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Jean Lesaulnier

Figures cachées de Port-Royal : Antoine Baudry de Saint-Gilles

 



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FIGURES CACHÉES DE PORT-ROYAL

Par Jean LESAULNIER

L’un des grands mérites de la très belle anthologie publiée par Laurence Plazenet, sous le titre de Port-Royal  [1], est de montrer d’une part la richesse et la diversité des femmes et de hommes de Port-Royal, comme la profondeur et la complexité de leur vie et de leur pensée, et d’autre part l’étendue et la variété des sources mises en œuvre dans cet ouvrage pour la connaissance des religieuses, de leurs proches et de leurs amis, de ce qu’on peut appeler la grande ‟communauté de Port-Royal”. On a en effet souvent résumé son histoire à la présentation soit de grandes personnalités marquantes, d’Angélique, Antoine Arnauld, ou Robert Arnauld d’Andilly, jusqu’à Pasquier Quesnel ou Jean Racine, soit de familles influentes, comme celles des Thomas du Fossé, des Dugué de Bagnols, des Maignart de Bernières, des Luynes, des Liancourt, ou des Arnauld, soit des grandes questions soulevées au cours du XVIIe siècle et des réponses apportées par Port-Royal.

Mais Port-Royal ne se limite pas à ces personnalités de premier plan, à leur vie, à leurs activités, à leurs œuvres. L’abbaye a vécu et survécu grâce à la présence d’une quantité d’humbles moniales, de ‟petites mains”, de figures cachées, dont l’histoire a été rapportée dans d’innombrables écrits : ce sont des extraits de ces pages qui seront offerts à la lecture dans les articles suivants, et dont la reprise est destinée à les faire passer ces hommes et ces femmes de l’ombre à la lumière. On y retrouvera des personnalités bien différentes, du solitaire M. de Saint-Gilles, l’un des hommes les plus discrets et les plus actifs de Port-Royal, à la moniale fervente et effacée, la sœur Anne Arnauld, de la grande dame, bienfaitrice discrète, ‒ elle se nomme Mme d’Aumont ‒, à l’oratorien Toussaint Desmares, prédicateur de renom, fuyant le monde, humble et modeste, qui « aurait pu être riche, s’il avait voulu, [mais qui] a toujours refusé de l’être », selon l’un de ses amis.

Antoine BAUDRY de SAINT-GILLES, Solitaire et voyageur (1617-1668)

 [2]

Introduction

Mémoire de M. de Pontchâteau sur M. de Saint-Gilles d’Asson

Testament de M. de Saint-Gilles

Discours de Claude de Sainte-Marthe

Épitaphe par Jean Hamon

Notice du Nécrologe de Port-Royal, 1723

Annexe : Le cartésianisme au château de Vaumurier.

Antoine Baudry d’Asson, sieur de Saint-Gilles, est né en avril 1617, au château d’Asson, dans le Poitou [3]. Issu de la noblesse de province, il est le fils de René Baudry, seigneur du Chastellier, écuyer, et de Renée Jousseaume, mariés le 28 mai 1597 [4] ; il a plusieurs frères et sœurs : onze frères au total, selon Nicolas Fontaine. Le mémorialiste écrit en outre qu’il était « fort basané », « grand et robuste », et rappelle que Saint-Gilles disait « en riant » : « Nous étions, sous l’aile de ma mère, douze grands pendards de ma taille » [5]. Le jeune homme possède, au diocèse de Luçon, deux chapelles, qui sont à la nomination de sa famille et qu’il évalue, en août 1667, à 2 ou 300 livres » [6], et, au diocèse de Nantes, le prieuré de Saint-Symphorien, qui dépend de l’abbaye de Geneston : l’abbé titulaire de cette dernière abbaye n’est autre que Sébastien-Joseph du Cambout de Pontchâteau, plus connu sous le nom d’abbé de Pontchâteau, de dix-sept ans le cadet du Poitevin [7].

M. de Saint-Gilles fait ses premières études au collège jésuite de La Rochelle : l’un de ses maîtres s’appelle le père Régnier, qui « [l’] aimait tendrement », ainsi que le solitaire l’écrit dans son Journal [8]. À la fin des années 30, semble-t-il, il les poursuit à la faculté de théologie de Paris, où il aura comme professeurs François Hallier, originaire de Chartres et futur évêque de Cavaillon, et Jacques Lescot, confesseur de Richelieu et futur évêque de Chartres. Du premier, le Poitevin écrit : « J’ai été trois ans son écolier en Sorbonne et je le voyais souvent. Il était toujours fort contre les moines et contre les jésuites » [9], mais, par la suite, il est devenu l’ami de la Compagnie et l’ennemi de Port-Royal. Sur le second, Jacques Lescot, Saint-Gilles précise ensuite : « J’ai été son écolier deux ans, et ai appris sous lui le traité de la Grâce, tout moliniste ». Pontchâteau confirme ce témoignage, sans donner toutefois de grandes précisions : « M. de Saint-Gilles avait bien étudié ; il savait même le grec et avait fait ses trois ans de théologie en Sorbonne » [10]. Il est ainsi parfaitement au courant des débats théologiques en cours, et il n’est pas exclu que, dès ces années-là, il ait fait la connaissance d’Antoine Arnauld, son aîné, l’élève des mêmes maîtres.

En 1643 ou 1644, Saint-Gilles s’interroge sur son avenir : il est « en suspense, écrit-il dans son Journal, si je suivrais le grand monde et la Cour, en m’attachant ou à M. le cardinal de Retz, pour lors coadjuteur de Paris, ou à M. le prince de Conti, pour y avoir quelque bénéfice, ou bien si je me retirerais à un mien prieuré pour y passer le reste de ma vie, vaquant à mon salut » [11] : nulle part Saint-Gilles ne reviendra sur ses éventuelles relations d’alors avec Retz et avec Conti.

L’un de ses voyages le conduit un jour, dans les années 40, à Fontenay-le-Comte, « petite ville en Poitou, où les jésuites s’étaient nouvellement établis », écrit Saint-Gilles dans son Journal : « On me dit que le père Régnier, de Saint-Jean-d’Angély, […], y était recteur. Je le fus voir ». Le jeune homme entretient son ancien maître tout un après-midi sur ses hésitations, lui témoignant « être plus porté à [se] retirer à [son] prieuré par quelque appréhension de la mort et par la vie toute déréglée qu’on faisait dans le grand monde, dont [il a] toujours eu aversion ». « Il me conseilla néanmoins toujours, continue Saint-Gilles, de me porter dans le grand monde et, quelque objection que je lui fisse des difficultés de s’y sauver, il n’en voulut jamais démordre sur ce que j’y pouvais faire mon salut et avoir “quelque abbaye ou autre bénéfice où je pourrais servir Dieu”. Cependant il était des plus hommes de bien et des plus pieux que j’aie vus parmi eux » [12].

M. de Saint-Gilles se tourne vers Port-Royal par l’intermédiaire de Charles d’Hillerin. Cet ecclésiastique parisien a quitté, en février 1643, la paroisse parisienne de Saint-Merri, dont il était curé, puis il s’est retiré en Poitou dans un petit prieuré qu’il y possède, nommé Saint-André, et qui n’est pas éloigné de la propriété familiale de M. de Saint-Gilles. « Le voisinage et la contagion de M. d’Hillerin, qui se retira en ce pays pour y faire pénitence en quittant sa cure, écrit Nicolas Fontaine, le gâta un peu. La solidité de son esprit lui fit examiner quelle vue M. d’Hillerin pouvait avoir eue en ce procédé, et, quittant son pays et son prieuré, il vint à Port-Royal avec M. d’Hillerin, dont il était comme la conquête, et pour qui par cette raison, plus que parce qu’ils étaient de même pays, il a toujours conservé beaucoup de tendresse » [13]. Ce que confirme Pontchâteau : « Il me semble que leur première connaissance se fit dans une maison de religieuses où ils se trouvèrent par hasard. M. d’Hillerin trouva un homme franc, sincère, qui avait les intentions droites, qui pensait alors à s’engager tout à fait dans l’état ecclésiastique, et, si je ne me trompe, à servir ensuite des religieuses. Il lui fit lire la Fréquente Communion, dont M. de Saint-Gilles fut si touché que, M. d’Hillerin ayant été obligé de faire un voyage à Paris, il l’amena avec lui et le donna à M. Singlin [14] : la première édition du livre d’Antoine Arnauld a paru en août 1643. Plus tard, dans un bateau sur la Loire, entre Orléans et Tours, Saint-Gilles sera conduit à défendre avec vigueur le théologien augustinien.

Singlin « aimait principalement [Saint-Gilles] à cause de sa franchise ». Le confesseur des religieuses de Port-Royal pensera à lui pour en faire son successeur : dans le carrosse qui le ramène un jour à l’abbaye des Champs, en compagnie de la mère Agnès Arnauld et de la sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse Arnauld, qui l’a raconté à Pontchâteau, Singlin dit « qu’il avait trois personnes en vue : M. [Claude] Lancelot, M. [Charles Wallon] de Beaupuis et M. de Saint-Gilles, mais qu’on eût bien de la peine à y faire résoudre celui-ci » [15]. « La difficulté fut de l’y faire consentir, et la persécution mit l’obstacle à ce dessein », écrit Pierre Guilbert [16].

Le gentilhomme poitevin va ainsi prendre place, en 1647, parmi les Solitaires de Port-Royal, portant désormais le nom de M. de Saint-Gilles, et il restera tonsuré toute sa vie, sans jamais accéder aux ordres sacrés. « Voilà près de huit ans que Dieu m’a fait la grande grâce de me retirer ici, à Port-Royal des Champs », écrit-il dans son Journal, à la date du 25 avril 1655. Cette date est confirmée par un mémoire d’Antoine Le Maistre daté du 9 janvier 1654 :

En 1647, un jeune homme d’une honnête famille de Paris [François Bouilly] et un gentilhomme de Poitou qui avait un prieuré [Saint-Gilles], lequel depuis il a remis entre les mains des chanoines réguliers de Sainte-Geneviève, se retirèrent à Port-Royal, où ils sont toujours, sans qu’aucun mouvement que de piété, et sans qu’aucune considération que celle de Dieu et de leur salut, les y ait pu attirer, et sans qu’ils y aient fait autre chose, après les exercices pieux de la lecture et de la prière, que de s’employer, l’un au jardinage et aux plants, à l’imitation de M. d’Andilly, comme a fait encore depuis peu de temps un jeune homme de condition [M. Bernard de Bellair] ; et l’autre à conduire les ouvriers, qu’on a toujours été obligé d’y tenir pour réparer les ruines que la vieillesse des bâtiments et l’absence des religieuses durant vingt-trois ans, avaient causées en cette maison » [17].

À Port-Royal, Saint-Gilles est venu accompagné d’un des serviteurs des sieurs d’Asson, M. Pantiot (ou Pentiot), « un homme naturellement facétieux et bouffon », dont Pierre Thomas du Fossé raconte l’histoire rocambolesque dans ses Mémoires [18]. Saint-Gilles rejoint, dans les lieux qui surplombent l’abbaye des Champs et qui jouxtent la ferme des Granges, le groupe des messieurs, appelés les « solitaires » ou les « ermites » [19].

Il n’est sans doute pas de meilleure introduction à la vie de ces hommes qu’un texte daté de 1644, attribué, selon toute vraisemblance, à Antoine Le Maistre lui-même et publié dans la première édition des Mémoires de Nicolas Fontaine en 1736 sous le titre : « Récit de la conduite et des exercices des pénitents solitaires de Port-Royal des Champs » [20].

La retraite du gentilhomme à Port-Royal mécontente sa famille. Étant retourné en 1649 ou 1650 dans sa terre natale, comme il le fera de temps à autre, ‒ Saint-Gilles est un grand voyageur et il en a certainement les moyens matériels ‒, l’enfant du Poitou y revoit sa mère. La vieille femme se montre très irritée contre la retraite de son dernier fils à Port-Royal. Elle lui rapporte que « des religieux lui en avaient dit des choses étranges, comme qu’on y rejetait les images, qu’on n’y priait point la Vierge ni les saints, que les hommes y conversaient familièrement avec les religieuses […] et qu’après le repas nous dansions chacun de notre côté, mais à la vue les uns des autres [21]. Ce sont là des calomnies que Saint-Gilles entendra aussi de la bouche d’un M. Retart, frère de François Retart, curé de Magny-Lessart, la paroisse sur laquelle est située l’abbaye de Port-Royal des Champs.

À Port-Royal, le jeune Saint-Gilles d’Asson ‒ c’est ainsi qu’il signe ses lettres ‒, que le jésuite René Rapin décrit comme un « homme de petit extérieur [sic], mais d’un grand sens » [22], montre des qualités exceptionnelles et variées. Ainsi il joue admirablement de la flûte : « Puis-je oublier le jour de saint Antoine, écrit Nicolas Fontaine, que, se trouvant avec six Antoine qui portaient ce nom comme lui, M. Singlin, M. de Rebours, M. Arnauld, M. Le Maistre, et quelque autre que j’ai oublié [Antoine Desseaux ou Antoine Giroust], après un repas frugal, il s’alla promener avec eux, et prit sa flûte d’Allemagne, qu’il touchait admirablement bien, et dit d’un ton si perçant les cantiques sacrés que ces saintes religieuses disaient à l’adoration que tout le monde dedans et dehors était enlevé » [23]. Il « savait parfaitement jouer de la flute d’Allemagne, qui imite d’une manière très douce la trompette », écrit de son côté Pierre Thomas du Fossé : il « faisait retentir, dans le silence affreux de la nuit, ce son si harmonieux, qui charmait un peu notre ennui, en dissipant une certaine terreur, qui était comme inséparable des ténèbres, et du voisinage d’une forêt remplie de bêtes farouches, sans parler des hommes plus à craindre quelquefois que les bêtes mêmes » [24].

D’un autre côté, dès le début des années 1650, Saint-Gilles aurait travaillé avec Antoine Arnauld et collaboré à l’ouvrage que le théologien devait faire paraître sous le titre : Historia et concordia evangelica… [25]. Selon Jean Mesnard, Saint-Gilles est d’un « niveau de culture rare dans le monde de la noblesse […]. Aux dons de l’intelligence, il ajoutait un caractère particulièrement heureux : sa simplicité, son obligeance, sa bonne humeur inaltérable faisaient, au témoignage de Nicolas Fontaine, qu’“on ne pouvait le connaître ni le voir sans l’aimer” » [26].

En 1651, Saint-Gilles a la joie de voir arriver à Port-Royal des Champs l’abbé de Pontchâteau : « Il avait toujours de l’amitié pour moi, écrit ce dernier, et souhaitait que son “petit abbé”, car j’étais plus jeune que lui, pensât à se retirer. Il eut beaucoup de joie quand il me vit à Port-Royal. Il demeurait “aux Granges”, dans un petit logis qu’il y avait fait bâtir au bout du jardin [appelé le jardin des solitaires], et qui n’était couvert que de chaume, et dans lequel il y avait trois ou quatre chambres ; à l’opposite [c’est-à-dire à l’opposé] et à l’autre coin, il y avait un autre bâtiment, qu’il avait aussi fait faire pour servir de boutique à un menuisier qu’il y attira, pour apprendre le métier, et qui a toujours demeuré à la maison : c’est maître Nicolas. Ces bâtiments ont été détruits en 1670 ou 71, lorsque, n’ayant plus personne à les habiter, ils étaient inutiles et tombaient en ruines » [27].

À l’abbaye des Champs, Saint-Gilles montre une très grande activité. Le 26 janvier 1651, il reçoit de Charles Maignart de Bernières la somme de 110 livres, « pour de la toile », ainsi que le précise le Livre de comptes du magistrat [28] : sans doute de la toile pour les nécessités des solitaires ou des religieuses. Par ailleurs, « il prit soin pendant plusieurs années d’une de nos fermes, que nous tenions par nos mains et y fit quelques acquisitions qui l’augmentèrent », lit-on dans le Nécrologe de Port-Royal  [29]. Apte à tous les métiers, il se montre particulièrement habile dans la menuiserie : « C’était un homme à tout, dit Nicolas Fontaine, à la plume et au poil, comme on dit » [30]. Mais il va devenir très vite l’un des hommes d’affaires de Port-Royal et l’agent secret très efficace des Messieurs et des moniales. Il songe, un moment, à entrer à l’abbaye de Saint-Cyran en Brenne, dont l’abbé n’est autre que Martin de Barcos ; mais le successeur de Jean Duvergier de Hauranne, son oncle, qui s’y est d’abord montré favorable, le détourne d’abandonner l’abbaye de Port-Royal, où sa présence s’avère indispensable.

En effet, de temps à autre, Saint-Gilles quitte son logis, qu’on appelle « le petit Port-Royal », selon l’expression rapportée par Pierre Thomas du Fossé, son « ami intime, l’un des hommes [qu’il a le mieux] connus, qui avait le meilleur cœur » [31]. Saint-Gilles se rend de temps à autre à Paris, mais renonce à ses habits des champs et prend son épée de gentilhomme, et, quand, Nicolas Colbert, l’évêque de Luçon, son diocèse d’origine, vient à s’en plaindre un jour auprès de lui, il répond qu’il agit de la sorte en raison de puissants intérêts [32].

« À la fin de mars et en avril [1655], écrit Saint-Gilles dans son Journal, je fis deux voyages à Paris, de Port-Royal des Champs, où j’étais, pour aller trouver, sur tous ces bruits [colportés par les jésuites], M. [Claude] Auvry, évêque de Coutances et trésorier de la Sainte-Chapelle, de la part de M. [Robert Arnauld] d’Andilly, son ami particulier […]. Il me confirma tous les faux bruits et les calomnies qu’ils faisaient courir, surtout de Port-Royal » [33]. « Nous sommes toujours dans l’attente de ce qu’il plaira à Dieu qu’il nous arrive, écrit dans une lettre la mère Angélique Arnauld. On poursuit à la Cour avec une extrême violence, pour nous persécuter jusqu’au bout ; et vingt-deux jésuites qui prêchent à Paris pensent n’y pouvoir mieux employer leur éloquence qu’à nous décrier comme hérétiques » [34]. Saint-Gilles tente de détromper son interlocuteur, en particulier sur le nombre de personnes retirées à Port-Royal, non deux ou trois cents, comme on le prétend, mais « quinze ou seize, outre les serviteurs domestiques et douze ou treize écoliers de condition avec leurs maîtres et valets ».

Le premier séjour de Saint-Gilles à Paris se situe, plus précisément, à la fin de février et au début mars 1655. Il affirme en effet, dans son Journal, qu’il a été chargé de porter la Lettre à une personne de condition d’Antoine Arnauld ‒ il s’agit de M. de Liancourt ‒, avant même sa publication officielle, qui date du 24 février, à Claude Auvry, « pour la présenter à M. le cardinal de Mazarin, qui la trouva fort belle » [35]. « J’en portai à plusieurs curés, à MM. les avocats généraux [Jérôme] Bignon et [Omer] Talon, à M. [Jacques] Dupuy et autres personnes considérables de Paris ». Quelques jours plus tard, Saint-Gilles en envoie encore plusieurs exemplaires à Nantes, à Vendôme et ailleurs, « dont on [lui] manda merveille ». C’est à l’occasion de son premier voyage à Paris, cette année-là, que Saint-Gilles se rend, le 8 mars 1655, dans l’église parisienne de Saint-Benoît pour écouter un sermon d’un jésuite, le père Danjou, sermon dont il se fait l’écho dans son Journal.

Ce déplacement et ce séjour inaugurent pour le Poitevin ce qui, pendant une douzaine d’années, va faire l’essentiel de ses activités : il va y exceller, unissant avec un égal bonheur le rôle d’intermédiaire sûr et efficace entre amis de Port-Royal, comme entre amis et étrangers de l’abbaye, un rôle de collecteur de fonds pour les distribuer aux pauvres de Champagne, à la demande de la princesse de Longueville, de renseignements et de documents, et aussi un rôle de témoin, d’acteur, et de conseiller privilégié. D’un autre côté, Saint-Gilles va assurer, au cours de ces années où domine la lutte doctrinale et polémique, les relations avec les libraires, comme l’impression et la diffusion de multiples brochures et libelles clandestins.

Ainsi, à partir d’avril 1655, Saint-Gilles rassemble, vraisemblablement à la demande d’Antoine Arnauld [36], un très grand nombre d’éléments manuscrits : ils constitueront la trame d’un Journal qui se terminera, dans la version que nous en possédons, à la date du 8 avril 1656, mais dont d’autres “vestiges” ou d’autres extraits subsistent. Il y relève les rencontres qu’il fait, par exemple, avec Antoine Le Maistre, le 13 octobre 1655. Il collectionne les lettres : notamment celles de l’abbé de Pontchâteau et des proches d’Arnauld ; celle qu’un ministre protestant, Dubois, adresse à Antoine Arnauld ; celles que la reine de Pologne, Louise-Marie de Gonzague, envoie à la mère Angélique Arnauld et à ses amis de Port-Royal ; celle d’un Chartrain, Jean Nicole, père de Pierre, un « avocat et fort honnête homme », qui informe Saint-Gilles, le 5 septembre 1655, sur un sermon prononcé par François Hallier à Chartres [37].

Dans son Journal, Saint-Gilles relate ses propres activités : après la première lettre d’Arnauld, il transmet la Seconde lettre [du théologien] à un duc et pair, le duc de Luynes, à Claude Auvry, pour Mazarin, avant qu’elle ne soit rendue publique, le 10 juillet 1655 : « Trois ou quatre jours après, nous distribuâmes cette lettre, M. [Louis Gorin] de Saint-Amour, M. Hamelin le jeune et moi, environ à trois ou quatre cents personnes, la plupart de condition, en deux ou trois jours de temps » [38]. Le Poitevin prend également des nouvelles d’Henri Duhamel, curé de Saint-Merri, exilé à Quimper.

Lors du retour, en 1648, des religieuses de Port-Royal de Paris aux Champs, les solitaires « se sont retirés, écrit la mère Angélique, le 9 décembre 1655, en une ferme séparée et hors de la basse-cour du monastère, n’étant restés dans la basse-cour que ceux qui nous sont nécessaires, médecin, chirurgien, deux prêtres, un sacristain et nos domestiques, hors mon frère, [M. d’Andilly], qui prend soin de nos jardins, où il fait non seulement travailler, mais le fait lui-même, autant que son âge de soixante et sept ans le lui permet » [39]. La mère Angélique Arnauld ajoute ensuite des précisions de la plus grande importance sur l’emploi du temps des Solitaires :

Ceux qui demeurent à la ferme ne viennent à l’abbaye que pour la messe, et ils assistent à l’office les fêtes. On les appelle ermites, parce qu’ils ne voient personne du dehors, et s’occupent par charité au service de l’abbaye, selon le besoin, les uns gardant les bois, les autres ayant soin du labour, que nous sommes obligées de faire faire, ne pouvant trouver de fermiers à cause des ruines que la guerre a causées. Ceux qui sont capables traduisent les livres saints » [40].

À partir de décembre 1655, Saint-Gilles va s’occuper essentiellement de l’affaire d’Antoine Arnauld, affaire qu’examinent les docteurs de théologie à la Sorbonne. Dans les mois qui suivent, il partage son temps entre Paris et Port-Royal des Champs, où il se trouve par exemple le 28 décembre : « M. Arnauld m’a donné ces jours-ci une lettre […] d’un jeune Italien, [originaire de Florence], Cosimo Brunetti, […], qui avait vu et parlé de lui [Arnauld] au pape ». Avec Antoine Le Maistre, Saint-Gilles s’entretient de ce que lui a dit autrefois l’abbé de Saint-Cyran sur son ami Jansénius, évêque d’Ypres et auteur de l’Augustinus. Le 31 décembre, il fait plusieurs copies d’une lettre d’Antoine Arnauld à Denis de La Barde, évêque de Saint-Brieuc, et frère de Léonor de La Barde, ancien oratorien devenu chanoine de Notre-Dame de Paris.

Il se met alors entièrement au service de la cause du docteur : « Au commencement de l’année 1656, j’étais à Port-Royal des Champs. M. Pascal, qui y était aussi, y commença les petites lettres [Provinciales] ». Pontchâteau est alors à Paris, comme le montrent les lettres qu’il adresse à Saint-Gilles les 12, 14 et 30 janvier et le 9 février [41] : lettres dont le Solitaire cite de nombreux passages dans son Journal, qui fourmille d’indications de la plus haute importance sur les démarches de ses amis et sur les siennes : le 14 janvier, il rencontre le duc de Luynes, et peu après, Thomas Fortin, curé de Saint-Christophe en la Cité et principal du collège d’Harcourt.

Tandis qu’Arnauld est condamné, le 29 janvier, par ses pairs de la Faculté de théologie, la première Provinciale, datée du 27, connaît un vif succès : elle « fait tous les jours de nouvelles merveilles », note Saint-Gilles. Ce dernier s’entretient, à Paris, avec Arnauld et Le Maistre, dont les chambres sont « pleines de livres et de papiers ». Puis, le 30, il est de nouveau à Port-Royal des Champs, où il s’entretient avec un docteur de Sorbonne influent, Antoine de La Porte. Il parle dans son Journal des petites assemblées des docteurs qui réunissent des personnes de piété autant que de science : « J’y connais entre autres particulièrement M. [Noël] de Lalane, très grand personnage, [Jean] Bourgeois, [François] Retart, [Louis Gorin] de Saint-Amour, [Nicolas] Manessier, [Antoine] de La Porte » [42].

Le Poitevin puise ses renseignements sur les derniers événements de Sorbonne auprès de Pontchâteau et de Nicolas Fontaine, seul compagnon d’Arnauld à ce moment-là. Mais, au début de février, Saint-Gilles rejoint Arnauld, qui quitte ce jour-là le faubourg Saint-Jacques, pour s’installer, avec ses compagnons, Fontaine, Antoine Le Maistre, et Charles-Henri Arnauld de Luzancy, dans la Cité, en plein centre de Paris, à l’hôtel des Ursins : « Ce jour, mardi 8 [février], écrit Saint-Gilles, je partis de Port-Royal des Champs, étant mandé par M. Le Maistre, pour être auprès de lui, caché avec M. Arnauld, son oncle, qui avait auprès de lui M. Fontaine, excellent écrivain [c’est-à-dire secrétaire]. M. de Luzancy, fils de M. d’Andilly, était avec eux, et, dès le même soir, mardi 8 février, nous vînmes loger chez de fort bonnes gens, qui tenaient des chambres garnies » et dont le fils, élève chez les jésuites, est envoyé à Auxerre, afin d’assurer plus de discrétion à la présence de ces hôtes. Saint-Gilles éprouve « une joie sensible » de se trouver ainsi associé directement au groupe qui, avec Pascal, entreprend la campagne des Provinciales. Ils entendent la messe à l’intérieur de leur logis et certains d’entre eux n’en sortent jamais.

Saint-Gilles dit son estime pour Antoine Arnauld : il écrit qu’il a cent fois admiré la tendresse du théologien pour les petites pensionnaires et les novices de Port-Royal et il reconnaît avec Le Maistre que, depuis trois mois, Arnauld possède en lui alors « une grâce extraordinaire de recueillement, de prière et de retraite ». Saint-Gilles et Luzancy quittent de temps à autre leur demeure, notamment pour intervenir, le 14 février, auprès du procureur du roi au Châtelet, nommé Bonneau, en faveur du libraire Charles Savreux, emprisonné, ou pour rencontrer le docteur Jacques de Sainte-Beuve, Guillaume Dugué de Bagnols le 22, Antoine Singlin, et, le 25, Nicolas Vitart, cousin et ami de Jean Racine, intendant du duc de Luynes.

Pendant son absence des Champs, Saint-Gilles a laissé Thomas Guyot demeurer, avec deux ou trois amis, « dans le petit logis couvert de chaume [qu’il y a] fait bâtir et qu’on appelle par ironie “le palais Saint-Gilles” ». Le 20 mars, Saint-Gilles reçoit une lettre de Luzancy, envoyée de Port-Royal des Champs, sur la dispersion des solitaires et des élèves de Petites Écoles : dispersion effectuée entre le 18 et le 22 mars (elle s’achève par le départ de M. d’Andilly le 27). À Paris, il surveille l’impression des Petites Lettres, est en relation avec un ecclésiastique nommé Delahaye, avec l’oratorien Pierre de Moissey, avec Gabriel de Ciron, de Toulouse, et il correspond avec Guillaume Le Roy, abbé de Haute-Fontaine.

Après la guérison de Marguerite Périer, nièce de Pascal, à Port-Royal de Paris, le 24 mars 1656, Saint-Gilles, très vivement touché par l’événement, en parle avec Antoine de Rebours, confesseur des moniales et de la petite Périer, qui lui témoigne qu’elle est complètement guérie : « Son oncle, M. Pascal, que je vois tous les jours, me confirme la même chose » ; il rencontre plusieurs fois Florin Périer, le père de la petite fille, accouru à Paris le 4 avril. Le dimanche 26 mars, Saint-Gilles note dans son Journal : « J’ai reçu aujourd’hui une lettre du père [René] Richerot, supérieur de l’Oratoire de Nantes, mon ami particulier, qui me mande […] qu’on impute cent faussetés aux disciples de saint Augustin » ; le 1er avril, une nouvelle lettre du père Richerot parvient à Saint-Gilles, qui suit ainsi, et par d’autres correspondants, les réactions provenant de plusieurs régions de France sur les événements parisiens.

Le 18 août 1656, Saint-Gilles note dans son Journal : « Depuis environ trois mois en çà, c’est moi qui immédiatement [c’est-à-dire sans intermédiaire] ai fait imprimer par moi-même les quatre dernières Lettres au provincial, savoir la septième, huitième, neuvième, dixième ». Saint-Gilles est alors connu sous le pseudonyme de M. Du Gast (ou Du Gas), un nom qu’il conservera par la suite, en plus d’un autre, M. Lebrun. « D’abord il fallait fort se cacher, continue-t-il, et il y avait du péril ; mais, depuis deux mois, tout le monde et les magistrats mêmes prenant grand plaisir à voir dans ces pièces d’esprit la morale des jésuites naïvement traitée, il y a eu plus de liberté et plus [c’est-à-dire « pas désormais »] de péril ; ce qui n’a pourtant pas empêché que la dépense n’en ait été et n’en soit encore extraordinaire ».

À une date inconnue de nous, Saint-Gilles, par sa présence d’esprit, évite à Antoine Arnauld d’être arrêté. L’histoire a été rapportée par Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne, un ancien oratorien, qui, dans sa vieillesse, a composé diverses « anecdotes » plus ou moins flatteuses sur ses anciens amis de Port-Royal.

Je dirai à ce sujet de M. Arnauld une plaisante aventure, écrit Brienne. Comme il était caché dans une certaine auberge, des archers conduits par un exempt du Grand-Prévôt, y entrèrent en grand nombre avec leurs hoquetons, pour se saisir d’un certain banqueroutier qui se nommait Arnauld comme lui, et qui s’était évadé, ayant eu vent qu’on venait le prendre. Le docteur du même nom, s’entendant nommer et appeler à diverses reprises, ne douta point que ce ne fût lui à qui on en voulait ; et se mettant en prière à deux genoux, se tenait caché fort transi dans la ruelle de son lit, son crucifix entre les mains, qu’il baisait de grand courage. Mais comme M. de Saint-Gilles, gentilhomme poitevin, qui était avec lui dans la même chambre, était assuré de la fidélité de son hôte, il fit bonne mine à mauvais jeu et, prenant sa flûte douce, dont il jouait admirablement, se mit à jouer un branle de Poitou tout de son mieux. Ce que l’exempt entendant et en étant charmé, il passa outre et dit : “Le diable de banqueroutier d’Arnauld, ce fourbe de janséniste qui nous emporte notre bien, ne serait-il point dans cette chambre ? on l’entend jouer de la flûte”. Et sur cela retournant sur ses pas, Saint-Gilles lui ouvrit la porte hardiment et lui dit : “Il n’y a ici qu’un marchand et moi qui ne sommes ni l’un ni l’autre banqueroutiers, ni jansénistes. Voyez partout, Monsieur l’Exempt, si vous voulez en douter”. M. Arnauld, qui avait repris ses esprits, se leva un livre à la main, et fit si bonne contenance que l’exempt ne se douta de rien, et leur fit même excuse, en se retirant, d’être entré dans leur chambre. Mais ce qu’il y a d’admirable dans cette histoire, que M. de Saint-Gilles m’a racontée lui-même, c’est que l’exempt avait ordre de se saisir de tous les jansénistes qu’il pourrait découvrir. Mais comme il ne connaissait point M. Arnauld, qu’il n’avait jamais vu, et qu’il ne voyait cette fois qu’avec sa perruque blonde ou noire et son collet de marchand à point d’Alençon ou de France, il n’avait garde de le prendre pour un docteur de Sorbonne » [43].

Avec Florin Périer, le beau-frère de Pascal, à l’été 1656, Saint-Gilles se rend à Port-Royal des Champs et au château de Vaumurier, que le duc de Luynes s’est fait construire entre l’été 1651 et l’été 1652 [44]. Saint-Gilles s’occupe de réunir de nombreux témoignages, lettres, certificats, relations, sur divers miracles attribués à la Sainte Épine, à la suite de celui dont a bénéficié la nièce de Pascal. Cette documentation est destinée à la composition d’une Réponse au Rabat-Joie des jansénistes, un libelle publié vers le 20 août, sans doute par le jésuite François Annat. D’octobre 1656 à avril 1657, de Paris, le Poitevin échange plusieurs lettres d’une grande richesse avec Antoine Arnauld, qui lui écrit le 10 mars 1657, et avec Florin Périer, qu’il tient au courant, en particulier, de la publication des Provinciales, dont lui, Saint-Gilles, est toujours en charge [45]. Il échappe de justesse à la prison, à laquelle sont condamnés, en juin, les libraires Charles Savreux, Langlois et le gendre de ce dernier. Langlois avoue, peut-être sous la torture, qu’il a imprimé plusieurs pièces jansénistes que lui a apportées Saint-Gilles. Ce dernier décide alors de se cacher : il est vrai qu’à l’automne 1657, le danger le guette, puisqu’il passe même pour l’auteur des Provinciales.

Quelques semaines plus tard, Saint-Gilles décide de se rendre, en septembre, à Clairvaux, au tombeau de saint Bernard, avec Antoine Le Maistre. Les deux amis reviennent par Provins et Brie-Comte-Robert, où l’on parle à Saint-Gilles des miracles de la Sainte Épine, et sont de retour à Paris le 2 octobre [46]. Pendant ce temps, Saint-Gilles est toujours recherché par le lieutenant civil Daubray, qui affirme à Claude Auvry, évêque de Coutances et ami de Robert Arnauld d’Andilly, qu’il a « enfin découvert le chef de tous les jansénistes, que c’était un nommé Saint-Gilles, qui avait fait tous les imprimés et même les Lettres Provinciales ». L’auteur de ces lignes, Godefroy Hermant, rapporte qu’en novembre, Saint-Gilles doit présenter une requête au Parlement, afin de ne plus être inquiété. Grâce aux interventions de Simon Arnauld de Pomponne, fils de M. d’Andilly, et de Simon Akakia du Plessis, et à l’appui de René Potier de Blancmesnil, président à la première chambre des Enquêtes, « de qui [Saint-Gilles] était aimé », le Poitevin finira par échapper aux poursuites : le 17 août 1658, le chancelier Pierre Séguier y mettra un terme de manière officielle. Sans doute s’est-il retiré, à la fin de 1657, à Port-Royal des Champs ou dans quelque endroit discret.

L’année 1658 est, pour Saint-Gilles, l’année d’un grand voyage, qu’il entreprend en compagnie d’un des frères Deschamps Des Landes, un Normand de Rouen. Avant son départ, le 7 janvier, « à la campagne », sans doute de Port-Royal des Champs, il écrit une longue lettre à l’un des frères, le troisième, comme il l’indique lui-même sur la minute qui nous en a été conservée, en réponse à une demande du 4 décembre, relative à la condamnation papale des Provinciales et d’autres écrits de Port-Royal. Les deux solitaires de Port-Royal vont se rendre en Hollande, à Rotterdam, avec la mission de négocier avec le cardinal de Retz, qui vit alors réfugié dans les Provinces-Unies. Depuis le printemps, Retz a séjourné à Liège, où il est en mars, puis, le mois suivant, à Anvers et à Bruxelles, où il rencontre le prince de Condé. Retourné en Hollande, Retz demeure à Utrecht et à Rotterdam, où il reçoit l’émissaire des jansénistes, Saint-Gilles, chargé de sonder les intentions et les projets de l’exilé. Mais, si ce dernier se montre accueillant à l’égard de Saint-Gilles, leur rencontre n’aboutit à aucun accord précis, quoi qu’en dise le jésuite René Rapin [47]. Retz séjourne en Hollande jusqu’en mai, pour revenir à Bruxelles, restant en relation épistolaire avec Saint-Gilles et avec Claude Taignier, qui n’a pas cessé de maintenir le contact avec Saint-Gilles lors de son séjour hors de France.

Saint-Gilles met à profit ce périple en Hollande pour rencontrer aussi, à la fin d’octobre, Christian Huygens à La Haye. L’ami de Port-Royal se présente au savant hollandais sous le nom de M. Du Gast, un pseudonyme qu’il gardera lors de ce séjour et dans la correspondance qu’il échangera avec Huygens, en octobre-novembre 1658, puis en 1659. C’est à la suite de la rencontre de Du Gast et de Huygens que se noueront des relations fécondes entre ce dernier et Pascal, à qui, de retour en France, Saint-Gilles remet, de la part du Hollandais, un exemplaire de son opuscule intitulé l’Horologium, qu’il vient de publier à la fin d’août ou au début d’octobre 1658.

Pendant le voyage retour de Hollande, le Poitevin et le Rouennais faillirent périr lors d’une tempête, ainsi que le raconte l’abbé de Pontchâteau : « Il s’embarqua avec M. Des Landes, son compagnon de voyage, à un port de mer nommé La Brille, auprès de La Haye, en Hollande, et ils furent surpris aussitôt d’une tempête qui dura cinq jours et cinq nuits, si violente que les matelots ne surent où ils étaient pendant tout ce temps-là et furent trop heureux de retourner à La Brille, d’où M. de Saint-Gilles et son camarade prirent la route de terre, et vinrent par Cologne et le reste de l’Allemagne, parce que la guerre était alors en Flandres » [48]. Saint-Gilles revient à Paris à la fin de décembre 1658 ou au début de janvier 1659. Il séjourne sans doute à Paris, puis à Port-Royal des Champs.

À son retour de Hollande, le Poitevin ne peut constater qu’avec tristesse que Port-Royal a été durement touché par trois disparitions : Antoine Le Maistre est mort à Port-Royal des Champs, tandis que Port-Royal de Paris déplore le décès, le 10 décembre, de son abbesse, Marie des Anges Suireau, puis, le 19, de la marquise d’Aumont. Saint-Gilles ne semble pas alors avoir ménagé sa peine ni ses forces. Comme on l’a vu en Champagne, quelques années auparavant, distribuer les aumônes et s’établir quelque temps chez les chartreux du Mont-Dieu, près de Stenay, il s’est rendu, en 1659, chez les religieuses bernardines de Dijon, attaquées par les jésuites et traitées par eux d’hérétiques. Saint-Gilles va les soutenir et les réconforter et en reçoit des lettres de remerciements, de la prieure et de l’abbesse, lettres dont Godefroy Hermant a conservé le texte [49]. Le 16 avril 1659, la prieure, en réponse à une lettre de Saint-Gilles, l’entretient de ses sentiments à l’égard de l’abbaye de Port-Royal : « Je vous avoue franchement que je vous félicite d’habiter une demeure si sainte ». Elle lui parle aussi des liens de sa propre communauté de Dijon avec la marquise d’Aumont, morte peu auparavant :

Nous avons fait une perte irréparable en toute façon de l’incomparable Mme d’Aumont. Elle avait un soin merveilleux de mander à notre chère Mère [abbesse] toutes les choses qui regardaient les saintes personnes que vous aimez et que nous honorons avec des respects qui sont au-dessus de toutes paroles. Elle lui envoyait aussi tout ce qui s’imprimait. Nous en portons maintenant la privation.

Tout en restant en étroite liaison avec la mère Angélique Arnauld, comme l’indiquent les lettres qu’elle lui adresse au début d’août 1659, ainsi que le 16 octobre suivant [50], c’est du château de Vaumurier que Saint-Gilles écrit à Huygens le 4 décembre 1659, et de Port-Royal des Champs, ou de Vaumurier, qu’il s’adresse au même correspondant les 6 février 1660 et 23 juin 1660. Mais, entre ces deux dernières dates, Saint-Gilles projette un nouveau voyage « d’un ou deux mois, assez loin d’ici, c’est-à-dire « des Champs », comme il l’écrit dans sa lettre à Huygens le 6 février 1660, mais on ne sait de quoi il s’agit : le 23 juin, il écrit seulement à Huygens qu’il vient de terminer un voyage de quatre mois. Le 19 mars 1660, la mère Angélique lui a écrit de nouveau.

Saint-Gilles est ainsi au centre d’un réseau d’informateurs, comme le montrent ses relations avec Pierre Dauterive, un ecclésiastique qui lui parle dans une lettre du 21 juin 1660, des activités de la maison oratorienne de Saint-Magloire, où il réside alors, ou avec le dominicain Pierre Dufour, qui, dans la lettre qu’il lui adresse le 19 avril 1661, de Clermont-de-Lodève, l’entretient des attaques dont il est l’objet de la part des jésuites, qu’il appelle « les bons Escobars » [51]. Il ne fait pas de doute que Saint-Gilles, dans les années suivantes, n’ait continué à être entièrement au service de Port-Royal, quoique nous ne sachions que très peu de choses sur lui, alors que se déroulent des événements de la première importance pour l’abbaye, comme la disparition de la mère Angélique Arnauld, le 6 août 1661, la signature du Formulaire et les guerres intestines de Port-Royal qui en ont découlé.

En 1662, Baudry de Saint-Gilles est revenu près de Port-Royal des Champs. Il y demeure dans une ferme de Port-Royal, située à l’est du Perray, à douze kilomètres de l’abbaye, où il vit plusieurs mois, à partir de mars 1662, en compagnie de Pierre Thomas du Fossé, qui parle longuement de ce séjour dans ses Mémoires [52]. En cette année de « grande cherté et de famine », Saint-Gilles et son ami n’ont pas « seulement à [se] défendre des hommes, mais encore du ravage des bêtes ». C’est de là que les deux compagnons font un pèlerinage à pied, à neuf ou dix lieues de leur demeure, à Notre-Dame de Chartres, « qui est, comme tout le monde sait, écrit le Normand, un lieu de fort grande dévotion » [53].

De retour au Perray, ils se livrent à divers travaux intellectuels, comme la révision de quelques vies de saints, en collaboration avec Robert Arnauld d’Andilly, qui fait paraître deux ans plus tard un volume in-folio intitulé : Vies de plusieurs Saints illustres de divers siècles, choisies et traduites des écrivains originaux, Paris, 1664, in-fol.

À l’automne, sans doute, les deux amis se séparent : Pierre Thomas du Fossé va rejoindre un groupe de Solitaires installés, au faubourg Saint-Marceau, à Paris, chez Mme Vitart, mère de Nicolas, avec Antoine Singlin, Le Maistre de Sacy, Nicolas Fontaine et Akakia Du Mont. Saint-Gilles partage, ailleurs, c’est-à-dire à Port-Royal des Champs, aux Granges ou à Vaumurier, la vie mouvementée de tous ses amis contraints à la clandestinité. Après s’être chargé, à la demande de Pontchâteau, d’une procuration pour les religieuses de Port-Royal, Saint-Gilles est de retour à Paris en 1664. Il demeure d’abord seul, sans compagnie, puis il va loger avec l’abbé de Pontchâteau et Claude de Sainte-Marthe : « Ils s’unirent tous trois, écrit Nicolas Fontaine, et prirent une petite maison dans le faubourg Saint-Antoine, à l’extrémité de la rue de Bafroy [ou du Basfroi], près de Pincour, où ils furent très solitaires, faisant dans le jardin de ce logis ce qu’ils faisaient à Port-Royal » [54]. Saint-Gilles y demeurera jusqu’à sa mort.

Dans une relation de 1664 à Nicolas Pavillon, évêque d’Alet, M. Paulon, confesseur des religieuses des Champs, confirme que Saint-Gilles avait bien quitté les Granges :

M. le grand vicaire [La Brunetière] s’informa [alors] du monde de la maison et nomma en particulier M. Charles [Duchemin], et demanda ce qu’il faisait. L’on répondit qu’il avait soin des Granges et du labourage. Il nomma aussi M. de Saint-Gilles et sa famille, témoignant là encore la connaître fort et être du même pays. L’on répondit qu’il n’y était plus, et que, lorsqu’il y était, il s’occupait à la lecture de quelques bons livres, et que, pour se délasser, il s’occupait au jardinage, ou à quelque petit ouvrage, comme serait, par exemple, la menuiserie [55].

Le Poitevin continue d’assurer les relations entre les religieuses et les proches de l’abbaye. En mars 1667, la mère Agnès Arnauld, ancienne abbesse, lui écrit deux lettres pour le remercier d’être venu à Port-Royal des Champs, où les moniales vivent comme des prisonnières depuis juillet 1665 : « Permettez-moi, Monsieur, de suppléer par ce billet à la perte que j’ai faite de ne m’être pas trouvée au jardin mercredi dernier ; j’aurais eu beaucoup de satisfaction de vous faire paraître par signes la joie que j’aurais eue d’avoir l’honneur de vous voir, encore que ce soit autant par la foi que par les yeux : c’est ce qui rendra nos communications plus fréquentes, et hors de prise à ceux qui les veulent empêcher ». Dans une autre lettre, datée du 13 mars 1667, la mère Agnès évoque le voyage de son correspondant à Saintes, où il doit se rendre, pour régler en particulier, semble-t-il, le problème d’une de ses nièces, à l’abbaye dont l’abbesse, Mme de Foix, est une amie et une correspondante de la mère Agnès ; mais avant de partir, Saint-Gilles doit encore mettre « ordre à tout ce qu’il faut faire pour [s’]opposer à la profession des filles qui reçurent l’habit à Port-Royal [de Paris] au mois de mai dernier ».

Pendant cette période, Saint-Gilles et ses amis travaillent beaucoup. Ainsi Claude de Sainte-Marthe fait paraître à Mons, en 1667, l’ouvrage intitulé : La morale des jésuites, tandis que Pontchâteau prépare La morale pratique des jésuites, qui verra le jour à Amsterdam en 1669. Saint-Gilles s’impose de dures pénitences : « Il ne buvait point de vin et faisait toujours maigre », précise Jérôme Besoigne, qui note encore : « Il se mortifiait extrêmement sur le sommeil. Il dormait très peu et ne se donnait jamais le temps de se délasser des fatigues de la journée, sa charité laborieuse le faisant toujours coucher fort tard et se lever très matin. Il était insatiable, pour ainsi dire, de travail ; et quoiqu’il fût grand et robuste, on peut dire qu’il s’est tué, étant mort à la fleur de son âge », comme un autre de ses amis, dix ans avant lui, Antoine Le Maistre.

« La bonne odeur de la vie de ces trois serviteurs [Saint-Gilles, Pontchâteau et Sainte-Marthe], écrit Jérôme Besoigne, se répandit dans le quartier où il demeuraient » [56]. « Ce trio était parfaitement bien associé, écrit de son côté Nicolas Fontaine, et répandait tant d’odeur de piété que les bourgmestres de ce lieu avec les marguilliers de Sainte-Marguerite crurent devoir, à la procession de la fête de Dieu [1668], les prier de porter le dais, et nous connûmes à cette cérémonie, des fenêtres de la Bastille où nous étions, des personnes que ceux qui les environnaient ne connaissaient guère » [57] : Le Maistre de Sacy et son secrétaire, Fontaine, sont emprisonnés là depuis le 13 mai 1666 et ils n’en sortiront qu’en 1668, après la conclusion de la Paix de l’Église. Saint-Gilles vit ainsi, pendant presque quatre ans, avec Claude de Sainte-Marthe, de 1664 à 1668 : il redouble alors ses austérités et s’associe ainsi « aux souffrances du prisonnier [Sacy] par ses mortifications personnelles », pour reprendre les termes de Jérôme Besoigne.

Peu après la libération de Le Maistre de Sacy et de Fontaine, survenue le 31 octobre 1668, Saint-Gilles tombe malade : la fatigue aura bientôt raison de cet homme pourtant « robuste ». Dans la même maison que le Poitevin, vivent à ce moment-là, outre Pontchâteau et Sainte-Marthe, d’autres proches de Port-Royal, Pierre de Boisbuisson, Alexandre Varet et quelques autres. Le gentilhomme du Poitou reçoit alors la visite de nombreux amis. Il se confesse habituellement au vicaire de la paroisse de Sainte-Marguerite.

Le 5 octobre 1668, M. de Saint-Gilles rédige son testament, étant aux Granges de Port-Royal, « en santé de corps et d’esprit, pourtant avec une légère indisposition de rhume » : il souhaite être inhumé à Port-Royal des Champs ; sa terre du Poitou doit aller à ses frères ; le blé et l’argent qu’on lui doit dans sa province natale, comme son bien de patrimoine et de ses chapelles, doivent revenir aux pauvres ; ses biens meubles qu’il possède à Paris iront à ses amis Claude de Sainte-Marthe et Pontchâteau, ses deux exécuteurs testamentaires. Saint-Gilles a déjà abandonné son prieuré entre les mains des chanoines de Sainte-Geneviève, se réservant une pension de huit cents livres.

Il était, pendant sa maladie, dans une fort grande paix et sans ces inquiétudes qui lui étaient ordinaires dans ses autres maladies, aussi bien que pendant sa santé. Il nous parlait, deux jours avant sa mort, des jésuites, avec de vrais sentiments de charité et de compassion, mais en même temps conformes à la vérité et à ce qu’il pensait de leur doctrine » [58].

Saint-Gilles meurt le 30 décembre 1668, assisté de l’abbé de Pontchâteau et de M. de Sacy : il disparaît trois mois avant son premier guide à Port-Royal, Charles d’Hillerin, mort le 14 avril 1669 à Paris. Il est inhumé à Sainte-Marguerite, sa paroisse ; son cœur est enterré le lendemain au monastère des Champs, dans le bas-côté de l’église, près de l’autel de saint Laurent, avec celui de François Bouilly, mort le 7 avril de la même année et inhumé à Magny. C’est sans doute à l’occasion de cette cérémonie du 31 décembre que Claude de Sainte-Marthe prononce son « Discours », reproduit dans le Supplément au Nécrologe.

« Le mardi 1er jour de l’année, lit-on dans le Journal de l’abbaye, l’on nous apprit la mort de M. de Saint-Gilles, qui n’avait été malade que depuis la veille de Noël jusqu’au 30 décembre » [59]. Le 4 janvier 1668, de Port-Royal des Champs, la mère Agnès écrit à M. de Sévigné sa peine « de la mort si surprenante et si affligeante de notre bon frère » [60]. Jean Hamon lui compose une épitaphe, dont le Nécrologe de 1723 a conservé le texte.

Claude Lancelot écrit à la mère Agnès Arnauld, 10 janvier 1669 : « C’est toute la consolation qui reste aux vrais fidèles, et c’est celle que nous ressentons dans la perte de notre cher frère, qui est encore plus sensible pour nous, qui avions accoutumé de le voir, que pour les absents. Mais nous relevons notre espérance, dans la créance que nous avons qu’il est avec Dieu, qui l’a cueilli comme un fruit mûr, et qu’il nous obtiendra la grâce de l’imiter et de le suivre » [61].

Ainsi disparaissait l’un des hommes de l’ombre les plus actifs pour l’abbaye et pour les amis de Port-Royal. Les textes qui suivent en fournissent une illustration précise.

Mémoire de M. de Pontchâteau [62] sur M. de Saint-Gilles d’Asson  [63]

Il y a longtemps que j’ai la pensée d’écrire ce que j’ai su de plusieurs personnes que j’ai connues, depuis l’année 1651 que j’ai été pour la première fois à Port-Royal des Champs. Il y a des exemples de différentes sortes, et si les uns donnent de la joie et de la confiance, les autres causent de la crainte et du tremblement, ce qui n’est pas moins utile.

M. de Saint-Gilles sera le premier, parce que nous étions du même pays, au moins fort proches voisins ; car il était de l’entrée du Poitou, du côté de la Bretagne, et il m’avait vu, petit garçon à la jaquette, chez mon père, qui était ami de Messieurs ses frères, gentilshommes qui aimaient la chasse aussi bien que mon père. Ils se nommaient Messieurs d’Asson, et étaient cinq frères, tous fort grands, quelques-uns braves et qui avaient été dans le service, les autres n’avaient rien fait que la vie de gentilshommes de province, mais déterminés et craints par tout le pays. M. de Saint-Gilles avait bien étudié ; il savait même le grec, et avait fait ses trois ans de théologie en Sorbonne. Il avait toujours vécu innocemment, c’est-à-dire sans ces crimes honteux devant les hommes, mais il aimait le divertissement et la compagnie. Il avait deux chapelles et un prieuré. Ces deux chapelles étaient à la nomination de sa famille, et le prieuré dépendait de l’abbaye de Geneston, que j’avais. Il avait toujours de l’amitié pour moi, et il souhaitait que son petit abbé, – car j’étais plus jeune que lui –, pensât à se retirer. Il eut beaucoup de joie quand il me vit à Port-Royal.

Il demeurait aux Granges, dans un petit logis qu’il y avait fait bâtir au bout du jardin, et qui n’était couvert que de chaume, et dans lequel il y avait trois ou quatre autres chambres ; à l’opposite et à l’autre coin il y avait un autre bâtiment, qu’il avait aussi fait faire pour servir de boutique à un menuisier qu’il y attira, pour apprendre le métier, et qui a toujours demeuré à la maison. C’est maître Nicolas [64]. Ces deux bâtiments ont été démolis en 1670 ou 71, lorsque, n’y ayant plus personne à les habiter, ils étaient inutiles et tombaient en ruine. M. de Saint-Gilles fut longtemps à ne s’appliquer qu’à la menuiserie et quelquefois au ménage. Mais on l’attira ensuite au grand bâtiment, où il commença de travailler sous M. Arnauld, à la concorde de l’évangile [65]. Il prit aussi soin du petit Port-Royal. Il y demeurait même assez souvent lorsqu’on obligea tous nos Messieurs de quitter les Granges. Il fit quelques acquisitions de ses deniers pour augmenter la ferme, et il aimait particulièrement. Mais, comme il y avait toujours quelque autre personne qui y demeurait, il s’en absentait assez souvent lorsqu’on avait besoin de lui. Il a demeuré avec M. Arnauld chez M. Le Jeune et en d’autres endroits en 1655 et 1656 pendant les assemblées de Sorbonne. Il agissait et prenait soin pour les impressions. Je suppléais quelquefois, lorsqu’il ne pouvait pas être auprès de M. Arnauld, et j’allais écrire en sa place. Je ne me souviens pas présentement de la date du temps qu’il fut poursuivi et condamné au Châtelet [66] ; mais il obtint un arrêt de défense du Parlement. Comme l’on a ces pièces, on suppléera les dates. Il fit un voyage en Hollande en 165… (je laisse aussi cette date en blanc que je suppléerai, parce que je l’ai quelque part [67]), il pensa périr en voulant en revenir. Il s’embarqua avec M. Deslandes son compagnon de voyages, à un port de mer nommé La Brille, auprès de La Haye en Hollande, et ils furent surpris aussitôt d’une tempête qui dura cinq jours et cinq nuits, et furent trop heureux de pouvoir retourner à La Brille, d’où M. de Saint-Gilles et son camarade prirent la route de terre, et vinrent par Cologne et le reste de l’Allemagne, parce que la guerre était alors en Flandres.

J’ai oublié de marquer par où M. de Saint-Gilles était venu à Port-Royal. Ce fut par M. d’Hillerin, lequel, ayant quitté la cure de Saint-Médéric à Paris, s’en alla en Poitou à un petit prieuré qu’il avait, nommé Saint-André, qui n’était pas éloigné de la maison de M. de Saint-Gilles. Il me semblait que leur première connaissance se fit dans une maison de religieuses où ils se trouvèrent par hasard. M. d’Hillerin trouva un homme franc, sincère, qui avait les intentions droites, qui pensait alors à s’engager tout à fait dans l’état ecclésiastique, et, si je ne me trompe, à servir ensuite des religieuses. Il lui fit lire la Fréquente Communion, dont M. de Saint-Gilles fut si touché que M. d’Hillerin ayant été obligé de faire un voyage à Paris, il l’amena avec lui et le donna à M. Singlin. Voilà sa retraite. M. Singlin l’aimait principalement à cause de sa franchise, mais ce qui me fait croire qu’il avait toujours vécu innocemment, c’est ce que m’a dit ma sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse [68], qu’étant un jour avec la mère Agnès dans un carrosse, où était aussi M. Singlin, sur le chemin de Port-Royal des Champs, M. Singlin disait qu’il fallait penser à élever quelqu’un pour leur succéder et être confesseur des religieuses, qu’il avait trois personnes en vue : M. Lancelot, M. de Beaupuis [69] et M. de Saint-Gilles, mais qu’il craignait qu’on n’eût bien de la peine à y faire résoudre celui-ci.

M. de Saint-Gilles a toujours beaucoup aimé les pauvres et la pauvreté : il leur donnait tout ce qu’il pouvait, et il leur faisait distribuer en Poitou le revenu de ses deux chapelles, dont il ne pouvait quitter le titre, parce qu’elles étaient à la nomination de M. son frère aîné, qui ne l’eût pas laissé en disposer comme il l’eût souhaité. Il pria même l’évêque de Luçon de lui en faciliter les moyens. L’occasion qu’il eut de lui en parler fut que M. de Saint-Gilles « portait quelquefois l’épée dans Paris », dont M. de Luçon lui témoigna, ou lui fit témoigner par quelqu’un, être étonné, puisqu’il était bénéficier. M. de Saint-Gilles lui dit qu’étant obligé d’agir et de se trouver avec différentes sortes de personnes, et d’aller même à la campagne, cette sorte d’habit lui était plus commode, outre qu’il gardait ses deux chapelles ; et il pria ce prélat de l’aider à s’en démettre entre les mains de quelque homme de bien.

Il avait fait des remontrances à M. de Luçon sur plusieurs articles, sur lesquelles M. de Luçon lui répondit bonnement et humblement. Je n’écris ceci que comme un mémoire, et il sera aisé, si l’on en veut faire quelque usage, de le redresser et mettre les choses en leur place. Il avait, comme je l’ai dit, un prieuré de l’ordre de Saint-Augustin, mais il en donna le titre, en 1657 ou environ, aux chanoines réguliers de Sainte-Geneviève, qui y envoyèrent aussitôt un religieux pour y résider ; mais M. de Saint-Gilles s’étant réservé une pension de huit cents livres sur ce prieuré, qu’il avait quitté par un scrupule assez bien fondé de son entrée, où il y avait eu quelque peu à redire, il eut aussi de la peine de la pension, surtout après avoir lu le Rituel d’Alet [70] : ainsi il quitta la pension et la remit aux religieux.

Il continuait à s’employer à toutes forces de bonnes œuvres, et surtout à rendre tout le service dont il était capable aux religieuses de Port-Royal, qui étaient captives, mais il l’interrompit pour quelque temps, parce que Mme la princesse de Longueville, ayant dessein de faire des aumônes aux pauvres des villages de la frontière, qui avaient souffert pendant la guerre des Princes, elle demanda quelqu’un. On lui donna M. de Saint-Gilles, qui y était très propre. Il alla à la frontière de Champagne, et demeura assez longtemps à la chartreuse du Mont-Dieu [71], d’où il allait faire ses visites dans les lieux circonvoisins et aux environs de Stenay. Il fit la distribution de la somme de [… [72]], dont Mme de Longueville lui donna une décharge et témoigna être fort satisfaite du compte qu’il lui rendit.

Il demeurait seul à Paris ; et, souhaitant d’être en compagnie, et moi ne le souhaitant pas moins que lui, parce que je l’aimais tout à fait, et qu’il avait aussi bien de l’amitié pour moi, il vint demeurer avec nous, et j’ai eu la consolation de l’assister à sa mort. Il prenait beaucoup sur lui, principalement pour le sommeil, car il dormait très peu et travaillait beaucoup, ne s’épargnant jamais lorsqu’il se présentait quelque occasion de servir ses amis, ou des personnes, quoique inconnues, qu’il voyait dans l’affliction, ce qui lui fit entreprendre la sollicitation d’un procès de gens qu’il croyait injustement poursuivis ; il en fit lui-même le Factum.

Il était résolu, quand il mourut, d’aller au printemps suivant, dans son pays, pour vendre à ses frères ce qu’il avait de patrimoine, se défaire en même temps de ses deux chapelles, et, comme la paix de l’Église était déjà faite en partie, et qu’il espérait que, le rétablissement de Port-Royal étant proche, il n’y aurait plus rien à faire pour lui qui l’engageât à demeurer dans Paris, il pensait au Petit Port-Royal, qu’il aimait toujours, craignant qu’il ne pût pas être à Port-Royal même : il se faisait un grand plaisir de s’en entretenir avec moi ; mais Dieu voulut le mettre encore dans un plus grand et plus assuré repos, comme il y a lieu de l’espérer.

Je ne parlerai point de ses dispositions intérieures, parce que M. de Sainte-Marthe l’a fait beaucoup mieux que je ne saurais le faire [73]. Je dirai seulement qu’il était, pendant sa maladie, dans une fort grande paix, et sans ces inquiétudes qui lui étaient ordinaires dans ses autres maladies, aussi bien pendant sa santé. Il nous parlait, deux jours avant sa mort, des jésuites avec de vrais sentiments de charité et de compassion, mais en même temps conformes à la vérité et à ce [qu’il [74]] pensait de leur doctrine.

Je lui demandai, trois ou quatre heures avant qu’il mourût, à quoi il pensait : il me répondit sans hésiter : « À m’aller présenter devant Dieu ». J’avoue que cette réponse me fit impression, comme elle m’en fait encore toutes les fois que j’y pense, en me souvenant de la tranquillité où il était en me la faisant, et comme la confiance qu’il avait en la bonté de Dieu l’occupait tellement qu’il pouvait penser sans crainte à s’aller présenter devant lui. Il donnait ordre à de petites affaires qui lui restaient. Car il y avait longtemps que son testament était fait ; mais, ayant demandé à M. Lancelot du papier et de l’encre, afin de lui dicter ses intentions, et M. Lancelot tardant un peu, il lui dit de m’appeler : « Vous voyez, lui dit-il, Monsieur, que je me meurs, et que je n’ai plus guère à vivre : il n’y a pas de temps à perdre ».

Il avait bien de la foi, et il parlait de l’autre vie avec une simplicité qui me donnait de la dévotion ; car il se réjouissait, pendant sa santé, de la joie qu’il aurait, en y allant, d’y trouver tant de gens de sa connaissance, de nos pères, de nos mères, de nos frères, de nos sœurs, qu’il croyait aussi voir dans la même joie venir au-devant de lui.

Il était sur la frontière de Champagne, dans un temps où l’on avait besoin de quelqu’un, pour être chargé des affaires de Port-Royal, et d’un vrai nom pour employer dans une procuration que les religieuses devaient donner. J’étais à Paris, mais, comme plusieurs raisons empêchaient que je ne puisse avoir un emploi que j’eusse chéri de tout mon cœur, je proposai M. de Saint-Gilles. Ce que plusieurs personnes trouvèrent bien hardi à moi de faire une telle proposition sans lui en avoir parlé ; mais, comme je le connaissais très bien, et que je savais parfaitement ses dispositions, je n’hésitai point à prier qu’on n’employât point d’autre que lui, que je m’en faisais fort sans craindre d’être désavoué. Car effectivement j’étais persuadé qu’il était prêt de sacrifier sa liberté et même sa vie, s’il était nécessaire pour servir des religieuses. Je ne m’étais point trompé. Car, lui ayant écrit ce que j’avais promis pour lui en son absence, agissant pour lui comme pour moi, et comme je croyais que les amis devaient faire en pareilles occasions, il m’en remercia et ratifia de tout son cœur l’avance que j’avais faite.

Testament de M. de Saint-Gilles [75]

5 octobre 1668

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Amen.

Aujourd’hui 5 octobre 1668, étant aux Granges, paroisse de Magny, diocèse de Paris, en santé de corps et d’esprit, pourtant avec une légère indisposition de rhume, j’ai fait et tout écrit de ma main mon testament et disposition de ma dernière volonté comme il s’ensuit. Je laisse le bien que j’ai en fonds de terre en Poitou, n’en ayant nul ailleurs, à partager à mes frères, conformément à la coutume du pays. Et pour ce qui est de mes biens meubles que j’ai à Paris, ou que je pourrai avoir en quelque lieu que ce puisse être lors de mon décès, consistant en livres, habits, linge, lit garni, tapisserie, meubles de chambre, montre, fusil, argent, le tout d’assez peu de valeur, j’en donne la pleine et entière disposition à mes deux amis M. de Sainte Marthe et M. l’abbé de Pontchâteau pour employer le tout ou la plupart en charités et aumônes, ainsi qu’ils le jugeront à propos selon la plus grande gloire de Dieu, défendant autant que je le puis à tous autres d’en prendre connaissance, sinon par leur avis et autorité ; entendant néanmoins que sur mesdits meubles préférablement sera prise la dépense de mes frais funéraires, lesquels seront les plus petits qu’il se pourra, et comme d’un pauvre n’y ayant rien du tout que l’ordinaire le plus simple. Que si, lors de mon décès, les affaires de Port-Royal étaient en état que M. l’archevêque de Paris voulût agréer que mon corps fût enterré dans l’église ou cimetière de l’abbaye de Port-Royal des Champs, je supplie très humblement ces bonnes et saintes religieuses, [2] à qui je suis déjà si obligé, de m’accorder cette grande grâce, et mes deux amis ci-dessus de me la procurer par leurs soins, si je ne meurs pas trop loin pour cela de ce saint lieu, où mon esprit et mon cœur ont toujours été depuis plus de vingt ans, faisant quant à ce, et à tout ce qui me peut regarder, les deux amis dénommés mes exécuteurs testamentaires, les suppliant en outre, et les bonnes et saintes religieuses ci-dessus de prier beaucoup et faire prier tous leurs amis qui sont les miens, pour moi, pauvre misérable, qui déclare que je n’ai point d’autres sentiments que ceux de ma très chère mère, l’Église catholique, apostolique et romaine. Pour ce qui est du blé ou argent qui me pourra être dû en Poitou lors de mon décès soit de mon bien de patrimoine, ou de mes chapelles, j’entends qu’il sera donné et distribué aux pauvres les plus nécessiteux des lieux.

Fait au lieu, le jour et an ci-dessus. Antoine Baudry d’Asson de Saint-Gilles.

Discours de Claude de Sainte-Marthe  [76]

Étant aux Troux les fêtes de Noël, j’y appris la maladie de M. de Saint-Gilles, ce qui m’obligea de retourner aussitôt à Paris : j’y arrivai le jour des Innocents [77], où je le trouvai fort mal d’une fièvre continue, qui avait des redoublements de double tierce. Quoiqu’outre cela il crachât du sang, et qu’il eût une oppression et inflammation de poitrine, les médecins avaient assez bonne opinion de sa maladie et ne jugeaient pas nécessaire, ce jour-là, de lui faire recevoir les sacrements ; mais lui-même, aussitôt que je fus arrivé, désira de se confesser, ce qu’il fit avec beaucoup de paix et de tranquillité, ne témoignant même rien de cette solitude qui lui était naturelle. Je veillai une partie de la nuit suivante auprès de lui, et je remarquai qu’il passa presque tout le temps que je le vis, sans dire un seul mot, sinon pour me répondre quand je lui parlais, et pendant tout le temps qu’il n’était pas assoupi. Il paraissait avoir encore beaucoup de force, se levant sur son séant pour boire et prendre des bouillons, et crachant sans beaucoup de peine ; mais, dès le matin, on aperçut un grand changement en lui. Car il ne pouvait plus jeter les flegmes qui s’amassaient dans sa gorge, et qui lui causèrent bientôt un râlement. Cet état nous fit peur, et nous crûmes qu’il ne fallait pas différer davantage d’envoyer quérir M. le vicaire, qui vint sur le midi. Il entendit sa confession et lui apporta ensuite le saint viatique, dont le malade témoigna beaucoup de joie. Il passa le reste du jour assez tranquillement, et quoique son mal le pressât beaucoup, il ne laissa pas de prendre soin, avec toute l’exactitude possible, de quelque petites affaires de charité dont on l’avait chargé ; mais cela ne demeura qu’un quart d’heure ; et tout le reste du temps il demeura occupé à son ordinaire à prier Dieu, sans qu’il nous ait jamais témoigné qu’aucune chose lui ait fait de la peine, ce qui marque qu’il n’avait point de forte et fâcheuse distraction, qui le détournât de la présence de Dieu. Et en effet, toutes les fois que nous lui demandions à quoi il pensait, il nous répondait toujours qu’il pensait à Dieu. Sur le soir, son râlement augmenta, de sorte que le chirurgien étant venu à huit heures pour le saigner, il ne crut pas le devoir faire, le trouvant trop faible. Ce qui nous obligea d’envoyer à la paroisse, pour lui faire apporter l’extrême-onction, qu’il reçut avec sentiment et reconnaissance, ayant témoigné à M. le vicaire, toutes les fois qu’il le lui demandait, qu’il l’entendait bien, et même on voyait qu’il s’efforçait de répondre aux prières. Après avoir reçu une nouvelle force par ce sacrement, on s’aperçut qu’il pria continuellement environ pendant trois quarts d’heure. Dieu lui faisant la grâce d’imiter en cela Jésus-Christ, dont l’Évangile dit qu’étant tombé en l’agonie, il redoublait ses prières, et témoignant aussi par là que, dans l’extrême défaillance de son corps, la mémoire et l’esprit ne lui manquaient pas. Il est vrai que la voix était inintelligible, sinon que par intervalles on entendait quelques paroles des psaumes, mais, comme je l’espère, celle de son cœur était assez forte pour se faire écouter de Dieu, qui se laisse aisément fléchir à la prière du pauvre. Environ sur les dix heures du soir, il s’abaissa tout à fait. On n’entendit plus que son râlement, et il ne nous donnait plus aucune marque de comprendre ce qu’on lui disait. Cet état ne dura environ qu’un quart d’heure, au bout duquel, sans presque aucun effort, ni changer de visage, il rendit son esprit à Dieu, le dimanche 30 décembre 1668, à dix heures et un quart du soir. Il y a près de trois ans que la Providence de Dieu m’avait engagé de demeurer avec lui. J’ai eu une connaissance assez particulière de sa vie pour en pouvoir écrire quelque chose qui puisse servir à la consolation et à l’édification de nos amis communs. Je ne chercherai pas bien loin ce que j’ai dessein de dire, mais je ne ferai que suivre l’impression que j’ai reçue de lui, en considérant sa conduite. J’avoue qu’elle m’a fait comprendre, mieux que je n’avais jamais fait, que la vertu, pour être chrétienne, ne doit pas avoir de bornes, et que, si nous ne pouvons pas être parfaits en cette vie, au moins nous sommes obligés de tendre dans toutes nos actions à la perfection. La nature de l’amour de Dieu est de croître toujours, et toute l’occupation de celui qui l’a reçu est de s’efforcer continuellement de passer au-delà des bornes où l’amour-propre tâche de l’arrêter. Tous ceux qui ont lu l’Évangile, et qui savent que Jésus-Christ a dit à ses disciples : Perfecti estote, ont cette notion de la piété, mais M. de Saint-Gilles avait cet avantage qu’il témoignait par quelques-unes de ses actions qu’il en avait une connaissance pratique. Cela paraissait particulièrement en ce qu’il était toujours prêt de rendre tous les services qu’il pouvait à tout le monde, et sa charité lui faisant trouver toutes choses faciles, il s’engageait à tout ; et ensuite, quand il avait résolu de servir quelqu’un, parce que son amour était moins de paroles que d’effets, il n’épargnait ni argent, ni peines, ni travaux pour exécuter avec fidélité ce qu’il avait promis. Quoiqu’il employât toutes ses forces pour servir ceux que la Providence lui offrait, néanmoins, comme il ne pouvait pas effectuer tout ce que sa charité lui suggérait, et qu’il ne faisait pas autant de bien qu’il voulait, il n’était jamais content de lui-même. Il s’accusait toujours de paresse et de lâcheté, et sa main ne répondait pas à l’ardeur de ses désirs ; il avait toujours peur que son impuissance ne vînt de la mauvaise disposition de son cœur, et, comme il n’avait pas assez de temps pour servir toutes les personnes dont la compassion lui faisait sentir les besoins, il était obligé de veiller beaucoup et le plus qu’il pouvait, de sorte que son sommeil était toujours moindre qu’il ne lui était nécessaire pour se délasser des travaux du jour ; et cependant il les recommençait le plus matin qu’il lui était possible, ne cherchant pas ce qui lui était commode, mais ce qui était utile aux autres. La charité qu’il avait pour le prochain étant si constante et si uniforme, on peut bien assurer qu’elle venait de celle qu’il avait pour Dieu ; c’est pourquoi elle paraissait plus grande en lui à proportion que les personnes qu’il servait étaient plus à Dieu. C’est ce qui fait qu’il n’est pas possible d’exprimer quel était son zèle pour les religieuses de Port-Royal, et de quelle sorte il portait dans son cœur toutes leurs peines, sachant qu’elles souffraient pour la vérité, il n’y a rien qu’il ne fût prêt de faire et de souffrir pour les servir, et, dans toutes les occasions qu’il pouvait rencontrer, d’agir pour elles ; il n’avait aucun égard ni au travail, ni au danger où il se mettait de perdre la liberté ; et, après avoir fait tout ce qui lui était possible, il s’inquiétait de ce que, selon sa pensée, ni lui ni les autres amis n’agissaient pas avec assez d’ardeur, pour défendre leur cause et les retirer de la captivité ; et parce que son cœur était si bien disposé, la longueur de la persécution, au lieu de le lasser, lui donnait toujours de nouvelles forces, et le faisait agir avec autant de vigilance et de courage à la fin qu’il avait fait au commencement. On pouvait apprendre par son exemple que celui qui a une vraie charité aime plus ses frères que son repos et même que sa vie ; et que, quand on est parvenu à cet état, on n’appréhende plus de souffrir pour servir les personnes pour qui l’on a une véritable affection. Mais, quelque amour qu’il eût pour ses amis, il en avait encore plus pour la vérité. Il savait qu’elle est la règle de l’amitié chrétienne, et qu’il est très juste d’aimer plus la vérité que les hommes, puisqu’on ne les aime que pour obéir à la souveraine vérité. C’est pourquoi l’affection qu’il avait pour toutes les personnes que Dieu avait liées avec lui, n’empêchait pas qu’il ne vît leurs fautes, et qu’il ne prît la liberté de leur en dire ses sentiments, si Dieu lui en présentait l’occasion ; et, comme il n’était attaché à eux que par des intérêts tout spirituels, il s’en trouvait détaché aussitôt qu’ils étaient assez malheureux pour quitter Dieu, de sorte que, quelque estime qu’il eût pour certaines personnes, il n’était pas capable d’être ébranlé par leur chute, et même la charité, qui lui avait donné autrefois du respect pour leur conduite, quand elle avait été conforme à leur désir, faisait dans son cœur autant de blessures qu’eux-mêmes en avaient faites à la vérité. Sa charité étant aussi grande comme nous venons de dire, il était impossible qu’elle ne le dépouillât de toutes les choses superflues, pour le rendre du nombre de ses heureux pauvres, à qui le royaume de Dieu appartient, et, se donnant tout entier, comme il faisait, à son prochain, il n’avait garde de lui épargner son argent et ses biens, et de ne le pas assister autant qu’il pouvait. Il y a quelques mois que, ne lui restant presque plus que cela, il vendit une partie de ses livres, quoiqu’il en eût très peu, et il ne gardait ceux qui lui restaient que pour les partager aux personnes qui en auraient besoin, et qui seraient en état de s’en pouvoir bien servir. Or, comme il était bon et jugeait avantageusement de tout le monde, il trouvait aisément et souvent ces personnes, et se réjouissait de les avoir trouvées, sachant qu’il y a bien plus d’avantage de donner que de recevoir. Mais ce grand désir de faire charité et de donner aux pauvres ne lui était pas prétexte de désirer et d’amasser de l’argent, car, ayant appris que celui qui a le cœur plein de charité a toujours de quoi donner, et qu’en cet état on donne d’autant plus qu’on est plus pauvre, il croyait être obligé d’avoir encore plus d’amour et de zèle pour la pauvreté que pour les pauvres. C’est pourquoi, après avoir quitté il y a longtemps un bénéfice qu’il avait, il y a environ un an qu’il remit encore entre les mains des chanoines réguliers de Saint-Augustin une pension [de huit cents livres] qu’il s’était réservée ; et, quoiqu’il employât pour les pauvres le revenu de deux petites chapelles dont il était pourvu, néanmoins il cherchait toujours le moyen de les quitter, et il l’aurait fait s’il avait pu persuader à Messieurs ses frères, de qui elles dépendent, d’y nommer quelque bon ecclésiastique en sa place. Enfin son argent, ses habits, ses livres et ses autres meubles n’étaient pas tant à lui qu’aux pauvres, à qui il distribuait tantôt un manteau, quelquefois des chemises, ou une couverture ou d’autres choses semblables, et, après qu’il leur avait donné autant qu’il avait pu, sans garder aucune mesure, il croyait n’avoir rien fait, parce qu’il ne pouvait pas empêcher qu’il n’y eût encore plusieurs personnes qui souffraient encore plus de pauvreté que lui. Il était pauvre aussi dans sa manière de vivre, et il semblait qu’il avait dans le cœur une excellente parole de saint Grégoire, que « l’abstinence que les hommes font n’est rien devant Dieu si elle ne mortifie le corps autant qu’il est possible », et peut-être même que, ne sachant pas si exactement ce qui lui était « possible », il pouvait en cette occasion commettre quelque excès en faisant quelque chose de trop. Travaillant et veillant beaucoup, et d’ailleurs étant malsain, peut-être qu’il avait besoin, pour sa santé, de manger de la viande et d’user du vin ; mais, cependant, ayant dans l’esprit l’abstinence des anciens solitaires, et de quelques saints religieux de ce temps, et voyant qu’il faisait beaucoup moins qu’eux, non seulement on ne pouvait pas lui persuader qu’il n’avait pas assez d’égard à garder les règles de la discrétion, mais même rien ne pouvait l’empêcher de croire qu’il faisait bien des fautes contre la sobriété. Il se peut faire que la manière de vie qu’il menait a contribué à abréger ses jours ; mais cependant j’espère que Dieu aura accepté son sacrifice, et qu’il n’aura pas même manqué du sel qui lui est nécessaire. S’il n’a pas fait beaucoup d’état de la vie, c’est qu’il savait que l’Évangile l’obligeait d’y renoncer, et qu’un chrétien, qui est disciple d’un Dieu mort pour le salut des hommes, ne doit pas avoir plus de prudence pour conserver sa vie que les enfants du siècle, qui, en mille occasions, s’exposent volontairement à la perdre ; si une générosité tout humaine oblige les gens de guerre de prodiguer leur vie, si le désir de faire fortune fait entreprendre aux hommes une infinité de travaux qui ne les laissent pas vivre longtemps, si les voluptueux préfèrent la satisfaction de leurs sens à la santé et choisissent plutôt de mourir que de mettre des bornes à leurs cupidités, si les avares aiment mieux leur argent que leur vie, il serait fort étrange qu’il n’y eût que les personnes qui tâchent à se sauver qui eussent assez peur de la mort, pour mettre des bornes au désir que Dieu leur inspire de faire pénitence, et que cette considération, qui n’empêche pas les autres hommes de courir après leurs passions, leur ôtât à eux seuls la liberté de suivre Jésus-Christ dans la voie étroite ; et enfin il me semble que ce serait une chose honteuse de voir que, les gens du monde renonçant si librement à leur vie, il n’y eût que ceux qui font profession de piété, qui, de peur de mourir, n’osassent travailler pour Dieu de toutes leurs forces, et agir selon toute l’étendue de leur charité. Je sais néanmoins qu’il faut tâcher d’éviter l’imprudence et l’excès, et que surtout les personnes religieuses, n’étant plus à elles-mêmes, doivent obéir en cela, comme en tout le reste, à leurs supérieurs, et se conformer à la règle établie dans la communauté ; mais, quand d’ailleurs je considère ce qu’ont pratiqué les anciens Pères des déserts de notre temps, Catherine de Cardone et saint Charles [78], sans parler d’une infinité de saints autres pénitents, et que nous faisons si peu de chose en comparaison de leurs austérités, quoique nous n’ayons pas moins besoin qu’eux de pénitence, il me semble que nous avons plus sujet de craindre d’être trop prudents et trop discrets que de ne l’être pas assez, et d’appréhender qu’en même temps que les hommes disent que nous en faisons trop, la justice de Dieu, qui sait le nombre et le poids de nos péchés, ne nous accuse de n’en pas faire assez. Enfin il vaut mieux se mettre en danger d’abréger un peu ses jours par la pénitence que de s’exposer au péril de ne jamais faire pénitence, en suivant trop les maximes de la prudence humaine, qui ne manque jamais de raisons pour nous persuader de descendre de la croix. Mais, si Jésus-Christ a témoigné à saint Pierre qu’il lui était en scandale, parce qu’il détournait de souffrir, nous nous mettrions en danger de recevoir les mêmes reproches, si nous détournions de la pénitence ceux que l’esprit de Dieu y porte, et si nous tâchions de les faire sortir de leur voie. Ils auraient droit de nous dire que, si nous les regardions avec les yeux d’une charité générale, nous ne verrions pas leurs besoins autrement que ceux d’une infinité de pauvres, qui sont les membres de Jésus-Christ, et qui sont réduits souvent à manquer même de pain, quoiqu’ils n’aient presqu’aucun relâche dans leurs travaux ; et de là ils pourraient conclure que nous pouvons, sans injustice, trouver mauvais qu’étant à Jésus-Christ, ils fassent, par un choix volontaire, ce que tant de gens qui ne connaissent point Dieu font toute leur vie par une pauvreté forcée. Si, nonobstant ce que je viens de dire, l’on croit que M. de Saint-Gilles est coupable de quelque imprudence, pour n’avoir pas eu assez de soin de sa santé, je ne prétends pas absolument le justifier, non plus qu’en plusieurs autres choses, qui l’obligeaient de demander pardon à Dieu des péchés qu’il commettait tous les jours. Je sais qu’il avait encore plusieurs de ces faiblesses qui presque inséparables des hommes, pendant qu’ils vivent dans un corps de péché ; mais je puis dire avec vérité qu’il portait au-dehors tout ce qu’il avait de faible et d’imparfait, et tout ce qui pouvait servir à l’humilier à ses yeux et aux yeux des autres ; et peut-être que Dieu ne lui laissait ces défauts que parce qu’ils lui étaient nécessaires pour le tenir dans un état de rabaissement et conserver dans cette humilité le trésor qu’il avait mis dans son cœur. Les personnes du monde sont extrêmement éloignées de cette disposition. Si elles ont quelque chose de louable, il est tout à l’extérieur, et elles n’ont en elles de plus corrompu que leur cœur. C’est pourquoi l’Écriture les compare à des sépulcres qui ont quelque beauté au-dehors, et qui n’enferment au-dedans que des cendres et de la pourriture. La plupart de ceux qui semblent avoir quelque vertu ne voudraient pas que l’on connût tout ce qui se passe dans le secret de leurs cœurs, et ils voient tant de désordres qu’ils auraient beaucoup de confusion, s’ils étaient exposés aux yeux de tout le monde, et ils en seraient sans doute humiliés plus qu’ils ne devraient l’être ; mais je puis rendre ce témoignage à notre ami qu’il n’y avait rien en lui de si pur que son cœur, et, si on l’avait vu, on n’y aurait rien remarqué que d’édifiant : une parfaite sincérité, une exacte droiture en toutes choses, un zèle très ardent pour la justice, une profonde humilité, et on aurait reconnu que les fautes mêmes qu’il faisait ne pouvaient prendre de profondes racines dans une terre si pleine de bénédictions. Sa charité était comme un or enflammé, qui le rendait riche aux yeux de Dieu, ce qui n’empêchait pas que cette vertu ne l’engageât à plusieurs actions extérieures, parmi lesquelles, quelque bonnes qu’elles fussent, il était bien difficile qu’il ne contractât quelques taches, et que, marchant dans la poussière, ses pieds au moins en fussent un peu couverts ; mais si cette poussière effaçait quelque chose de l’éclat de cet or, elle ne lui ôtait rien de son prix. Ceux qui le connaissaient, et qui sentaient quelle était l’ardeur avec laquelle il se portait à obliger tout le monde, ne pouvaient pas s’empêcher d’avoir pour lui beaucoup d’affection ; mais comme ils pouvaient remarquer tous ses défauts extérieurs, et qu’ils ne pouvaient pas s’assurer qu’il n’en avait point d’autres dans le cœur, ils pouvaient n’avoir pas une opinion extraordinaire de sa vertu ; au lieu que ceux qui savaient manifestement qu’il n’avait point d’autres fautes que celles qui paraissaient au-dehors avaient pour lui une estime particulière. C’est pourquoi, dans sa dernière maladie, s’étant confessé à M. le vicaire de sa paroisse, et lui ayant même exposé assez au long toutes ses fautes et toutes les dispositions de son cœur, cet ecclésiastique nous témoigna, le lendemain de sa mort, qu’il avait beaucoup de regret de n’avoir pas plus tôt connu une personne de si grande vertu, et qui avait si longtemps vécu, au milieu du monde, aussi saintement et innocemment que pourrait faire un ermite, dans la plus grande solitude. J’espère que des fautes qui n’empêchaient pas qu’on ne vît qu’elle était sa vertu lui seront aisément pardonnées ; et je ne doute point que la charité qu’il avait pour ses frères, ayant fait pendant toute sa vie ses travaux et ses inquiétudes, cette même charité étant devenue plus pure et plus parfaite par sa mort, ne lui fasse trouver un parfait repos dans le sein de Dieu, etc.

Épitaphe par Jean Hamon  [79]

Ici repose le cœur de Messire Antoine Baudry de Saint-Gilles d’Asson, qui, méprisant la noblesse de sa naissance, pour acquérir la vraie noblesse de la foi, qui consiste dans l’humilité, se rendit serviteur des servantes de Jésus-Christ, qu’il aima comme les seules en qui éclatât la noblesse de l’Époux, et qui firent l’objet de son admiration et de son imitation. Il avait un si grand amour pour les pauvres qu’il lui faisait souffrir la pauvreté en leur personne. Il était si passionné pour la justice que toutes les injustices que l’on faisait aux autres, réfléchissant sur le serviteur de Dieu, lui devenaient une croix, et ajoutaient un nouveau mérite à sa patience. Devenu pauvre, de riche qu’il était, et dégagé des embarras du siècle, il épousa toutes les affaires des autres qui pouvaient s’allier avec la piété, persuadé qu’il était plus avantageux de travailler pour la cause de la vérité et pour les offices de charité, en suivant la volonté d’autrui, que de vivre en son particulier dans le repos en faisant la sienne propre.

Notice du Nécrologe de Port-Royal, 1723  [80]

Ce même jour [30 décembre] 1668 [81], mourut Messire Antoine Baudry, sieur de Saint-Gilles d’Asson, gentilhomme de Poitou, après vingt ans de retraite et de pénitence. Dieu lui en avait inspiré le désir par la lecture du livre de la Fréquente Communion, qui en prouve la nécessité ; et M. d’Hillerin, curé de Saint-Merri, l’un de ses amis, qui venait d’être touché du même sentiment, lui fit connaître ce lieu-ci, où plusieurs autres personnes s’étaient déjà venues cacher, dans le même désir d’y mener une vie retirée, humble et pénitente. Pour se mettre en liberté de l’exécuter, il quitta un prieuré qu’il avait, et renonça à toute prétention de s’établir dans l’Église comme dans le monde. Ainsi dépouillé, il choisit volontairement, selon le conseil de l’Évangile, la dernière place, qui est celle des pénitents, pour le rendre digne que Dieu lui en donnât une entre ses enfants, et le mît un jour au rang de ses élus dans le partage de son royaume. Dans cette vue, il embrassa toutes les saintes violences par lesquelles on le ravit, joignant aux austérités du corps les bas sentiments de soi-même. Afin d’avoir un emploi conforme à son inclination, c’est-à-dire humiliant et laborieux, il prit soin, pendant plusieurs années, d’une de nos fermes, que nous tenions par nos mains, et y fit quelques acquisitions qui l’augmentèrent. Mais il s’y enrichit encore plus lui-même par les charités et les assistances qu’il donna aux pauvres, dont il avait les nécessités fort à cœur, car il était fort porté à la compassion et se plaisait à honorer la pauvreté de Jésus-Christ dans celle de ses membres. Ensuite on le retira de cet emploi, pour exercer la charité dans un autre, auprès des personnes que la conduite de Dieu avait engagées dans la défense de la vérité. Ce fut alors qu’il signala tout son zèle et tout son dévouement à leur rendre ses services, et à cette communauté, qui souffrait persécution de la part du monde, jusqu’à s’exposer à y être lui-même enveloppé et à donner sa propre vie, s’il eût été besoin. Souvent il a méprisé des dangers très grands et très réels, sans craindre, après en être échappé, de les tenter de nouveau, lorsqu’il le croyait nécessaire, persuadé qu’il ne devait pas plus ménager sa liberté et sa vie pour le service de la vérité, qui est Dieu même, que ne le font les personnes, qui exposent tous les jours l’une et l’autre à la guerre pour le service de leur prince. Cet amour qu’il portait à la vérité était si parfait qu’il avait une attention extrême à ne la jamais déguiser à ses meilleurs amis, à qui, dans les occasions, il parlait toujours avec franchise et sincérité, quoiqu’il se dût attirer de la contradiction. En quittant son bénéfice, il s’était d’abord réservé une pension ; mais l’amour de la sainte pauvreté l’obligea ensuite à y renoncer. Il mourut à Paris, et fut inhumé en la paroisse de Sainte-Marguerite, sur laquelle il demeurait. Son cœur fut apporté en ce monastère, et enterré dans le bas-côté de notre église, près de l’autel de Saint-Laurent.

Annexe : Le cartésianisme au château de Vaumurier [82] Le duc et la duchesse de Luynes, guidés par l’abbesse Angélique Arnauld et par Antoine Singlin, directeur spirituel de l’abbaye, connaissent, à la fin des années 1640, une conversion profonde [83]. Comme d’autres amis de Port-Royal – citons seulement MM. Dugué de Bagnols et Maignart de Bernières –, les Luynes se décident à fuir le monde et sont conduits à résider tout près du monastère des Champs, afin d’y trouver la solitude. Ils achètent soixante-douze arpents de terre aux religieuses, près du village de Vaumurier, au sud de l’abbaye, et s’y font bâtir un château : de là les maîtres des lieux pourraient aller aux offices, et, pour le duc, fréquenter les Messieurs des Granges [84]. Mais leurs projets sont contrariés, en septembre 1651, par la mort de la duchesse et des jumeaux qu’elle vient de mettre au monde, au moment même où plus de deux cents ouvriers s’affairent à édifier cette demeure qui ne sera achevée qu’à la fin de la présente année. Le duc est désemparé, ne sachant s’il doit entrer dans la congrégation de l’Oratoire ou devenir l’un des Solitaires des Granges [85]. Les mois passant, M. de Luynes va consacrer presque tout son temps et son énergie à l’abbaye : il dirige et finance les grands travaux qui y sont entrepris [86] ; avec ses amis il organise la défense matérielle du monastère, tandis que les religieuses s’en retirent pour se replier à Paris. Il accueille les messieurs et leurs élèves des Granges : c’est le temps de la Fronde des Princes, ˗ nous sommes en 1652 [87]. Le mémorialiste Pierre Thomas du Fossé parle de manière précise de la vie que mènent alors les résidents au château de Vaumurier :

Nous [y] étions fort incommodés pour le logement, quoique d’ailleurs la vie que l’on y menait fût presque aussi régulière que celle d’une communauté, puisque tout le monde mangeait en commun dans une salle avec le duc même, que chacun lisait à son tour quelque bon livre, et les autres gardaient le silence pendant le repas, qu’on y entendait la messe régulièrement dans la chapelle, et que tous ayant leur occupation particulière, ils n’oubliaient pas, quoiqu’en un temps de trouble et de guerre, qu’ils devaient songer à s’acquitter principalement de leur devoir envers Dieu, et qu’ils avaient à combattre contre les ennemis de leur salut, qui veillaient encore plus dans ce temps-là pour les perdre. C’est à quoi M. de Sacy exhortait tous ceux qui étaient sous sa conduite, persuadé qu’un temps de guerre est un temps de dissipation, très dangereux pour des personnes retirées et engagées dans une vie de prière, de travail et de silence. Aussi, après la fin de cette guerre, chacun songea sérieusement à réparer, par une espèce de renouvellement de piété et de pénitence, les fautes presque inévitables en un tel temps [88]. La guerre une fois terminée, les messieurs et les solitaires rejoignent, en octobre, leur demeure des Granges. Mais le duc de Luynes et plusieurs de ses proches continuent à résider au château, où sont accueillis d’autres amis. Il ne fait nul doute que dans les années suivantes on trouve parmi eux, de manière régulière ou non, MM. de Sacy, Arnauld, Nicole, Lancelot et d’autres visiteurs. Dans ses Mémoires ou histoire des Solitaires de Port-Royal, composés à la fin du XVIIe siècle, le mémorialiste Nicolas Fontaine, secrétaire de Sacy, évoque la vie intellectuelle du château de Vaumurier en quelques mots : « On y parlait sans cesse du nouveau système du monde selon M. Descartes, et on l’admirait » [89]. L’affirmation n’a rien de surprenant. M. de Luynes lui-même n’a-t-il pas manifesté un grand intérêt pour l’auteur des Meditationes de prima philosophia, dont il a fait dès 1642 une traduction, envoyée à Descartes en 1644 et publiée en 1647 ? Le grand seigneur fut l’élève d’un certain Michel Duchesne, qui a enseigné la philosophie au collège du Cardinal Le Moine. Il a accueilli à Vaumurier un autre ancien professeur, Antoine Arnauld : son intérêt pour Descartes, on le sait, est ancien et durable, depuis son passage comme professeur de philosophie dans un collège de la Sorbonne et depuis la rédaction des Quatrièmes objections aux Méditations de Descartes. Ainsi un lieu destiné au retrait du monde tout près d’une abbaye va-t-il devenir un centre intellectuel très vivant, dont les intérêts se portent sur des sujets très divers, « une véritable académie, où un Arnauld, un Nicole, un Pascal, purent trouver d’excellents interlocuteurs et donner la preuve de leurs talents », comme l’écrit Jean Mesnard [90]. À Vaumurier, on parle de l’Écriture sainte et on commence la traduction de cette Bible qui sera connue sous le nom de Bible de Port-Royal ; on discute de pédagogie et on expérimente de nouvelles pratiques pédagogiques auprès de jeunes enfants, parmi lesquels on trouve Jean Racine, – Antoine Le Maistre le considère comme son fils –, ou le futur duc de Chevreuse, fils du duc de Luynes : pour lui sera composée la Logique de Port-Royal qu’Antoine Arnauld et Pierre Nicole feront paraître en 1662. Les discussions de Pascal et de ses amis portent naturellement sur les mathématiques et sur les sciences, mais aussi sur la religion et la théologie. M. de Sacy trouvait « tout ce qu’il [Pascal] disait fort juste », écrit Fontaine : « Il voyait avec plaisir la force de son esprit et de ses discours », estimant « beaucoup M. Pascal de ce qu’il se rencontrait en toutes choses avec saint Augustin ». Et Fontaine continue en élargissant son propos sur Sacy :

La conduite ordinaire de M. de Sacy en entretenant les gens était de proportionner ses entretiens à ceux à qui il parlait. S’il voyait par exemple M. de Champaigne, il parlait avec lui de la peinture. S’il voyait M. Hamon, il l’entretenait de la médecine. S’il voyait le chirurgien du lieu, il le questionnait sur la guérison des plaies. Ceux qui cultivaient la vigne ou les arbres ou les grains lui disaient tout ce qu’il y fallait observer. Tout lui servait pour passer aussitôt à Dieu, et pour y faire passer les autres. Il crut donc devoir ainsi mettre M. Pascal sur son fort, et lui parler des lectures des philosophes dont il s’occupait le plus ». C’est là, semble-t-il, la seule mention des relations entre Philippe de Champaigne et le directeur spirituel des Solitaires et des moniales de Port-Royal, mais elle est d’importance. Non seulement parce qu’il y est dit de Sacy qu’il a adapté, proportionné ses « entretiens à ceux à qui il parlait », mais parce que Champaigne paraît faire partie des proches de Port-Royal qui se retrouvent de temps à autre ou qui sont réunis autour des Messieurs au château de Vaumurier ou aux Granges de Port-Royal. On rencontre parmi eux Jean Hamon, le médecin des Champs, le chirurgien Raphaël Moreau, ceux qui cultivent « la vigne ou les arbres ou les grains », et aussi Pascal, avec qui Sacy parle de Montaigne et des philosophes. La présence de Philippe de Champaigne à Vaumurier pourrait être confirmée à la fois par les portraits que le peintre dresse de la mère Angélique Arnauld et par le dessin de Port-Royal des Champs vu de la digue de l’étang qui surplombe l’abbaye, dessin d’abord donné à Nicolas de Plattemontagne, mais qui est aujourd’hui plutôt attribué à Philippe de Champaigne lui-même [91]. Il paraît vraisemblable d’imaginer qu’au milieu des années 1650 le peintre soit allé, lui aussi, partager des jours ou des moments dans ce milieu fort cultivé, très ouvert aussi sur la philosophie à la mode, sur les sciences, sur les réflexions spirituelles et théologiques dont Port-Royal des Champs est alors le centre…

Notes

[1] Paris, Flammarion, 2012.

[2] La présente introduction est une reprise revue et modifiée de celle qui ouvre l’édition du Journal d’un Solitaire de Port-Royal, éd. Jean Lesaulnier, Paris, Nolin, coll. ‟Univers Port-Royal”, 2008, édition à laquelle on renvoie dans les notes suivantes et qui remplace celle que publia Ernest Jovy, à Paris, Vrin, 1936. Je renvoie une fois pour toutes au Dictionnaire de Port-Royal, dir. J. Lesaulnier et A. McKenna, Paris, Champion, 2004 : la notice de M. de Saint-Gilles se lit aux p. 906-909 (J. Lesaulnier) et à mon édition de l’Abrégé de l’histoire de Port-Royal de Jean Racine, Paris, Champion, 2012.

[3] Le château actuel (XVe-XVIIIe siècles, dont quelques parties anciennes ont été conservées), est une propriété privée, classée monument historique, et située sur la commune de La Boissière-de-Montaigu.

[4] Voir H. Beauchet-Filleau, Dictionnaire biographique […] des familles du Poitou, Paris, 2e éd., 1891, t. I, p. 340. Les descendants de la famille portent le nom de Baudry d’Asson.

[5] N. Fontaine, Mémoires ou histoire des Solitaires de Port-Royal, éd. Pascale Thouvenin, Paris, Champion, 2001, p. 824, 825.

[6] Voir Saint-Gilles, « Mémoire pour consulter M. d’Alet, 5 août 1667 », Journal, éd. J. Lesaulnier, p. 319.

[7] Extrait du témoignage de Pontchâteau (1684), publié dans le Supplément au Nécrologe de Port-Royal, 1735, p. 68 (voir ci-dessous).

[8] Éd. citée, p. 63.

[9] Ibid., p. 95.

[10] Voir ci-dessous.

[11] Journal, éd. J. Lesaulnier, p. 63.

[12] Ibid.

[13] N. Fontaine, Mémoires, éd. citée, p. 824.

[14] Voir ci-dessous le Mémoire de Pontchâteau.

[15] Ibid. Contrairement à ce qu’on a dit parfois, Saint-Gilles ne fut jamais prêtre. Seul Wallon de Beaupuis le sera.

[16] Mémoires historiques et chronologiques sur l’abbaye de Port-Royal, Utrecht, 1755, t. I, p. 232.

[17] Recueil dit d’Utrecht, 1740, p. 215-216.

[18] Mémoires, éd. F. Bouquet, Rouen, Métérie, 1886, t. I, p. 184-188.

[19] Voir Angélique Arnauld, Lettres, Utrecht, 1741-1744, t. III, p. 113 (lettre du 9 décembre 1655).

[20] Voir l’édition des Mémoires de N. Fontaine, Utrecht, 1736, t. I, p. XI-XXVIII, et Supplément au Nécrologe de Port-Royal, 1735, p. 168-173.

[21] Journal, éd. J. Lesaulnier, p. 59-60. La mère de Saint-Gilles vit encore en 1655, selon une lettre de la mère Angélique Arnauld, ibid., t. III, p. 135-136.

[22] Mémoires, éd. Léon Aubineau, Paris, Gaume et Duprey, 1865, t. II, p. 389.

[23] Mémoires, éd. P. Thouvenin, p. 825.

[24] Mémoires, éd. F. Bouquet, t. II, p. 138.

[25] Parisiis, apud C. Savreux, 1653, in-fol., in-12, rééd. 1660, in-16. Voir A. Arnauld, Œuvres, éd. Hautefage, Dupac de Bellegarde et Larrière, Lausanne-Paris, 1775-1783, t. IV, p. 2.

[26] J. Mesnard, Annales Universitatis Saraviensis…, t. II, 1-2, 1953, p. 22.

[27] Supplément au Nécrologe de Port-Royal, p. 68 (voir ci-dessous).

[28] Alex. Féron, La vie et les œuvres de Ch. Maignart de Bernières (1616-1662), Rouen, 1930, p. 311.

[29] Nécrologe de Port-Royal, 1723, p. 496.

[30] Mémoires, éd. P. Thouvenin, p. 824.

[31] Mémoires, éd. F. Bouquet, t. II, p. 119.

[32] Voir Saint-Gilles, Journal, éd. J. Lesaulnier, p. 350.

[33] Ibid. p. 47-48.

[34] Lettres, éd. citée, t. III, p. 575.

[35] Éd. citée, p. 52.

[36] Voir J. Mesnard, dans Pascal Œuvres complètes, Paris, Desclée De Brouwer, 1964, t. I, p. 468.

[37] Journal, éd. citée, p. 95.

[38] Ibid., p. 80.

[39] Lettres, t. III, 1744, p. 114.

[40] Ibid.

[41] Saint-Gilles, Journal, éd. J. Lesaulnier, p. 240 et suiv.

[42] Ibid., p. 152.

[43] Sainte-Beuve, Port-Royal, éd. Philippe Sellier, Paris, R. Laffont, Bouquins, 2004, t. I, p. 1055-1056.

[44] Voir J. Lesaulnier, « Le château de Vaumurier, creuset de l’interrogation philosophique à Port-Royal », Chroniques de Port-Royal, 61, 2011, p. 11-25 ; voir l’annexe plus bas.

[45] Voir la correspondance entre Saint-Gilles et Florin Périer, dans le Journal de Saint-Gilles, éd. J. Lesaulnier, p. 254-273.

[46] Voir G. Hermant, Mémoires, éd. A. Gazier, Paris, Plon-Nourrit, 1905-1910, t. III, p. 556 ; citation qui suit, p. 558.

[47] Mémoires, éd. L. Aubineau, t. III, p. 556.

[48] Supplément au Nécrologe de Port-Royal, 1735, p. 69.

[49] Voir Saint-Gilles, Journal, éd. J. Lesaulnier, p. 288-292.

[50] Lettres, t. III, 1744, p. 464.

[51] Voir Journal, éd. J. Lesaulnier, p. 302-306.

[52] Éd. F. Bouquet, t. II, p. 136-138.

[53] Ibid., p. 141.

[54] Mémoires, éd. P. Thouvenin, p. 967.

[55] [Pierre Leclerc], Histoire des persécutions des religieuses de Port-Royal, écrites par elles-mêmes, Villefranche, 1753, t. III, p. 460.

[56] Besoigne, Histoire de l’abbaye de Port-Royal, Cologne, 1752, t. IV, p. 111.

[57] N. Fontaine, Mémoires, éd. P. Thouvenin, p. 825-826.

[58] Supplément au Nécrologe de Port-Royal, 1735, p. 71 (voir ci-dessous).

[59] Bibliothèque de Port-Royal, PR 43, p. 2.

[60] Lettres de la mère Agnès Arnauld, éd. P. Faugère-R. Gillet, Paris, B. Duprat, 1858, t. II, p. 584.

[61] Bibl. de Port-Royal, PR 6, p. 556.

[62] Sébastien du Cambout de Pontchâteau (1634-1690) fut longtemps solitaire à Port-Royal des Champs après sa conversion en 1663. Il fit de nombreux voyages. Ainsi Pontchâteau a pu profiter d’un périple qu’il fit en Hollande et en Flandre à l’été 1664 pour faire imprimer les Constitutions  : le 3 juillet, il dîne avec le duc de Holstein ; le 12, il visite l’île de Nordstrand, et le 2 septembre, il est à Strasbourg) ; voir B. Neveu, Sébastien-Joseph Du Cambout de Pontchâteau (1634-1690) et ses missions à Rome, op. cit. Pontchâteau tombe malade d’une pleurésie après un long entretien avec Nicole en janvier 1690 et n’accepte de voir que quelques amis, comme Pierre Thomas du Fossé, Mme de Fontpertuis, Marguerite Périer et Nicole ; il meurt le 27 juin suivant.

[63] Source du texte : Supplément au Nécrologe de Port-Royal, s. l., 1735, p. 68-71. Édition : Saint-Gilles, Journal, éd. J. Lesaulnier, p. 348-352.

[64] Sans doute Nicolas Normand, mort à Port-Royal des Champs en 1675 ou 1676.

[65] L’ouvrage publié par Arnauld sous le titre : Historia et concordia evangelica, Parisiis, apud C. Savreux, 1653, in-12.

[66] En 1657.

[67] Il s’agit de l’année 1658.

[68] 8 Marie-Angélique de Sainte-Thérèse Arnauld d’Andilly (1630-1700), fille de M. d’Andilly, ancienne pensionnaire des religieuses de Port-Royal, chez qui elle prononce sa profession solennelle le 21 novembre 1654. Elle est la dernière des filles de la grande famille Arnauld à mourir à Port-Royal.

[69] Charles Wallon de Beaupuis (1621-1709).

[70] Ouvrage paru à l’initiative de Nicolas Pavillon, sous le titre : Rituel romain du pape Paul V, à l’usage du diocèse d’Alet, avec les Instructions et rubriques en françois, Paris, C. Savreux, 1667, in-8°.

[71] La chartreuse du Mont-Dieu (Pontchâteau dit « de Mont-Dieu ») avait été fondée dans les Ardennes, en 1137, par Odon, abbé de Saint-Rémi, et par Regnault, archevêque de Reims, et reconstruite au XVIIe siècle (plusieurs bâtiments abbatiaux subsistent encore aujourd’hui).

[72] Le montant est resté en blanc.

[73] Allusion évidente au discours de Claude de Sainte-Marthe, qu’on lira ci-dessous.

[74] Absent du texte du Supplément au Nécrologe.

[75] Le texte du testament de Saint-Gilles, conservé à la Bibliothèque Mazarine, est une copie de la main de l’abbé de Pontchâteau (B. Neveu, Pontchâteau, p. 51, n. 1). Source du texte : Bibliothèque Mazarine, ms. 4556, pièces annexes, I, 2 A. Édition : Saint-Gilles, Journal, éd. E. Jovy-G. Saintville, p. 203-204 ; éd. J. Lesaulnier, p. 339-340.

[76] Source du texte : Supplément au Nécrologe de Port-Royal, s. l., 1735, p. 72-78. Édition : Saint-Gilles, Journal, éd. J. Lesaulnier, p. 340-345.

[77] Le 28 décembre.

[78] Catherine de Cardone (1519-1577), originaire de Naples, ermite, et saint Charles Borromée (1538-1584), archevêque de Milan, cardinal, réformateur de l’Église.

[79] Source du texte : Nécrologe de Port-Royal des Champs, Amsterdam, N. Potgieter, 1723, p. 497-498 (texte latin et français). Édition : Saint-Gilles, Journal, éd. J. Lesaulnier, p. 347-348. Jean Hamon (1618-1687) est le médecin des religieuses et des Messieurs de Port-Royal. Le 14 juin 1649, le jeune médecin, originaire de Cherbourg, décide de quitter le monde. En juillet 1650, il rejoint le groupe des Solitaires des Champs, où il demeure jusqu’à sa mort.

[80] Source du texte : Nécrologe de Port-Royal 1723, p. 496-497. Édition : Saint-Gilles, ibid., p. 346-347.

[81] Le Nécrologe dit par erreur : « 1663 ».

[82] Extrait de mon article : « Le château de Vaumurier, creuset de l’interrogation philosophique à Port-Royal », Chroniques de Port-Royal, 61, 2011, p. 12-14 (Actes du colloque de Catane, 8-10 novembre 2010).

[83] Voir le Dictionnaire de Port-Royal, dir. J. Lesaulnier et A. McKenna, Paris, Champion, 2004 : sur le duc de Luynes, voir p. 694-697.

[84] L’acte de vente est signé au château de Lésigny en Brie, propriété du duc de Luynes, le 1er mai 1651, par le duc, Louis-Charles d’Albert, et sa femme, Louise-Marie Séguier, et par Antoine Singlin, directeur des religieuses, qui lui ont donné procuration le 30 avril, et en présence de deux amis de l’abbaye : Jean Le Nain de Beaumont et Charles Maignart de Bernières.

[85] Ce renseignement provient d’une lettre de la mère Angélique, du 23 décembre 1651, à la reine de Pologne : « … Pour répondre à ce que Votre Majesté me commande, je lui dirai que M. de Luynes ne se fait point prêtre de l’Oratoire. Il est à Port-Royal avec les ermites, qui sont vingt, en attendant qu’une maison qu’il a fait bâtir tout auprès soit logeable (Lettres, Utrecht, 1742, t. II, p. 15).

[86] Parlant de ces travaux à l’abbaye, la mère Angélique écrit à la reine de Pologne le 16 mai 1652 : « Il y a plus de deux cent cinquante ouvriers qui y travaillent » (Lettres, op. cit., p. 112). L’abbesse indique encore : « Sans les travaux de M. de Luynes et les aumônes qu’il fait, qui nourrissent plus de cinq cents personnes, la plupart retirées dans les bois par la crainte des soldats qui assomment ceux qu’ils trouvent, tous périraient de faim ».

[87] Voir Sainte-Beuve, Port-Royal, éd. Ph. Sellier, op. cit., 2004, t. I, p. 441 et suiv.

[88] P. Thomas du Fossé, Mémoires, éd. F. Bouquet, Rouen, Métérie, 1876, t. I, p. 239.

[89] N. Fontaine, Mémoires…, éd. P. Thouvenin, Paris, Champion, 2001, p. 595-596.

[90] Chroniques de Port-Royal, 54, 2004, p. 118.

[91] Voir l’article précurseur de Sandrine Lély, « ‟Une abbaye placée entre un étang et un coteau boisé” : un desin de Nicolas de Plattemontagne », Chroniques de Port-Royal, 55, 2005, p. 255-262, et les mises au point de Frédérique Lanoë, Catalogue Trois maîtres du dessin…, de l’Exposition du Musée national de Port-Royal des Champs, 2009.


Pour citer l'article :

Jean Lesaulnier, « Figures cachées de Port-Royal : Antoine Baudry de Saint-Gilles ».
Publications électroniques de Port-Royal, Série 2013, section des Articles et contributions.

URL: http://www.amisdeportroyal.org/bibliotheque/?Figures-cachees-de-Port-Royal.html


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