juger de tout le reste. Je vous marque celui-là plutôt qu’un autre, parce que vous l’estimez beaucoup aussi bien que moi, qui avons vu avec admiration des Poésies de sa façon, & qui sommes persuadés de son savoir, & de la beauté de son style en d’autres Ouvrages plus sérieux.

On m’a dit que l’Auteur de la Version de ces deux Livres de l’Énéide, est un certain homme appelé de l’E…. qui, pour le débit de son Ouvrage, voudrait donner l’opinion qu’il vient d’une main illustre, telle que l’on ne peut nier que ne le soient celles de qui nous avons vu de si belles pièces sur divers sujets sans les avoir honorées de leur nom ; Mais j’y trouve si peu d’apparence, que je n’y en trouve point du tout, [p. 24] parce qu’il ne paraît point ici le moindre caractère d’une plume élégante, ni d’un homme qui ait beaucoup d’érudition.

Je sais bien, MONSIEUR, qu’il m’eût été plus avantageux & plus honorable, qu’un autre vous eût fait ce discours de mon Ouvrage, qu’il ne me le saurait être de l’avoir composé pour sa défense. Mais je vous supplie de m’excuser connaissant, comme vous faites ma sincérité en toutes choses, osant bien vous protester qu’en tout ceci je ne me suis considéré que comme un Étranger, pour lequel il faut enfin parler quand tout le monde se veut taire à son sujet, après avoir beaucoup travaillé en des choses assez difficiles, où il est certain que fort peu de personnes ont réussi jusques ici. Je suis,

MONSIEUR

Votre très humble & très obéissant Serviteur, M. D. M. A. D. V.

A Paris le 1. jour de Juin 1667.

3. Michel de Marolles, Quelques observations sur les sentiments du Sieur de l’Estang, au sujet des Règles qu’il a prétendu donner pour bien traduire, dans Toutes les Œuvres de Virgile, traduites en vers français, Paris, E. Langlois, 1673, p. CLXXI-CLXXX.

[p. CLXXI] Cette pièce [Règles de la Traduction] n’est pas d’assez grande conséquence, pour nous y arrêter longtemps : & les témoignages qui y sont allégués de cinq ou six Auteurs, y sont employés avec si peu de discernement, que ce serait presque mieux fait de n’en rien dire du tout, que d’en parler : car c’est lui faire trop d’honneur, que de marquer seulement qu’il ait allégué [p. CLXXII] diverses autorités de M. de Vaugelas pour sa traduction de Quinte-Curce, de M. de la Mothe le Vayer le fils, sous le nom de MONSIEUR, pour sa version de Florus imprimée en 1656, & de ceux qui ont traduit les Confessions de S. Augustin, la Vie de S. Bernard, trois Comédies de Térence, & les Fables de Phèdre que l’on sait être des Écrivains de Port-Royal, sans parler de nous qu’il y désigne en divers lieux, sans dessein de nous obliger pour nos Traductions des Psaumes, du nouveau Testament, et des Œuvres de Virgile en Prose de l’année 1649. afin de relever celle des autres par l’opposition qu’il en a voulu faire.

Ce M. de l’Estang, ou celui qui s’est voulu exposer en public sous un nom supposé, pour essayer de remporter quelque petite gloire aux dépens d’autrui, a été si incivil à mon égard, que je n’ai pas sujet de le ménager beaucoup. Je le veux néanmoins épargner. Et s’il a quelque pudeur de reste, il rougira peut-être de s’être efforcé, autant qu’il a pu, de noircir mes Ouvrages aux yeux du peuple, ou du moins de ceux de sa Cabale, s’il en a quelqu’une : car il y a apparence qu’il a essayé d’en ranger quelques-uns de son côté.

Comme l’esprit de cet homme a naturellement de la présomption, pour ne pas dire de l’orgueil, sa profession d’Ecclésiastique ne l’a pas dispensé de la vaine gloire, & peut-être d’une aversion accompagnée de haine, dont je ne sais pourtant pas la cause. Voilà déjà une mauvaise qualité pour être bon Chrétien, & pour faire un bon Livre. Mais si je m’y connais un peu, je puis dire certainement que le sien ne sera jamais agréable à pas un honnête homme, ni fort utile à ceux qui le liront.

Mes Traductions des Psaumes et du nouveau Testament […] sont entre les mains de tout le monde […]. Je n’en alléguerai point de passages des premières, cela serait trop long, & hors du sujet que je traite, mais seulement quelques-uns de ma Traduction en Prose des vers de Virgile, que ce nouveau Critique, qui s’en veut faire à croire, a essayé de flétrir, par l’opposition des lambeaux d’une seconde traduction, qui n’a point paru jusques ici, s’il y en a quelqu’une. Mais pour le contenter, je veux bien ne me pas dispenser de rapporter avec ma version, quelques-uns de ces lambeaux, lesquels on pourrait aisément déchirer à son tour, si l’on en voulait prendre la peine.

[p. CLXXIV] Voici ce qu’il a substitué à mon travail sur le quatrième Livre de l’Énéide. Dans la 16. page du sien, il veut que l’on traduise At Regina gravi, etc. par ces mots qu’il ne peut assez louer, tant il les a trouvés bien choisis. Mais Didon qui était déjà troublée par des cuisantes inquiétudes, cache une blessure secrète dans le secret de son cœur, & se sent dévorer d’un feu qu’elle ne connaît point encore. Si cela s’appelle une si belle chose, je ne m’y connais guère. Ce sent dévorer n’est pas trop fin, & Didon pour le premier mot après mais n’est pas si bien là que la Reine, quelque raisonnement qu’il ait voulu faire sur ce sujet, quand il dit, cela fait bien voir qu’il faut souvent traduire le nom appellatif par le nom propre, afin de garder quelque grâce dans la Traduction. C’est-à-dire, selon lui, que l’Auteur de son allégation l’entend bien mieux que nous. Cependant, son troublée par des cuisantes inquiétudes est mal parlé : Et quand il aurait mis de au lieu de des, il serait un peu moins mal ; mais le reste ne serait pas bon. Et cache une blessure secrète dans le secret de son cœur, est une mauvaise réduplication, & une faible traduction pour vulnus alit venis. J’avais rendu ce lieu en cette sorte. La Reine agitée depuis longtemps d’une violente inquiétude nourrissait sa plaie dans ses veines, & sentait son âme atteinte d’un feu secret. Ceux qui se connaissent en ces choses-là, jugeront si la différence est à l’avantage du Traducteur inconnu ami de M. de l’Estang. Son déjà pour le dudum du Latin ne vaut rien du tout, & le sens même y répugne, comme on l’a fait valoir ailleurs. Il ne faut point chercher de finesse où il n’y en a pas : Et c’est avoir le goût bien mauvais que de changer aussi mal à propos qu’on l’a fait ici, le nom appellatif pour le nom propre ; aussi ne faut-il pas qu’un bon Traducteur nomme souvent des personnes que des grands Auteurs tels que Virgile, n’ont voulu que désigner ; ce que nous ferons voir tantôt. Plusieurs néanmoins qui pensent l’entendre beaucoup mieux, ne sont pas de cet avis, & ne laissent pas aussi de se tromper.

Dans les pages 58. et 84. pour le v. 20 de Virgile. Car t’avouerai-je, ma sœur, que depuis la mort de mon cher mari Sichée, & que le crime de mon frère m’eut fait quitter mon pays, Énée a été le seul qui a fléchi ma résolution, & qui a tellement frappé & ébranlé mon esprit, que j’y reconnais les traces de mon ancienne flamme. Cela n’est point beau du tout, & frappe & ébranle est d’un style de chicaneur : quant à ce qu’il met Énée a été le seul, etc. n’est ni du Poète, ni du goût de la belle expression ; d’où il est aisé de juger que cet homme n’a aucune délicatesse dans son esprit, comme il n’y a point du tout d’élévation. J’ai regret de me sentir obligé d’en parler de la sorte. [p. CLXXV] Cependant voici comment j’avais tourné ce passage ; Car Anne, ma chère Sœur (je l’avouerai franchement) depuis la funeste mort de Sichée, & depuis que nos Dieux domestiques furent dispersés par le crime de mon frère, celui-ci seul a été capable de toucher mes sentiments & d’ébranler ma constance, sans faire trop le vain, bien que je pourrais encore rendre cette Version plus élégante qu’elle n’est ici, si est-ce que j’oserai dire hardiment que celle de M. de l’Estang est inférieure. Mais quand elle serait aussi bonne, il faudrait qu’elle fût beaucoup meilleure pour en mériter quelque louange. Pourquoi se faut-il hâter si fort par un esprit de jalousie, de mettre des choses en lumière, qui sont aussi médiocres que le sont celles-ci, pour les opposer à d’autres qui valent mieux ? Il eût été bon de les laisser où elles étaient, sans y rien changer, en les redonnant au public.

Pour le v. 25. ce serait très mal traduire, comme l’a fait celui-ci dans la page 224 de son Livre. Mais que Jupiter par un coup de foudre me précipite. Il y a vel pateromnipotens, qu’il eût mieux tourné par ces mots, celui qui peut toutes choses ; au reste dans ce qui suit, il change la figure du Poète sans aucune nécessité.

[p. CLXXVI] Pour le 35. v. j’avais traduit, Je demeure d’accord, que jusques ici nul Amant n’ait pu fléchir votre âme blessée. Il ne fallait point tant faire l’entendu pour substituer au lieu de cela en la 22. page du traité, Je veux qu’il n’y ait eu personne qui vous ait pu fléchir dans votre affliction : car il n’y a personne qui ne voie que cela n’est pas si bien pour ces mots du Poète. Esto : aegram nulli quondam flexere Mariti, ou du moins n’est-il pas mieux, quoique dans votre affliction pour Aegram du Latin est dit pitoyablement.

Dans la page 91, pour le vers 40 de Virgile, il traduit  ; d’un côté vous êtes environnée des Gétuliens, qui est un peuple belliqueux. Il est assez plaisant de dire, Les Gétuliens qui est un peuple. Ensuite de Numides barbares & effrénés, Cela n’est-il pas élégant ? Et puis changeant tout à coup de construction, Et par cette Syrte déserte & inaccessible : car il joint d’ordinaire deux Épithètes pour une sans besoin, & de très mauvaise grâce, & en continuant  : Et de l’autre il y a un pays inhabitable, à cause de la chaleur & des peuples qui font des courses fort loin. Ce qui n’est pas une fort belle chute de période. Quelquefois néanmoins ce galant homme se sert de ma version toute entière, sans dire de qui elle est prise, comme il a fait dans les pages 18 et 62 de son misérable Livre, au sujet du 45. v. de Virgile.

Mais touchant le v. 40 et les deux qui sont ensuite, je puis croire que ce n’est pas être trop présomptueux de dire que cette Version est meilleure & plus élégante que celle que je viens d’alléguer, puisqu’elle ne l’est point du tout. D’un côté les Villes de Gétulie nous pressent avec un peuple que la Guerre ne peut dompter : Les Numides cruels de qui l’audace est effrénée, & les sables des Syrthes où il ne s’exerce point d’hospitalité, nous sont toujours incommodes. De l’autre, nous sommes enfermés d’une Région que la soif rend déserte, & nous y avons les Barcéens qui portent leur fureur dans les pays éloignés. Ces paroles Latines en feront encore mieux juger.

Hinc urbes Getules genus insuperabile bello,
Et Numidae infraeni cingunt et inhospita Syrtis,
Hinc deserta siti regio lateque furentes
Barcaei.

Y a-t-il rien dans la Version de M. de l’Estang, ou de celle qu’il allègue d’une autre personne, qui approche de ceci ? Je n’aurais pas de répugnance de m’en rapporter même aux jugements les plus médiocres, quelque peu favorables qu’ils puissent être à tous nos soins.

Dans la page 28 de son Traité pour le v. 60. de Virgile, cet homme est bien fin de traduire la Reine tenant elle-même une coupe dans ses belles mains, au lieu de la belle Didon etc. parce que l’Épithète Pulcherrima du Latin n’est pas employée à dextra, mais à Dido. Ainsi le grand art qu’il a trouvé pour bien traduire, est de rendre Regina par Didon, & Dido par la Reine.

Dans la page 96. de son Livre pour le 90. v. du Poète, il tourne Junon voyant cette malheureuse Princesse engagée dans une passion si violente & si excessive, sans que le bruit du monde puisse arrêter le cours de sa fureur, aborde Venus. Il traduit mal Quam simul ac tali persensit peste teneri, chara Iovis coniux puisqu’il ne répond point à la force des termes, ni à l’agréable circonlocution, & qu’il ajoute sans sujet malheureuse Princesse, qui n’est point du Poète, non plus que ces mots, passion si violente & si excessive, ce qu’il fallait dire figurément comme l’élégance du latin y oblige, sans user toujours de deux Épithètes pour une. [p. CLXXVII] Voici les Vers du Poète,

Quam simul ac tali persensit peste teneri
Chara Iovis coniux nec famam obstare furori,
Talibus aggreditur Venerem Saturnia dictis.

Ce que nous avions ainsi traduit. Aussitôt que la chère Épouse de Jupiter se fut aperçue que cette ardente peste avait frappé le cœur de Didon, & que l’appréhension des bruits contre son honneur, n’était plus capable de résister à sa furieuse passion, elle aborda Vénus avec ces paroles. Les Règles que donne le sieur de l’Estang pour bien traduire, l’ont-elles obligé de préférer la Version qu’il allègue, à celle-ci, qui certainement a plus d’élégance & de fidélité que la sienne ?

Il a pris de moi, sans me nommer, ce qu’il a dit de meilleur dans les pages 117 & 248. de son Livre, que pas un seul homme d’esprit ne saurait estimer.

Dans la page 127. de son Livre au sujet de la Renommée si bien dépeinte par Virgile. Cette Divinité, dit-il, est un Monstre grand & épouvantable, toujours deux Épithètes mal appliquées, au lieu que j’avais traduit & bien plus élégamment que lui, Monstre horrible & d’une grandeur démesurée. Lui, en continuant à sa manière. Et ce qui paraît étonnant, est qu’elle a par dessous ces plumes autant d’yeux, autant de langues, autant de bouches, & autant d’oreilles qu’elle a de plumes sur son corps. Voilà sans mentir une belle pièce, où c’est dommage que l’on ait essayé de changer quelque chose : Et il faut être bien enchanté de son propre mérite, & n’avoir guère de discernement des bonnes choses, pour se glorifier d’une telle composition !

Dans la page 186, il ajoute sans nécessité. Cette monstrueuse Divinité prenait alors plaisir, pour ces mots Haec tum multiplici, etc. Il ne faut point là de monstrueuse Divinité, après avoir traduit Monstrum horrendum ; mais il n’y regarde pas de si près, ou il faut avouer qu’il ne s’y entend nullement.

Dans la p. 107, de son Livre pour le v. 217. du Poète, il veut rendre Yarbas plaisant, tournant ainsi ses plaintes à Jupiter ; Sans doute c’est parce que je charge sans cesse vos Autels de présents, & que je fais trop de cas de ce vain honneur que j’ai d’être votre fils  ; mais au fond, il ne prend pas bien le sens de Virgile.

Dans la page 63 de son Livre, pour le 265. v. il met ; Tu jettes donc les fondements de la superbe Carthage, & pour plaire à une femme tu t’amuses à bâtir une grande Ville. Cela est fort médiocre pour Carthagis altae, & pour ce qui est ensuite pulchramque uxorius urbem, exstruis.

Dans la p. 293 pour le v. 298 pour marquer son jugement & sa délicatesse, il traduit en cette sorte. Cette même cruelle divinité rapporta à cette Princesse passionnée, qu’on équipait la flotte & qu’on se disposait à partir. Si cela est fort charmant, on le lui peut demander, & il ne faut pas douter qu’il n’en soit bien persuadé.

Dans la page 121 de son Livre, il traduit Fugae studio, la passion qu’ils ont de s’enfuir. Ce qui est grossier, & que j’avais traduit ; dans l’empressement où ils étaient de partir.

Dans la 14. p. de son Livre rapportant ma Version du v. 416 sans me nommer, il écrit. Voici comment une autre personne a traduit ce même vers, etc. Lui-même l’ayant tourné en cette sorte. Ma chère sœur tu vois avec quelle diligence [p. CLXXVIII] on travaille sur le rivage. Au lieu que j’avais traduit cela même. Vous voyez, ma chère sœur, comme tout s’apprête sur le rivage. Cela ne vaut peut-être pas la peine, mais il fait voir l’incivilité de cet homme.

Dans la p. 68. pour la traduction de ces Vers, En quid agam ? etc. il écrit sans art quelconque. A quoi te résoudras-tu donc ? Iras-tu dans le mépris que l’on fait de toi, rechercher ceux qui auparavant t’avaient recherchés ? Il veut dire recherchée. Et continue Iras-tu comme Suppliante demander en mariage quelqu’un de ces Princes des Nomades, que tu as si souvent dédaignés d’avoir pour maris ? C’est pour Nomadumque petam connubia supplex, quos ego sum totiens jam dedignata marites ? ce qui est pitoyable.

Dans la p. 37 pour le v. 573, il tourne aussi désagréablement, Éveillez-vous promptement, dit-il, rangez vous sur les bancs, & déployez vitement les voiles.

Dans la page 151, pour le v. 601. peut-on traduire d’un air plus bas. Ne pouvais-je pas le mettre en mille pièces, & puis les semer dans la mer ? Ne pouvais-je pas faire passer au fil de l’épée, & ses gens et son fils même, & puis après le faire manger à ce cruel père ? Qui voudrait lui ressembler ? […]

[p. CLXXIX] Si cela se doit appeler une belle chose, il faut que j’avoue que je ne m’y connais pas : & certes je puis croire qu’il n’en fallait pas tant, pour faire connaître la portée d’un esprit médiocre, qui s’est voulu ériger en petit Critique, ayant osé prescrire des Règles certaines tirées des meilleurs Auteurs, pour une chose où il est aisé de voir que sa naissance ne l’a nullement favorisé.

Qui ducis vultus, et non legis ista libenter ;
Omnibus invideas, livide ; nemo tibi.

Martialis L. I. Ep. 40.

4. Michel de Marolles, Discours sur une traduction en Prose d’un ancien Poète, laquelle a trouvé des louanges exclusives à tout autre qui pourrait avoir travaillé sur le même sujet, dans Ovide, Tristes et Pontiques, traduction en vers, Paris, Jean Langlois, 1678, p. 462.

Un homme que je ne connais point, appelé de l’Estange, se voulant ériger en Auteur important, fit aussi un livre en Français, de l’art de traduire les grands Ouvrages, pour recommander sur toutes choses la traduction de deux livres de l’Énéide, qui furent imprimés ensuite, pour étouffer le peu de bruit qu’on faisait de ma Version en Prose de toutes les Œuvres de Virgile. Je répondis aux allégations de cet homme dans le Commentaire que je fis sur ma propre Version, pour sa seconde édition, qui fut l’année 1662. où je montrai, ce me semble assez fortement la faiblesse toute entière de ce beau Livre, aussi bien que de tout ce qu’il y avait allégué de ma Version du Nouveau Testament. Car certainement tout cela était misérable, cependant ce livre s’est vendu, & j’ai été cause de son heureux débit, comme de celui de la Pharsale de Brebeuf, parce qu’il y avait déjà trois éditions de ma traduction de Lucain, depuis l’année 1623. qui fut la première de cet ouvrage.


La section « Notes » comporte également des variantes.

Notes

[1] Gaspard de Tende [sieur de l’Estang], Règles de la traduction, ou Moyens pour apprendre à traduire de latin en français, Paris, D. Foucault, 1660.

[2] Sur cette querelle, voir notre article « L’Énéide de Port-Royal », à paraître dans Chroniques de Port-Royal, n° 61, 2011.

[3] Michel de Marolles, Quelques observations sur les sentiments du Sieur de l’Estang, au sujet des Règles qu’il a prétendu donner pour bien traduire, dans Toutes les Œuvres de Virgile, traduites en vers français, Paris, E. Langlois, 1673, p. CLXXI..

[4] Règles, I, chap. III, Des noms Appellatifs : « Il est quelquefois comme nécessaire de traduire les noms Appellatifs par les noms Propres, parce que autrement la Traduction n’aurait ni grâce ni beauté. […]

Exemple

At Regina gravi jamdudum saucia cura
Vulnus alit venis, et caeco carpitur igni.

Mais Didon qui était déjà troublée par des cuisantes inquiétudes, cache une blessure secrète dans le secret de son cœur, & se sent dévorer d’un feu qu’elle ne connaît point encore. Virg.

Autre traduction de ces vers. La Reine agitée depuis longtemps d’une violente inquiétude nourrissait sa plaie dans ses veines, & sentait son âme éprise d’un feu secret. Cela fait bien voir qu’il faut souvent traduire le nom Appellatif par le nom Propre, afin de garder quelque grâce dans la Traduction », p. 14-16.

[5] Règles, I, chap. VIII, Du Pronom tu, toi, ou vous : « On ne dit jamais tu ni toi en Français ; il n’y a qu’un maître qui puisse dire tu ou toi à son valet, qu’il doit même traiter de vous en lui écrivant. La civilité dont toute notre langue est remplie, me dispense d’en apporter des exemples, parce que ce serait une chose superflue. Je dirai seulement ici en quelles rencontres on peut dire toi, en parlant, ou en faisant parler quelqu’un. On peut dire toi lorsqu’on fait parler deux égaux, pour marquer, ou leur grande familiarité, ou leur grande affection ; lorsqu’on fait parler quelqu’un, ou avec une grande indignation ou avec une grande haine : lorsqu’un homme est fort en colère, ou qu’il parle avec mépris contre quelqu’un : lorsque Dieu, un Ange, ou un Prophète parle aux hommes : lorsqu’on fait parler un barbare, ou un homme fort incivile, pour marquer son incivilité : lorsqu’on parle à un homme mort, ou qu’on le fait parler lui-même : & lorsqu’on se parle à soi-même, à son âme, ou à son corps, ou à une autre partie de soi-même. J’apporterai des exemples de toutes ces différentes espèces, afin de faire mieux connaître la vérité de ce que je dis. […]

Exemple de deux égaux.

Anna (fatebor enim) miseri post fata Sichaei
Conjugis, et sparsos fraterna caede penates,
Solus hic inflexit sensus, animumque labantem
Impulit : agnosco veteris vestigia flammae.

Car je t’avouerai, ma Soeur, que depuis la mort de mon cher mari Sichée, & que le crime de mon frère m’eut fait quitter mon pays, Énée a été le seul qui a fléchi ma résolution, & qui a tellement frappé & ébranlé mon esprit, que j’y reconnais les traces de mon ancienne flamme. Virg. », p. 57-58.

Ce même passage est à nouveau cité p. 84-85, au chap. XI consacré au pronom hic, haec, hoc : « Ces Pronoms aussi bien que les autres, se traduisent assez souvent par les noms propres, ou par les choses qu’ils veulent marquer ». Après avoir cité la traduction de Port-Royal, Gaspard de Tende compare avec la traduction de M. de Marolles : « Car Anne, ma chère sœur, je t’avouerai franchement, depuis la funeste mort de Sichée mon mari, & depuis que nos Dieux domestiques furent dispersés par le crime de mon frère, cestuy-cy seul a été capable de toucher mes sentiments. Remarquez donc, s’il vous plait, que cestuy-cy se veut marquer autre chose qu’Énée, & qu’ainsi il est beaucoup mieux de dire Énée que de dire cestuy-cy, parce que la Traduction est beaucoup plus intelligible », p. 85.

[6] Règles, I, chap. IV, Des noms Adjectifs. Adjectif traduit par un Substantif avec Dans, Avec.

Exemple

Esto, aegram nulli quondam flexere mariti. Je veux que jusqu’ici il n’y ait eu personne qui vous ait pu fléchir dans votre affliction. Virg. Un autre Auteur a traduit. Je demeure d’accord que jusques ici nul amant n’ait pu fléchir ton âme blessée. », p. 21-22.

[7] Règles, I, chap. XI, Des Advebes hic, hinc, huc, hac : « Comme ces Adverbes viennent des Pronoms, aussi se traduisent-ils bien souvent comme on traduit les Pronoms, non par leur simple signification, mais par ce qu’ils veulent signifier. [ …]

Traduction des deux Hinc.

Hinc urbes Getules genus insuperabile bello,
Et Numidae infraeni cingunt et inhospita Syrtis,
Hinc deserta siti regio lateque furentes
Barcaei.

D’un côté vous êtes environnée des Gétuliens, qui est un peuple belliqueux, des Numides barbares & effrénés, & par cette Syrte déserte et inaccessible ; & de l’autre il y a un pays inhabitable, à cause de la chaleur et des peuples qui font des courses fort loin. Virg. », p. 90-91.

[8] Règles, I, chap. XI, Du Pronom Hunc. [Même règle que la précédente]

Exemple

Dijs equidem auspicibus reor et Iunone secunda
Hunc cursum Iliacas vento petiisse carinas.

Certes je crois que c’est par la conduite des Dieux, et par la faveur de Junon, que la tempête a jeté la flotte Troyenne sur nos côtes. Virg. », p. 92.

L‘exemple est également cité pour étayer la règle de traduction de l’adjectif par un substantif (I, chap. IV, p. 18). Dans ses Quelques observations sur les sentiments du Sieur de l’Estang, au sujet des Règles qu’il a prétendu donner pour bien traduire [1673] qu’on peut lire en appendices, Michel de Marolles accuse Gaspard de Tende en ces termes : « Quelquefois néanmoins ce galant homme se sert de ma version toute entière, sans dire de qui elle est prise ». Il s’agit de sa version en prose de 1649, où il traduit ainsi les vers 44-45 : « Certes je crois que c’est un heureux présage des Dieux, et une faveur de Junon, que le vent ait poussé sur nos côtes les navires de Troie », dans Les Œuvres de Virgile traduites en prose et dédiées au Roi par M. de Marolles, abbé de Villeloin, [1649], Paris, G. de Luyne, 1655, p. 84.

[9] Règles, I, chap. VII, De certains Adjectifs Latins : « Il est quelquefois comme nécessaire de faire accorder avec un Substantif Français, un Adjectif qui dans le Latin s’accorde avec un autre Substantif.

Exemple

Ipsa tenens dextra pateram pulcherrima Dido
Candentis vaccae media inter cornua fundit.

La Reine tenant elle-même une coupe dans ses belles mains, verse du vin entre les cornes d’une vache blanche. Virg. », p. 27-28.

[10] Règles, I, XII, Du Pronom Relatif qui, quae, quod. le Relatif traduit par le nom Propre  : « On est obligé de prendre un autre tour pour le bien traduire. J’en apporterai ici divers exemples tirés des meilleures Traductions, par où l’on pourra remarquer la grâce & la netteté que donne cette façon de traduire ce Relatif.

Exemple

Quam simul ac tali persensit peste teneri
Chara Iovis coniux nec famam obstare furori,
Talibus aggreditur Venerem Saturnia dictis.

Junon voyant cette malheureuse Princesse engagée dans une passion si violente & si excessive, sans que le bruit du monde puisse arrêter le cours de sa fureur, aborde Venus & lui parle ainsi. Virg. », p. 94-96.

[11] Règles, II, chap. XXXV, De la Transposition : « Il arrive quelquefois que les mots, les membres d’une période, & les périodes mêmes sont disposées en Latin d’une façon qui ne revient pas à la disposition du Français. Alors on peut les transposer, & les mettre comme l’usage de la langue Française le demande.

Exemple

Egregiam vero laudem, et spolia amplia refertis
Tuque puerque tuus magnum, et memorabile nomen
Una dolo divum si foemina victa duorum est.

Certes vous et votre fils, dont le nom est si grand, & si célèbre dans le monde, recevrez une merveilleuse louange, & remporterez un illustre trophée lorsqu’on dira qu’une femme toute seule aura été vaincue par les artifices de deux si puissantes Divinités. Virg. », p. 248-249.

L’exemple est également cité pour la règle sur l’Apposition (II, chap. V, p. 117). Comme pour les vers 44-45 de Virgile, Michel de Marolles accuse Gaspard de Tende d’avoir emprunté sa traduction : « Il a pris de moi, sans me nommer, ce qu’il a dit de meilleur dans les pages 117 et 248 de son Livre, que pas un seul homme d’esprit ne saurait estimer ». Jugeons sur pièce : en 1649, il traduisait ainsi le passage incriminé : « Sans mentir, lui dit-elle, tu es digne d’une grande louange, & tu remportes avec ton fils de glorieuses dépouilles. Vous êtes bien dignes l’un & l’autre d’un honneur immortel, si une femme a été vaincue par les artifices de deux puissantes Divinités », dans Op. cit., p. 86.

[12] Règles, II, chap. XXXVI, De l’Usage : « Il est quelquefois à propos d’exprimer en Français l’Usage & la fin à quoi servent les choses ; ou le sujet pour lequel elles se font, encore que cela ne soit pas dit dans le Latin.

Exemple

Ardet amans Dido, traxitque per ossa furorem.

Didon brûle d’amour pour Enée, & la violence de ce feu est passée jusque dans son cœur. Virg. », p. 251-252.

[13] Règles, II, chap. XXXVII, Des Verbes. Du Gérondif : « Il reste à parler du Gérondif qu’on traduit souvent par un nom substantif.

Exemple

Tu conjux, tibi fas animum tentare precando.

C’est à vous qui êtes sa femme à le porter à cela par vos prières. Virg. », p. 267-268.

[14] Règles, II, chap. VII, De la Cause : « La Cause qui en Latin est ordinairement marquée par l’Ablatif, se traduit quelquefois bien par le Nominatif du verbe.

Exemple

Parva metu primo, mox sese attollit in auras,
Nocte volat caeli medio terraeque per umbram
Stridens, nec dulci declinat lumina somno.

D’abord la crainte la rend petite, puis tout-à-coup elle s’élève dans l’air. La nuit elle vole au milieu de l’air, et fait bruire ses ailes dans l’obscurité qui est sur la terre, sans que la douceur du sommeil lui fasse jamais fermer les yeux. Virg. », p. 120-121.

[15] Règles, II, chap. VIII, De la Comparaison : « Pour comparer les actions, on se sert assez souvent de ces mots tantum quantum, tanto quanto, tam quam, tot quot, talis qualis. Mais comme les Auteurs Latins, & principalement les Poètes, disposent indifféremment ces mots, en mettant devant tantôt l’un, tantôt l’autre, il faut dire ici comment on les doit disposer en les traduisant. On met toujours les premiers ces mots, tantum, tanto, tam et talis : & les derniers quantum, quam, quot et qualis.

Exemple

Monstrum horrendum ingens, cui quot sunt corpore plumae,
Tot vigiles oculi subter( mirabile dictu)
Tot linguae, totidem ora sonant, tot subrigit aures.

Cette divinité est un monstre grand et épouvantable : & ce qui paraît étonnant, est qu’elle a par dessous ces plumes autant d’yeux, autant de langues, autant de bouches, & autant d’oreilles qu’elle a de plumes sur son corps. Virg.

La Traduction des mêmes vers faite par une autre personne, fera voir la différence qu’il y a entre ces deux façons de traduire les Comparaisons. Monstre horrible, et d’une grandeur démesurée, & qui autant qu’il y a de plumes sur le corps (chose étrange à dire) autant y a-t-il d’yeux cachés qui ne dorment jamais, avec autant de langues & de bouches qui parlent, & autant d’oreilles ouvertes. », p. 125-127.

[16] Règles, I, chap. XI, Du Pronom hic, haec, hoc : « Ces pronoms aussi bien que les autres, se traduisent assez souvent par les noms propres, ou par les choses qu’ils veulent marquer. […]

Exemple

« Haec tum multiplici populos sermone replebat
Gaudens.

Cette monstrueuse Divinité prenait alors plaisir de semer divers bruits parmi le peuple. Virg. », p. 83-86.

[17] Règles, II, chap. I, De l’Addition : « Il est quelquefois bien à propos, et même comme nécessaire, d’ajouter quelque chose à la Traduction Française, encore qu’il semble ne pas être dans le Latin. Mais cela ne se doit jamais faire que pour rendre le discours plus intelligible, sans qu’il soit jamais permis d’altérer le sens de l’Auteur.

Exemple

……………………………………….Nos munera templis
Quippe tuis ferimus famamque fovemus inanem.

Sans doute c’est parce que je charge sans cesse vos Autels de présents, & que je fais trop de cas de ce vain honneur que j’ai d’être votre fils. Virg. », p. 106-107.

[18] Dans les « Remarques sur le quatrième livre de l’Énéide » qui suivent sa traduction en vers de 1668, Jean Regnault de Segrais semble lui aussi se reporter à la version non encore publiée de la traduction de Port-Royal, car il écrit, à propos du mot latin laena  : « C’est une sorte d’habillement que tous les commentateurs & les Dictionnaires appellent un manteau double, dont se servaient les Augures. M. d’Andilly, dont l’exactitude, la politesse & le jugement éclatent dans tous ses ouvrages, l’a nommé fort prudemment dans sa traduction en prose de ce quatrième livre, un manteau royal, parce que de dire simplement que Didon avait donné un manteau à Énée, cela était capable de donner à cette galanterie une idée burlesque en Français, de quelque expression dont on eût pu se servir », in Traduction de l’Énéide de Virgile, par Mr de Segrais, Paris, D. Thierry, 1668-1681, p. 94.

[19] Règles, I, chap. VIII, Du Pronom tu, toi, ou vous [voir la règle note 5].

Exemple

Mercure à Énée

………………………………….Tu nunc Carthaginis alta
Fundamenta locas pulchramque uxorius urbem
Exstruis, heu regni rerumque oblite tuarum ?

Tu jettes donc les fondements de la superbe Carthage, & pour plaire à une femme tu t’amuses à bâtir une grande ville. Est-ce ainsi que tu te souviens de ton Royaume & de ta fortune ? Virg. » , p. 57 et 64.

[20] Règles, I, chap. VII, De certains adjectifs Latins. Comme : «  Lorsque l’Adjectif est trop rude à exprime par sa simple signification, on y peut ajouter le mot comme pour le rendre plus doux.

Exemple

« Haec alternanti potior sententia visa est. Après avoir bien balancé, il prend enfin cette résolution comme la meilleure ? Virg. […] Cette façon d’adoucir l’expression des Adjectifs est quelquefois si nécessaire, que sans cela la Traduction n’aurait point de grâce », p. 31-32.

[21] Règles, I, chap. IV, Des noms Adjectifs. Adjectif traduit par un Substantif avec Dans, Avec.

Exemple

…………………………………..Ocyus omnes
Imperio laetiparent, et iussa facessunt.

Tout le monde reçut ses ordres avec joie, & les exécuta promptement. Virg.

[…] Toutes ces différentes façons de traduire font bien connaître les différentes beautés, ou pour mieux dire, quelle est la manière la plus belle, la plus nette et la plus intelligible, et celle qui approche plus de notre façon de parler. », p. 23-24.

[22] Règles, II, chap. XXXVII, Des Verbes. Du Verbe passif : « Il est sans doute que la beauté de la langue Latine consiste à s’exprimer par le Passif, & qu’au contraire la beauté de la langue Française consiste à s’exprimer par l’Actif. C’est pourquoi il faut bien souvent traduire le Passif Latin par l’Actif Français.

Exemple

Eadem impia Fama furenti
Detulis armari classem cursumque parari.

Cette même cruelle divinité rapporta à cette Princesse passionnée, qu’on équipait la flotte & qu’on se disposait à partir. Virg. », p. 262-263.

[23] Règles, I, chap. VIII, Du Pronom tu, toi, ou vous [voir la règle note 5]

Exemple

De la colère et du mépris de Didon contre Énée

Dissimulare etiam sperasti, perfide, tantum
Posse nefas tacitusque mea decedere terra ?
Nec te noster amor, nec te data dextera quondam,
Nec moritura tenet crudeli funere Dido ?
Quin etiam hiberno moliris sydere classem,
Et mediis properas Aquilonibus ire per altum,
Crudelis !

As-tu donc espéré, perfide, de pouvoir me cacher une telle infidélité, & de quitter mon pays sans que je le veuille ? Ni notre amour, ni ta foi, ni la mort tragique qui avancera les jours de Didon, ne sont-ils donc point capables de t’arrêter  ? & cruel que tu es, ne te soucies-tu point de faire voile durant la rigueur de cette saison, & d’exposer ta flotte en pleine mer à la violence des vents ? Virg. », p. 61.

[24] Règles, II, chap. VII, De la Cause : « La Cause qui en Latin est ordinairement marquée par l’Ablatif, se traduit quelquefois bien par le Nominatif du verbe.

Exemple

Frondentesque ferunt ramos et robora sylvis
Infabricata fugae studio.

La passion qu’ils ont de s’enfuir, fait qu’ils apportent des forêts, des avirons à peine ébranchés, & des mâts qui ont encore l’écorce. Virg. », p. 120-121.

[25] Règles, I, chap. II, Des Noms Propres  : « Je dirai seulement ici qu’au lieu qu’on traduit ordinairement les noms Appellatifs par les noms Propres, on peut traduire quelquefois les noms Propres par les noms Appellatifs.

Exemple

Anna vides toto properari litore circum.

Ma chère sœur tu vois avec quelle diligence on travaille sur le rivage. Virg. Voici comment une autre personne a traduit ce même vers de Virgile. Anne tu vois comme tout s’apprête sur le rivage », p. 14.

[26] Tous les exemplaires consultés de l’édition présentent une première version : « Je ne me suis point trouvée dans l’Ile d’Aulide », avec la correction manuscrite « à Aulide ».

[27] Règles, I, chap. IX, De l’Adverbe illic, illac, illinc, illuc : « Comme ces Adverbes viennent du Pronom ille, illa, illud, on les traduit aussi le plus souvent, non par leur signification de là, par là, mais par ce qu’ils veulent marquer.

Exemple

Ac veluti annosam valido cum robore quercum
Alpini Boreae nunc hinc, nunc statibus illinc
Eruere inter se certant.

Tout de même que sur les Alpes on voit les vents à l’envi l’un de l’autre déployer toutes leurs forces pour arracher un vieux chêne, qu’ils poussent avec violence tantôt d’un côté & tantôt de l’autre. Virg. », p. 78-80.

[28] Tous les exemplaires consultés de l’édition présentent une première version : « couvertes de branches », avec la correction manuscrite « de feuilles ».

[29] Règles, I, chap. XI, Du Pronom hic, haec, hoc : « Ces pronoms aussi bien que les autres, se traduisent assez souvent par les noms propres, ou par les choses qu’ils veulent marquer. […]

Exemple

Haec se carminibus promittit soluere mentes
Quas velit.

Cette prêtresse promet d’affranchir par ses charmes, ceux qu’elle voudra affranchir des peines de l’amour. Virg. », p. 86.

[30] Règles, I, chap. III, Des noms Appellatifs : « Il est quelquefois comme nécessaire de traduire les noms Appellatifs par les noms Propres, parce que autrement la Traduction n’aurait ni grâce ni beauté.

Exemple

At non infelix animi Phoenissa nec umquam
Soluitur in somnos.

Mais l’infortunée Didon, tourmentée dans son esprit ne connaît plus l’usage du sommeil. Virg.

Un autre traduit. Mais la malheureuse Phénicienne agitée d’une passion qui ne lui donnait aucun repos. », p. 14-15.

[31] Règles, I, chap. VII, Du Pronom tu, toi, ou vous [voir le règle note 5]

Exemple

Du discours adressé à soi-même, à une partie de soi-même, à son âme, ou à son corps. Didon parlant à elle-même

Sic adeo instituit, secumque ita corde volutat
En quid agam ? rursusne procos irrisa priores
Experiar, Nomadumque petam connubia supplex,
Quos ego sum totiens jam dedignata maritos ?
Iliacas igitur classes atque ultima Teucrum
Iussa sequar ? quiane auxilio juuat ante leuatos
Et bene apud memores veteris stat gratia facti ?

Dans ce trouble qui l’agite de diverses pensées, elle parle ainsi en elle-même. A quoi te résoudras-tu donc ? Iras-tu dans le mépris que l’on fait de toi, rechercher ceux qui auparavant t’avaient recherchés ? Iras-tu comme suppliante demander en mariage quelqu’un de ces Princes des Nomades, que tu as si souvent dédaignés d’avoir pour maris ? Suivras-tu la flotte des Troyens ; & à cause qu’ils t’ont de si grandes obligations, & cause qu’ils t’en témoignent une si grande reconnaissance, te soumettras-tu à leurs superbes commandements ? Virg. », p. 57-68.

[32] Règles, I, chap. IX, Du Pronom ille, lui, elle  : « On traduit bien souvent le Pronom ille, illa, illud par le nom propre ou par la chose qu’il veut marquer.

Exemple

Illa dolos dirumque nefas in pectore versas
Certa mori, varioque irarum fluctuat aestu.

Didon résolue de mourir médite dans son cœur à te surprendre, & à te maltraiter, dans les diverses agitations de la colère où elle est. Virg. », p. 74-75.

[33] Règles, I, chap. IV, Des noms Adjectifs. De l’Adjectif par l’Adverbe : « Il est quelquefois comme nécessaire de traduire l’Adjectif par un Adverbe ; autrement la Traduction n’aurait point de grâce.

Exemple

Praecipites vigilate viri, et considite transtris
Soluite vela citi.

Éveillez-vous promptement, dit-il, rangez vous sur les bancs, & déployez vitement les voiles. Virg. », p. 35-37.

[34] Règles, II, chap. XVII, De l’Interrogeant : « L’Interrogeant qui est marqué ainsi ( ? ) à la fin des périodes, se traduit en Français en mettant toujours l’article, c’est-à-dire le nominatif après le verbe.

Exemple

Non potui abreptum divellere corpus et undis
Spargere ? non socios, non ipsum absumere ferro
Ascanium patrijsque epulandum apponere mensis ?

Ne pouvais-je pas le mettre en mille pièces, & puis les semer dans la mer ? Ne pouvais-je pas faire passer au fil de l’épée, & ses gens & son fils même, & puis après le faire manger à ce cruel père ? Virg. », p. 151.

[35] Règles, II, chap. II, De l’Affirmation : « On traduit quelquefois l’Affirmation par la Négation, pour rendre l’expression plus forte.

Exemple

Haec ait, et partes animum versabat in omnes
Invisam quaerens quam primum abrumpere lucem.

Ayant achevé ces paroles elle tourne son esprit de toutes parts ne cherchant que l’occasion de perdre la vie, qui lui était insupportable. Virg. », p. 108-109.

[36] Règles, II, chap. XXXV, De la Transposition : « Il arrive quelquefois que les mots, les membres d’une période, & les périodes mêmes sont disposées en Latin d’une façon qui ne revient pas à la disposition du Français. Alors on peut les transposer, & les mettre comme l’usage de la langue Française le demande.

Exemple

Quam super haud ullae poterant impune volantes
Tendere iter pennis, talis sese halitus atris
Faucibus effundens, supera ad convexa ferebat.

Il s’élevait de cette caverne une vapeur qui montait jusqu’au Ciel ; & cette vapeur était si puante qu’il n’y avait point d’oiseau qui pût, sans mourir, voler par-dessus. Virg. », p. 248-249.

[37] Règles, I, chap. VIII, Du Pronom tu, toi, ou vous [voir la règle note 5].

Exemple

Du discours d’un mort, ou à un mort.

Énée à Palinure, & Palinure à Énée.

Hunc ubi vix multa maestum cognovit in umbra
Sic prior alloquitur : Quis te, Palinure, Deorum
Eripuit nobis, medioque sub aequore mersit ?
[…]
Namque gubernaculum multa vi forte revulsum,
Cui datus haerebam custos, cursusque regebam,
Praecipitans traxi mecum : maria aspera juro,
Non ultum pro me tantum cepisse timorem,
Quam tua ne spoliata armis, excussa magistro,
Deficeret tantis navis surgentibus undis.

Énée reconnaissant à peine Palinure au travers de cette grande obscurité, & le voyant extrêmement triste, lui parle le premier en cette sorte. Dis-moi, je te prie, mon cher Palinure, qui est celui des Dieux qui t’a arraché d’entre mes bras pour t’ensevelir dans les ondes ? Palinure lui répond : Magnanime Chef des Troyens, l’Oracle ne t’a nullement trompé, ni aucun des dieux ne m’a précipité dans la mer. Mais un coup de vent ayant par sa violence emporté le gouvernail dont j’avais le soin, & avec lequel je conduisais ta flotte, je m’y attachai en tombant avec lui ; je jure par les eaux cruelles, que je n’eus pas tant de peur pour moi-même, comme j’appréhendai que ton vaisseau, dépourvu de gouvernail & de pilote, ne pût résister à la violence des vagues. Virg. », p. 67-68.

[38] Règles, I, chap. III, Des noms Appellatifs : « Il est quelquefois comme nécessaire de traduire les noms Appellatifs par les noms Propres, parce que autrement la Traduction n’aurait ni grâce ni beauté.

Exemple

Quae contra breviter fata est Amphrysia vates. A quoi la Sibylle répondit en peu de paroles. Virg. Voici comment une autre personne a traduit ce même vers ; A quoi répondit en peu de mots la Prophète d’Amphrisie », p. 15.

[39] Règles, II, chap. XXI, De l’Opposition

Exemple

Cura non ipsa in morte relinquunt. Les inquiétudes que les méchants souffrent durant leur vie, ne les abandonnent pas même après leur mort. Virg. », p. 165.

[40] Règles, I, chap. VIII, Du Pronom tu, toi, ou vous [voir la règle note 5].

Exemple

D’un discours à un mort.

Énée à Didon dans les Enfers.

Infelix Dido, verus mihi nuntius ergo
Venerat, exstinctam ferroque extrema secutam ?
Funeris heu tibi causa fui ; per sidera juro,
Per superos et si qua fides tellure sub ima est,
Invitus, Regina, tuo de litore cessi.

Princesse infortunée, la nouvelle que j’avais reçue de ta mort, & que tu te l’étais donnée par tes propres mains est donc véritable : & malheureux que je suis, ç’a donc été moi qui sans y penser t’ai mise au tombeau. Je te jure par les Cieux, ô grande Reine, par les Divinités qui y commandent, & par toute la sincérité qui peut être dans les enfers, s’il s’y en trouve quelqu’une, que je me fis une extrême violence pour me résoudre à t’abandonner. Virg. », p. 66.


Pour citer l'article :

Marc Ruggeri, « Louis-Isaac Le Maistre de Sacy et Pierre Nicole, Traduction des quatrième et sixième Livres de l’Énéide de Virgile (1666) ».
Publications électroniques de Port-Royal, Série 2010, section des Articles et contributions.

URL: http://www.amisdeportroyal.org/bibliotheque/?Louis-Isaac-Le-Maistre-de-Sacy-et.html


Publications électroniques de Port-Royal,
Série 2010

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